Chapitre 16
─ Bon, ça suffit ! » gronda Horus en frappant du poing sur l'accoudoir de son fauteuil de pierre.
Il avait une voix de stentor.
Son regard fit le tour des membres du Conseil qui s'étaient immédiatement tus.
Quand Horus ordonnait quelque chose, on obéissait. Autrement, il pouvait vous en coûter plus qu'une simple remise en place ou une tape sur les doigts.
Il attendit un moment avant de reprendre :
« On baisse d'un ton et on se calme. Nous sommes loin de chez nous et cela nous rend tous nerveux. Il est temps de commencer. Je pense qu'on peut sauter les présentations. Nous nous connaissons. Faites simplement tourner le qa’mus. »
En tant que Grand Maître, le dieu-faucon ne craignait rien d'eux, car il exerçait encore une certaine autorité, celle d'un charmeur de serpents. Avec Teutatès, Apollon et Ereshkigal, il était l'un des Grands Maîtres actuels les plus puissants. Il fut un temps où cette puissance surpassait celle de ses prédécesseurs au Conseil. Aujourd’hui, ce n’était plus le cas, et il prenait garde à ne pas le laisser voir.
Un mouvement du côté du dieu grec de la beauté attira l'attention d'Alixe.
Apollon avait mis une cruche de terre ouvragée, avec des motifs en forme de serpents, entre les mains de Circé, le fameux qa’mus, une cruche rituelle.
Ils devaient tous y boire en signe de partage et de confiance les uns et les autres.
Circé tâta l’objet avant d’en essuyer le goulot du revers de l’une de ses manches.
Alors qu’elle s’apprêtait à le porter à sa bouche, Boann, sa voisine, la lui retira des mains.
« Désolée chérie, les enfants n'ont pas le droit de boire ça. »
Il n'y avait aucune méchanceté, ni dans ses paroles, ni dans le ton qu'elle avait employé.
« Où est-il écrit que les "enfants" n'ont pas le droit de partager le qa’mus ? fit observer Apollon avec une certaine malice.
─ J'ai assisté à suffisamment de réunion où l'on passait la cruche pour savoir comment elles se terminent le plus souvent. D’après ce que j’ai pu remarquer, il y en a quelques-uns auxquels cela ne réussit pas, ici-même.
─ Pas qu'un peu, lâcha Divona.
─ Au nombre où nous sommes, elle ne fera pas plus de deux tours, dit Horus pour couper court à toute velléité de rébellion contre les deux femmes.
─ Possible, admit Boann. Quoi qu’il en soit, au moins l'un d'entre nous gardera l'esprit parfaitement clair... à défaut d'y voir. »
Apollon se gratta le menton. Il n’irait pas contredire Boann l’avisée sur ce point.
Sa barbe naissante lui allait comme... à un dieu. Son corps n'avait rien à envier à ses représentations statuaires. En dehors d'un bout de tissu rouge qui lui ceignait les hanches et les cuisses, et des spartiates dont les lacets s'enroulaient autour de ses mollets tout en muscles, il ne portait rien d'autre.
Il n'avait même pas pu garder son glaive et se sentait plus nu sans lui que si on lui avait ôté ses vêtements.
Circé avait écouté l'échange en silence.
« Je ne suis pas une enfant », finit-elle par dire posément d'une voix grave et trop sérieuse pour l’âge qu’elle paraissait avoir.
Boann eut un sourire bienveillant.
─ Je le sais, ma jolie, lui assura-t-elle en passant la cruche, à laquelle elle-même venait de boire, à son voisin, Priape. Mais tu en as la constitution et … »
La voix d'Horus, sur sa droite, couvrit soudain la sienne.
« Mes amis, il est temps de commencer. Ishkur, c'est à toi que revient... l'honneur... de consigner nos paroles. »
Ishkur, encore vaguement ensommeillé, se redressa lentement sur son siège.
Il pensait s’être fait discret, voire invisible.
Le rôle du scribe de la session pouvait échoir à n'importe lequel des vingt-six participants présents. Avec le nombre, il avait espéré passer à travers les mailles.
Chez lui, se faire oublier, lorsqu’il ne s’endormait pas, consistait surtout à rester immobile et silencieux. On ne prêtait pas attention aux choses ou aux êtres qui ne faisaient aucun bruit et qui ne bougeaient pas. Ainsi, on oubliait la présence d'un arbre, d'une pierre, ou d'un mort... Pour peu que l'on prenne un air éteint qui n'attire pas l'attention sur soi, et que l'on essaie de se fondre dans le décor, ou de ne faire qu'un avec le fauteuil sur lequel on est assis.
La plupart du temps, du moins...
Il se demanda s’il n’avait tiqué sans s'en rendre compte en entendant le mot "amis" ?
Horus était doué pour remarquer les tire-au-flanc.
« Bien, nous commencerons par faire le point sur … »
Des éclats de voix le stoppèrent net et lui firent tourner la tête sur sa gauche, en direction des voiles. Tous les regards convergèrent vers le même endroit, excepté celui de Calliope, mais il était difficile d'en être certain.
Amaterasu sortit de l'obscurité en se débattant avec les "gratte-langues", uniques remparts entre l’obscurité et la lumière, et, sans se laisser perturber par l’étrangeté des lieux, entra dans le cercle formé par ses congénères.
Son visage habituellement très pâle avait pris les couleurs de la colère.
Elle pestait contre un interlocuteur invisible.
D'après ce que les autres Goa’ulds devinèrent plus qu'ils ne le comprirent à travers ses jurons, elle acceptait mal d'avoir été séparée de sa suite et de n'avoir pas pu garder une seule arme sur elle.
Elle avait un visage tout en finesse. Ses longs cheveux noirs, relevés, étaient retenus par une barrette de jade. Elle portait un kimono imprimé bleu et or. De luxueuses boucles d'oreilles, des bagues et bracelets qui l’étaient tout autant, cliquetaient à chacun de ses mouvements.
Alixe sentit en elle une autre colère, plus profonde et plus viscérale que celle qu’elle leur montrait.
Avec un sourire moqueur, Apollon se pencha à l'oreille de Horus qui venait de retenir un hoquet de surprise et qui, maintenant, fronçait les sourcils.
« Au cas où tu l'aurais oublié, Horus, je te rappelle que c'est toi qui as validé son retour au Conseil des Grands Maîtres. Ereshkigal, Perséphone et moi-même étions contre. Va savoir pourquoi Hafgan, Bodb et Nephtys, eux, étaient pour. Il a fallu que tu fasses pencher la balance en leur faveur.
─ Cela ne leur a pas porté chance puisqu'ils sont morts. Personnellement, je me suis toujours demandé ce que cela allait me coûter... et je pense que je ne vais pas tarder à le savoir.
─ Boann a raison à propos de la cruche. Ce jour-là, on aurait dû éviter de la faire tourner plus de deux fois.
─ J'admets que cela m'aurait évité de perdre de la tête. D'un autre côté, c'était elle ou... »
Il se tut un court instant, comme pour chasser un mauvais souvenir, avant de reprendre à voix basse, sans quitter Amaterasu du regard.
« Cette femme s'y connaît pour faire tourner la tête aux hommes. Enfin si seulement c'était une femme.
─ Si seulement nous étions des hommes », répondit Apollon songeur, sans remarquer le sourire carnassier de Horus dont le regard ne parvenait pas à se détacher d’Amaterasu.
Au lieu de rejoindre son siège, entre Priape et Erra, elle s'approcha de la dalle centrale et commença à tourner autour sans y poser un pied.
À son tour, Horus se pencha vers Apollon et lui glissa en grec :
« Elle est du genre à vous aspirer toute votre énergie jusqu'à la moelle... Si elle ne vous dévore pas avant. »
En dehors du fait que cela pouvait se deviner en l'observant, Apollon s'abstint de lui demander comment il le savait.
Comme si elle l'avait entendu, Amaterasu s'arrêta en face de Horus et le foudroya du regard.
« Pourquoi n'ai-je été prévenue de la tenue de cette réunion qu'au dernier moment ? Imaginiez-vous que j’étais trop occupée pour me joindre à vous ? »
Le "jeune" Bacchus fit une remarque en latin qu'elle ne prit pas la peine d'essayer de comprendre, ponctuée d'un petit rire sardonique.
Il ne l'aimait pas, et elle non plus.
Rhadamanthe, lui, se fit moins discret. Il marqua sa désapprobation en pouffant de dédain, tandis que d'autres se contentaient de froncer les sourcils.
Horus prit sur lui et fit un effort pour paraître aussi détaché que la situation le lui permettait.
« Je te trouve bien arrogante, Amaterasu, de prétendre que nous aurions préféré la tristesse de ton absence à la joie de ta présence. Sans doute quelqu'un, dans ton entourage, a-t-il voulu respecter le deuil qui t'a frappé.
─ Par "quelqu'un", tu veux parler de mon cher frère, Tsukuyomi, ici présent, le seul de mes frères encore en vie ? »
C'était moins une question qu'une affirmation dans laquelle perçait un regret évident. Autant celui de l’existence de Tsukuyomi que celui la perte de Susanoo, son allié.
Tsukuyomi ne semblait guère atteint par cet état d’esprit. S'il l'était, il le cacha derrière un sourire humble.
Elle eut un rictus mauvais à son égard et une ombre menaçante accentua la profondeur obscure de ses pupilles.
« Toi, si je le pouvais, je t'arracherai ce stupide sourire de ton visage ? N'as-tu donc aucun honneur ? C'est notre frère, Susanoo, qui a lâchement été assassiné. »
Un frère comme celui-ci, Tsukuyomi s'en passait. Il n'avait eu que ce qu'il méritait.
« Pitié, Amaterasu. Nous savons tous que si Susanoo avait eu un empire, tu aurais tout fait pour le lui prendre, comme tu l'as fait avec d'autres... et avec moi. Il fut un temps où tu souhaitais ma mort. Si Horus ne t'avais pas fait réintégrer le Conseil en échange de ma... de ma vie, tu m'aurais dépecé sans la moindre hésitation... Aujourd'hui, tu espères mon soutien ? »
Elle ne répondit rien et se contenta de hausser les épaules. Son soutien ? Il était loin du compte. Ce serait la dernière chose qu'elle aurait envie de lui demander.
Elle se tourna à nouveau vers Horus et Apollon.
« Si vous n'étiez pas des Grands Maîtres, je vous ferais ravaler vos paroles et cracher toutes vos dents avant de vous arracher la langue.
─ Continue, tu m'excites », la provoqua un peu plus Horus.
Amaterasu maîtrisa l'aversion qu'elle avait toujours eu à son égard. Elle ne surprit aucun des autres Goa’ulds lorsqu'elle monta, sans leur demander l'autorisation, sur le socle central.
Après tout, d'une certaine façon, elle y avait été invitée en lui disant de "continuer".
« Pour le meurtre de mon frère, commença-t-elle, je demande réparation. Je veux la tête de l’hôte de Ba’al, et je veux son symbiote pour le tuer de mes propres mains, avant de le dévorer comme je suis en droit de le faire. »
Quelques Goa’ulds clignèrent des yeux, plus en entendant ce nom qu'ils croyaient avoir oublié qu’en prenant conscience du sort que lui réservait Amaterasu.

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