INTERLUDE 2.2
Les infirmiers et les autres médecins avaient, envers cet "observateur", beaucoup de considération, de l’admiration même. Ils écoutaient ce qu'il disait, ils buvaient la moindre de ses paroles.
L'homme était dans son élément, ici.
Pas lui. Il voulait quitter cet endroit, cet hôpital psychiatrique, le plus vite possible. Mais d’abord, il voulait comprendre.
Si quelqu'un avait des réponses ou des explications à lui donner, ce ne pouvait être que cet homme. Il ne pouvait pas parler, alors il fit de son mieux pour essayer de lui faire comprendre en évitant de se montrer menaçant. Il ignorait quel était le seuil de tolérance à la menace de l’homme. Il devait donc se limiter au strict nécessaire en matière de communication. Sans quoi, il se retrouverait de nouveau attaché à son lit.
« Savez-vous où vous vous trouvez ? » avait fini par lui demander l'homme.
Tiernáan n’avait pas bougé d'un cil.
Le psychologue l'avait observé attentivement, guettant chacune de ses réactions.
Au bout d'un moment, il posa une autre question.
« Savez-vous ce qui vous est arrivé ? »
Pour le savoir, il ne le savait que trop bien, mais il doutait que son explication, s'il pouvait la lui donner, serait propre à satisfaire l'homme.
Il préféra ne pas montrer plus de réaction qu'à la première question.
« Savez-vous au moins quel est votre nom ? »
Tiernáan ne put s’empêcher de sourire légèrement.
Il était sonné, certes, mais pas débile au point de ne plus savoir son nom.
Encore que ses souvenirs lui échappaient bel et bien.
L'homme s’était levé de sa chaise.
Son temps de présence était dépassé depuis un moment déjà, mais, au lieu de s'en aller vers la porte, il posa sa tablette sur sa chaise et s'approcha du lit.
« Puis-je m'asseoir près de vous ? »
Sans attendre de réponse, il s'installa au pied du lit, face à lui.
« Je suis le docteur Martin Adams, et vous, vous êtes Tiernáan Longdhubh. Vous êtes dans un centre de repos. On vous a amené ici à la suite d'une crise psychotique due à une consommation excessive de drogues. Une overdose, si vous préférez. Vous avez tenté de vous mutiler. »
Il avait tendu la main vers son patient, sans brusquerie, et avait soulevé sa manche droite.
Tiernáan avait suivi le geste du regard, et découvrit de profondes griffures sur son avant-bras gauche qui remontaient vers son épaule. Elles commençaient seulement à cicatriser.
C’était la première fois qu’il les voyait… qu’il les sentait.
Le médecin retira sa main, mais Tiernáan Longdhubh avait voulu savoir s'il en avait d'autre.
Il avait soulevé son autre manche et avait vu son bras parcouru d'autres cicatrices. Il avait déboutonné le haut de son pyjama et en avait découvert d’autres sur son torse. Il aurait sans doute vérifié chaque partie de son corps si le médecin ne l'avait pas arrêté.
« Vous avez blessé l’un de vos collègues. Vous en souv... »
Le médecin s'arrêta net.
Il avait de perçu cette première réaction émotionnelle qu’il recherchait chez chacun de ses patients et qui lui indiquait si, oui ou non, il pourrait leur venir en aide et les sortir de l’impasse dans laquelle ils se trouvaient.
« Cela vous attriste d'avoir blessé un homme qui essayait de vous venir en aide ? »
Tiernáan ferma les yeux un moment.
Cela remontait à si loin lui semblait-il.
Il était vraiment passé par les pires moments de son existence dans ce “centre de repos”. Il avait maudit ceux qui l’avaient laissé aller aussi loin dans la dépendance, tout en sachant qu’il était le seul responsable de son état. Un bon agent savait quand il devait se retirer.
Les missions d’infiltration, c’était sa spécialité, et il n’y avait pas meilleur que lui. Même sous la torture, on ne pouvait l’obliger à dire qui il était vraiment, ni pour qui il travaillait. Il était capable de se sortir de n’importe quelle situation.
Cette fois avait été celle de trop.
Il avait perdu le contact dans tous les sens du terme.
Ces évènements remontaient à quelques années. Le temps de reprendre sa vie en main.
Martin Adams entra dans la chambre.
Tiernáan se leva du fauteuil dans lequel il s’installait depuis quelques semaines, à chaque fois que son travail lui en laissait l’occasion, pour la veiller.
Il calcula rapidement que cela faisait trois ans qu’il n’avait pas revu le Docteur Adams.
Il avait annulé ses trois visites annuelles en prétextant que son travail lui prenait tout son temps.
Martin Adams lui en fit le reproche, mais sur un ton qui, comme toujours, se voulait apaisant.
Il n’avait pas changé physiquement. Il n'était pas de grande taille, ni de corpulence colossale. Ses cheveux étaient toujours très noirs et très bouclés, sa peau mate et ses grands yeux sombres, derrière ses petites lunettes, trahissaient ses origines indiennes.
Les deux hommes commencèrent à discuter à voix basse
« Tu es certain qu’elle ne présentait aucune disposition au suicide avant ? » lui demanda le médecin.
Tiernáan lui avait part de ses doutes lorsque Rain Alluedol avait été admise au service psychiatrique.
« Je sais reconnaître un candidat au suicide lorsque j’en vois un. Je te rappelle que c’est un peu mon métier… Du moins, ça l’a été. Je peux te confirmer que malgré ce que cette femme a traversé, ce n’était pas une option envisageable pour elle.
─ J’ai lu son dossier, et je sais ce qui lui est arrivé Tiernáan. C’est en partie pour cela qu’elle est ici. Mais comment expliques-tu qu’elle ait avalé tous ces comprimés ? On ne l’a pas forcée, elle était seule dans son appartement, avant que la police défonce sa porte ? Comment expliques-tu son comportement de ces douze derniers mois ?
─ Je pense que le corps étranger que vous avez extrait de son cerveau y est pour quelque chose.
─ Ou peut être que c’est tout simplement la conséquence logique de son traumatisme. D’après ce que je sais, depuis qu’elle est dans ce pays, elle n’est jamais allée voir un psy, alors qu’elle aurait dû. J’ai l’impression que vous vous ressemblez beaucoup sur ce point.
─ Cela t’amuse de me le reprocher ?
─ Je te rappelle simplement que c’est moi qui signerai ton accréditation le jour où tu voudras retourner sur le terrain. Je te rappelle aussi qu’avant d’être mon ami, tu es mon patient.
─ Merci de me le rappeler, mais je suis très bien où je suis, pour l’instant.
─ La bureaucratie te plaît tant que cela ?
─ Tant qu’on me fiche une paix royale. Et pour l’objet ?
─ Je l’ai envoyé personnellement à un labo privé qui est en train de l’étudier sous toutes ses coutures. Les analystes nous diront tout ce que nous voulons savoir à son sujet : son origine, sa nature et ses fonctions... Nous saurons si cela a influencé ou non le comportement de ta protégée. »
Tiernáan sentit plus qu’il ne l’entendit son portable émettre un bourdonnement. Il avait pris l’habitude de le mettre en mode vibreur avant d’entrer dans la chambre de Rain. I
l le sortit de son étui à sa ceinture, et jeta un coup d’œil à l’écran. Le numéro du bureau de son supérieur hiérarchique s’y affichait. En général, il ne l’appelait jamais. Tiernáan avait même toujours eu l’impression que son service avait été oublié des hautes instances.
Allait-t-il avoir droit à un rappel à l’ordre ?
Il s’étonnait déjà que cela ne soit pas arrivé plus tôt.
Après la tentative de suicide de Rain et la découverte du "corps étranger" dans sa tête, Tiernáan avait mis la pression sur l’ATIDC, et sa Présidente Directrice Générale, Etsuko Wong.
Cette femme d’un âge très respectable apposait sa signature sur chaque document officiel sortant de ses entreprises.
L’ATIDC avait des vues sur Rain.
Ils avaient réussi à détourner ses rapports pour leur propre compte, avant de tenter de la recruter officiellement par trois fois.
Au moment où elle avait été sur le point de signer, la jeune femme s’était retrouvée à l’hôpital avec plusieurs balles dans le corps. Une fois sur pieds, après être revenue sur sa décision d’accepter leur troisième proposition, elle mettait fin à ses jours. Cela n’avait pas de sens.
Il y avait forcément un lien avec l’ATIDC.
Il ne croyait pas aux coïncidences.
D’autre part, il y avait trop de zones sombres, dans cette pyramide d’entreprises qu’était l’ATIDC.
Il en était venu à se demander si cela ne cachait pas autre chose qu’un simple montage financier destiné à mettre à l’abri du besoin certains pontes de l’entreprise, notamment ceux qui avaient une carrière politique.

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