Chapitre 12

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Dans le premier rêve, elle s’était sentie de retour chez elle. Pas le "chez elle" de son enfance, mais quelque chose de plus fort, de plus lointain… Il y avait une autre présence auprès d’elle, en elle, comme elle, inhumaine, immatérielle et forte, et tellement plus sombre, plus lourde, plus dangereuse. Elles ne se parlaient pas et, pourtant, elles communiquaient.

L'autre était comme une fleur qui éclosant de l'intérieur de ce qui aurait pu être son corps, ou une puissance jaillissante, la submergeant entièrement, recouvrant chaque parcelle de son corps, de son âme. Elle n’arrivait pas à se souvenir de son nom.

Quelle importance ?

Bientôt, il en aurait un autre, comme elle, comme L'Autre. Celui-là, elle le connaissait, elle l'aimait : ‘Ran. Il aurait aussi un corps… un corps humain, comme elle ou presque. Ailleurs. C’était nécessaire pour la mission qu’il devait accomplir. Un corps qui serait dorénavant le sien jusqu’à sa mort, une véritable mort, dont il ne reviendrait pas. C'était un sacrifice pour elle, mais elle ne pouvait pas faire plus pour lui. Ce serait à la fois sa punition et sa rédemption pour le crime dont il était accusé.

Jamais, en des milliers d’années d’existence, un membre de son espèce ne l’avait commis.

Quel crime ? Pourquoi lui ?

À cause de ce crime, la disparition de leur peuple était proche, autant que celle de tous les univers et de tout ce qui y vivait. Son crime était comme un signal de départ à la guerre la plus dévastatrice n’ayant jamais existé quelque part. Une guerre dont l’issue serait l’extinction de la vie et la fin de toute chose dans l’univers.

Le vide était un concept relatif. Rien n’était fondamentalement vide. Pourtant, après le passage de la Horde, ce serait le cas. Un vide comme l’univers n’en avait connu que deux ou trois durant sa très longue existence. Une guerre perdue d’avance par ceux qui oseraient résister.

Seul leur resterait un infime espoir de survie. Un espoir si ténu qu’il ne tenait qu’à quelques "fils".

‘Ran était l’un d’entre eux.

Elle éprouvait autant d'amour que de pitié pour ‘Ran, ou des émotions qui s’en approchaient car elle ne pouvait pas réellement les éprouver au sens humain. Il s'agissait plutôt d'une traduction, une transposition vers cette créature intangible qu'elle était.

Dans ce rêve, tout lui semblait être des traductions ou des interprétations : les odeurs, les environnements, les sons, et les paroles qu’ils échangeaient.

Avait-elle seulement une bouche, un nez, des oreille ou encore des yeux ?

Les mots résonnaient dans leurs esprits aussi fort que les émotions.

‘Ran ne comprenait pas ce qui lui arrivait, ni pourquoi il devait fuir. Il était effrayé, terrorisé.

Elle ne pouvait lui dire que sa faute était devenue la sienne, qu’elle avait infléchi le cours du destin pour que cela arrive au plus insignifiant d’entre eux. Quelqu’un qu’ILS ne pourraient pas trouver facilement et les retarderaient suffisamment pour les empêcher d’atteindre leur véritable cible. Quelqu’un qui laisserait une possibilité, au prix de sa propre existence, à un autre destin de s’accomplir. Quelqu’un qui aurait coupé tous les liens psychiques avec son peuple, tous les liens physiques avec son passé pour ne pas subir les contraintes de l’assimilation à laquelle ils seraient bientôt soumis.

Elle sentit son âme se déchirer.

Les liens entre les membres de son peuple étaient indéfectibles, et seule une faute impardonnable pouvait les pousser à rompre les liens qui les unissaient.

Tous les liens vers ‘Ran avaient été rompus. ILS affluaient autour d’eux comme s'ILS ne le voyaient pas. ILS ne l'entendaient guère plus. ILS évitaient de le regarder, de le toucher ou de le frôler. ILS ne pouvaient pas le condamner à mort, sinon leur faute serait encore plus conséquente que la sienne. ILS avaient donc décidé qu’il n’existait plus, ce qui était un bien pire châtiment. Rien ne leur était plus facile après avoir coupés les fils qui le liaient à eux.

À LEUR insu, elle en tenait encore un, le dernier.

Elle sentait sa peur de la solitude et son incompréhension face à ce qui lui arrivait.

Pénétrer l’esprit simple d’une créature dont la seule préoccupation était de trouver de la nourriture et de dormir ne lui posait pas de difficulté. Lorsqu’il s’agissait d’un esprit plus complexe qui ordonnait non seulement de trouver de la nourriture, mais encore de la ramener à la maison pour la partager et la stoker, qui imposait de calculer la rentabilité d’un troc, de dormir dans un endroit confortable au chaud et à l’abri des intempéries et des prédateurs, et éprouvait toute une palette d’émotions complexes, cela s’avérait nettement plus compliqué. Mais s’introduire dans un esprit aussi délicat que celui d’un individu de son espèce, ou apparenté comme ‘Ran, c’était comme s’introduire dans un labyrinthe de brumes dont les plans changeaient à chaque instant.

Avec quelques pièges en prime.

Sauf que dans l’esprit de ‘Ran, il n’y avait aucun piège.

En était-il ainsi de toutes les Petites Mains ?

Celles auxquelles les Grands Tisseurs confiaient les fils fragiles écheveaux. Le crime de ‘Ran était d’avoir laissé tous les fils qu’on lui avait confiés se rompre.

Tous ces destins qu’il avait entre ses doigts étaient irrémédiablement brisés désormais. Un fil trop fragile qui se casse, passe encore. Mais tous…

Il ignorait qu’on lui avait confié des fils trop fragiles, impossibles à tisser, impossibles à filer entre ses doigts. Aucun Tisseur n’aurait pu y réussir, même le plus expérimenté. Et aucun Tisseur n’aurait pu concevoir que tous les fils fragiles avaient été réunis dans une seule main, et que l’intention était criminelle, préparée de longue date, car il avait commis un autre crime que ses juges avaient gardé sous silence : il avait osé rêver trop grand.

Par amour pour elle.

Elle tendit la main vers lui. Du moins, ce qui pouvait ressembler à une main.

Dans son rêve, elle se définissait comme une créature luminescente. Quelque chose qui avait la transparence d’une méduse. Chaque être autour d’elle possédait cette luminescence tout en étant différent les uns des autres. Même les motifs qui parcouraient leur corps étaient de couleurs et de formes différentes.

‘Ran ne comprenait pas. Comment avait-il pu commettre une telle atrocité ? Comment et pourquoi n’avait-il pas su remarquer l'extrême fragilité des fils du Destin ?

« D’autres atrocités vont être commises. »

Elle s’exprimait sans ouvrir la bouche, ou bouger un seul muscle de ce qui pouvait être son visage.

Il en allait de même pour lui.

« Aucun de nous ne peut choisir son destin, n’est-ce pas ? » commença-t-il, faisant parler sa raison plus que son âme et son cœur, tous les deux brisés, rendus muets par son acte inqualifiable.

« Nous sommes ce que nous sommes, mais nous l’oublions parfois. Et nous ne pouvons faire ce que nous souhaitons, même si ce que nous souhaitons, ou ne souhaitons pas, semble être notre destin. Nous tissons les fils d’un nombre infini de créatures, mais qui tisse nos fils, à nous ?

─ Personne…

─ En es-tu certain, ‘Ran ? Pourquoi serions-nous plus libres que n’importe quelle autre créature existante ?

─ Peut-être que les Grands Tisseurs… »

Il acceptait l’inconcevable plus vite qu’elle ne l’avait espéré. Elle poursuivit.

« Qui tisse les fils des Grands Tisseurs ?

─ Personne. C’est une chose impossible. Sinon, il faudrait se demander qui tisse les fils de celui qui tisse ceux des Grands Tisseurs…

─ Qu’est-ce qu’il y a d’impossible dans cette idée ? Est-ce que c’est impossible parce qu’on ne peut pas le concevoir ? »

Cinq interrogations en deux. Trois d’entre elles n’avaient pas été formulées. Pourtant, elles étaient claires dans l’esprit de l’un comme de l’autre.

Elle pouvait infléchir le destin, elle pouvait le sauver, temporairement, en lui faisant intégrer un autre corps. Elle était aussi consciente qu'elle ne le reverrait sans doute jamais plus si elle exécutait son plan jusqu'au bout.

Comment pouvait-elle infléchir le destin ?

Elle ne s’en souvenait pas.

Comment pouvait-elle le sauver ?

En l’éloignant d’eux le plus possible.

ILS étaient condamnés de toutes les façons. Mais, il suffisait qu’un seul d’entre eux survive pour que la mémoire de leur civilisation vive. Elle ne l'accablerait pas de cette mission. Ce serait la sienne, à elle.

Lui, il devrait intégrer un corps, mais il devrait oublier ce qu’il avait été. Il devrait devenir corps et âme cet "Autre".

Un autre crime dont il serait reconnu coupable s’il y parvenait, et s’il y survivait.

Sa punition ?

Il ne pourrait plus jamais revenir parmi les siens, et lorsqu’il mourrait, son âme serait perdue à jamais dans l’obscurité. Un prix lourd à payer. Il ne l'ignorerait, mais il devrait le faire.

Elle l’y obligerait.

Cela serait-il suffisant ?

Bientôt, il ne resterait des SIENS qu’une réminiscence très vague de ce qu’ils avaient été.

‘Ran, lui, ne pourrait jamais s’en souvenir. Un esprit humain était trop fragile, insuffisamment élaborée pour concevoir un seul de leurs souvenirs, une seule de leurs visions. Il en deviendrait fou. Toutefois, son esprit de Tisseur pourrait les distiller, indice après un indice, jusqu’à ce que cela prenne sens…

Sa décision était prise.

Elle allait l'envoyer aussi loin de l'ennemi qu'elle le pourrait, sans limite de temps ou d'espace. Elle ignorait combien de temps il bénéficierait pour remplir la mission qu'elle allait lui confier : trouver la Clé, la Gardienne.

Quelle clé-Gardienne, ou l’inverse ?

Elle l'ignorait. Ce rêve lui paraissait de plus en plus étrange, de plus en plus absurde.

Comment pourrait-il trouver une Gardienne-Clé dont ils ignoraient tout ?

Comment pourrait-elle l'envoyer au plus près de cette clé, de cette Gardienne ?

C'était là un autre impératif. Il devait la trouver et la protéger quoi qu'il lui en coûte.

« Tu ne pourras avoir confiance à personne. Si tu dois tuer l'un d'entre nous, même moi, pour qu'elle survive, alors n'aie aucun remords à le faire. Le plus important est que vous surviviez. Si tu meurs, elle meurt. Si elle meurt, tout ce qui vit mourra avec elle.

─ Je ne sais pas si j'en serai capable... Quel bénéfice en retireras-tu ? Et EUX ?

─ Aucun. Selon toutes les probabilités étudiées, nous ne serons plus. Comme tout ce qui aura existé à ce jour. Et ceux d'entre nous qui survivront ne seront plus tels qu’ils sont aujourd'hui.

─ Je ne comprends pas.

─ C'est ainsi. »

Il devrait se contenter de cette réponse.

« Ils vont te chercher.

─ Ils ne me trouveront pas.

─ Tôt ou tard, ils te retrouveront. Espérons seulement que quelqu'un d'autre aura pris le relais et que la Gardienne-Clé sera à l'abri d'ici là.

─ Ils ne me trouveront pas, répéta 'Ran.

─ Ils te trouveront 'Ran, et ils te tortureront jusqu'à ce que tu leur dises où elle se trouve et avec qui.

─ Je ne leur dirai rien.

─ Ils découvriront ton point de rupture.

─ Je n'ai pas de point de rupture.

─ Tu es différent de nous. Je t'ai choisi pour cette raison. Cependant, tu n'es pas une créature différente des autres. Toutes les créatures vivantes ont un point de rupture.

─ Alors, arrangez-vous pour que je n'en ai pas.

─ Tu choisis de souffrir encore plus... inutilement ?

─ Plus que maintenant ?

─ Tu deviendras un leurre, ‘Ran. Toute ton existence, sera un leurre… destiné à les tromper… »

Elle avait senti sa colère monter comme une lame de fond. Elle envahissait tout son être.

Comme elle, il détestait ce qui prédestinait les individus et leur ôtait toute liberté, tout libre-arbitre. Il n'était pas loin de se révolter contre elle... Contre EUX

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