Chapitre 29 / Chapitre 2
Carson était encore sous le choc de ce que Laura avait fait lorsqu'il avait évoqué ses rêves à propos de Féloniacoupia, et de cette ville qu'il arpentait en long et en large à la recherche d’objets laissés par les Anciens. Il ne savait pas exactement quel type d’artefact il recherchait, mais c’était quelque chose d’important.
Lorne s'était montré plus qu'intéressé par le sujet.
Peut-être était-ce par politesse. Carson n'aurait su le dire.
Pourtant, Carson ne lui avait pas dit que ses rêves étaient devenus plus précis et avaient un rapport avec Michael et avec l'une de ses bases cachées. Il lui avait juste raconté que les habitants de cette planète étaient porteurs du virus hoffan. Celui-ci avait muté et les porteurs humains ne couraient plus le risque d'en mourir.
Carson raconté cela sans réfléchir, mais comme expert incontesté du virus hoffan, et comme porteur immunisé, il avait entrevu la possibilité d'un retour au SG-C...
Inconsciemment, avait-il déjà dans l'idée que le SG-C ne serait qu'un passage sans retour vers une nouvelle vie ?
Comme pour confirmer cette impression, lorsqu'il y avait été convoqué au SG-C, il avait eu l'impression d'entrer dans un lieu quasiment abandonné.
La Porte ne semblait plus que rarement utilisée. Des techniciens venaient l'activer à l'occasion de rares missions d’exploration. Le reste du temps, seuls une petite dizaine d'hommes restaient en faction à l'entrée et l'intérieur de la base de Cheyenne Mountain.
Depuis la disparition du Sénateur Alan Armstrong, les fonds financiers alloués aux différents programmes Stargate avaient été discrètement détournés au profit d’une défense spatiale renforcée, pas seulement contre des ennemis terrestres, mais aussi et surtout contre les menaces extraterrestres avérées.
Carson s'était senti profondément déçu par ce changement d’orientation. Quels que soient les investissements militaires, ce serait un combat perdu d’avance pour la Terre. Les technologies extraterrestres étaient tellement avancées.
Curieusement, c’était une autre guerre et une autre arme inimaginable qui avaient conduit au premier abandon du projet.
Au SG-C, le scientifique avait rencontré le général Williams. Malgré une longue argumentation sur la nécessité de continuer à rechercher les technologies des Anciens pour tenter de rivaliser contre les ennemis de la Terre, Carson avait bien senti que le militaire ne montrait clairement pas d'enthousiasme à envoyer un ancien d'Atlantis sur une autre planète.
S’il avait fini par accepter, Williams avait néanmoins donné des ordres stricts à Lorne qui, une fois arrivé sur Féloniacoupia, les avait relégués au second rang de ses préoccupations. Il avait une confiance absolue en Carson. Avait-il oublié qu’il n’était pas le Carson originel ?
Le scientifique aurait dû s’en sentir flatté. Au lieu de cela, il éprouvait un sentiment de culpabilité avant même sa trahison. Il n'avait pourtant rien prévu, rien planifié.
Lorne l'avait emmené sur la planète, avec une petite équipe composée d’autres scientifiques et de militaires. Il l'avait laissé entièrement libre de ses mouvements.
Carson avait cherché et trouvé ce pourquoi il était venu, et Ba'al l'avait trouvé, lui. L’ancien dieu lui était tombé dessus comme la petite vérole sur le bas-clergé.
Il avait surtout rencontré Alixe.
Pour la première fois de sa courte vie, il avait éprouvé un sentiment profond pour quelqu'un. Durant ces derniers mois, il s'était plus qu'attaché à elle. L'idée de la perdre, d'être séparé définitivement d'elle, lui était maintenant inconcevable.
Il lui semblait que c'était réciproque, mais jamais il n’avait osé lui en parler. Bien sûr, il s’était demandé si ce n'était pas leur situation qui provoquait cet émoi, celle de deux êtres humains, prisonniers d'un Goa'uld, sur un vaisseau spatial immense, et perdus quelque part dans l'espace.
En temps normal, s'ils avaient vécu sur le même monde, se seraient-ils rencontrés ? Se seraient-ils seulement regardés ?
Il avait manqué plus d’une occasion de le lui dire combien il tenait à elle. Il ne voulait pas non plus la gêner... d'autant qu'elle avait encore l'espoir de retrouver son monde, sa famille... Si jamais, elle en avait l’occasion, il ne voulait pas être une entrave à son retour dans son monde.
Ces trois derniers jours, tandis qu’elle se préparait à investir le hangar qui faisait l’objet de leur surveillance, il avait eu tout le loisir de l'observer.
Elle paraissait si menue, si fragile, sanglée dans sa tenue sombre, et en même temps si forte. Parfois, il lui semblait qu’elle avait deux personnalités diamétralement différentes. Cette évidence lui était apparue depuis leur retour sur la Terre.
Alixe était grande et ses longs membres en paraissaient d'autant plus minces. Ses gestes étaient mesurés comme si elle craignait de se briser les os si jamais elle se cognait contre quelque chose.
Pour lui, c'était de la douceur, mais elle n'était pas aussi fragile qu'elle en donnait l'air. Elle était surtout une personne très déterminée. Quand elle avait une chose en tête, elle allait jusqu'au bout de ses idées. Elle était aussi patiente, capable de rester des heures sans bouger, à attendre que le temps passe, le regard perdu au loin, dans un autre univers... ou dans ses souvenirs.
À sa décharge, dans ce désert, ils n'avaient rien d'autre à faire qu’à surveiller les bâtiments de la base ou à compter les grains de sable...
Lui, il s'était trouvé une occupation. Il ne se lassait jamais d'observer son visage ovale, parcouru de taches de rousseurs, aux pommettes saillantes et aux grands yeux bruns, légèrement en amande. Il aurait tant aimé que ses beaux yeux marron le voient non tel qu'il était mais tel qu'il aurait voulu être.
Il était complètement fou de ce petit pli sur son nez était droit et court lorsqu'elle souriait. Ce qui n'arrivait pas si souvent. Il pouvait aussi voir une rangée quasiment régulière de petites dents d'un blanc qui n'avait rien d'éclatant, mais qui n'en était pas moins naturel.
Quelques semaines plus tôt, elle avait eu la drôle d’idée de se couper les cheveux et de raser chaque côté de son crâne, pour ne garder qu’une large crête. En plus, elle avait redonné à sa chevelure sa couleur d’origine. Il avait eu du mal à s’y faire, au début. Elle, elle n’avait rien regretté en dehors de ses oreilles qu’elle trouvait trop décollées. À l’heure actuelle, elle les cachait sous un bonnet de laine noir.
Sa mâchoire bien découpée mettait son cou, long et gracile, en valeur. Lorsque des mèches de ses cheveux dépassaient de son bonnet, d'un geste naturel et gracieux, elle les remettait en place. Ce geste emportait son cœur et le faisait battre plus vite.
Carson soupira.
Elle ne pouvait plus ne pas exister, et ne pas être à ses côtés dans les aventures qu’il vivait.
Toutefois, avec cette vie qu’ils menaient, il devait s’attendre à ce qu’il lui arrive quelque chose. Il était arrivé au moins une chose plus ou moins grave ou dangereuse à John, à Rodney, à Teyla, à Ronon et à Jennifer.
Jennifer...
Il n'avait pas demandé à Lorne s'il avait des nouvelles à son sujet...
La dernière fois qu'il avait vu Mac Kay, celui-ci avait tellement changé...
La seule chose qui occupait l’esprit du Canadien, c'était la guérison de Jennifer. Il avait demandé à son collègue et ami de l'aider à expérimenter certaines des découvertes faites sur Atlantis, mais Carson avait refusé. D'abord parce qu'il avait signé un accord avec le SG-C, ensuite et surtout parce que le genre d'expérimentation auxquelles voulait se livrer Mac Kay tournait toujours mal.
Il en savait quelque chose.
McKay et lui s'étaient quittés en très mauvais termes.
Il le regrettait, mais il ne pouvait pas, et ne voulait pas, revenir en arrière.
Des choses arrivaient aussi aux personnes qui n’étaient pas forcément sur le terrain, avec lui, comme à Elisabeth, à Zelenka et à d’autres membres des équipes d’exploration du SG.
O’Neill, Carter, Jackson et Teal’C étaient sûrement ceux à qui il était arrivé le plus de choses ayant mis leur vie en danger. Ils s’en étaient toujours sortis, parfois de justesse, parfois avec des séquelles.
Cela n’avait pas été le cas de Kowalski, ou du docteur Fraiser.
Sur Atlantis, ils avaient perdu le colonel Sumner, lors de leur première mission d’exploration, puis Aiden Ford, et Carson Beckett.
Depuis que ses rêves à propos de Féloniacoupia s'étaient révélés exacts, il craignait tous les rêves qu'il faisait. Surtout ceux où il voyait Alixe, plus martiale que jamais, au cœur d'une cathédrale de verre rouge et or, vêtue de pourpre et de noir, gracieuse, altière, et tellement froide, lointaine, lorsqu'elle posait ses yeux sur lui...
Il y avait quelque chose de dangereux en elle qu'il ne parvenait pas à définir.
Elle n'était pas seule.
Autour d'elle, des hommes, d'autres femmes, et des enfants avaient cette même attitude, ce même regard. Ils semblaient si parfaits physiquement, sans l’être vraiment, si... divins.
Ils observaient, écoutaient quelque chose au-delà des vitraux. Ils attendaient dans des attitudes aussi théâtrales que leurs costumes différents les uns des autres en dehors des couleurs. Ceux-ci tenaient tout à la fois du religieux par leurs couleurs dominantes, le pourpre, le noir et l'or, que du militaire par leurs armures.
Hommes, femmes et enfants étaient figés dans des pauses hiératiques.
Chaque fois que Carson regardait leurs yeux cernés de bistre, il ne voyait rien d'autre que le vide, le néant absolu. Lorsqu'il baissait la tête, il découvrait leurs mains aux longs doigts griffus, tachées d'un sang frais qui gouttait sur le sol de marbre coloré par cette forte lumière qui passait à travers les vitraux en longs faisceaux, souillé par ce sang qui n'était pas le leur.
Dans son rêve, elle était comme les autres.
Son regard était aussi lointain que le leur, aussi vide, et son expression aussi cruelle... et de ses mains coulait du sang, celui de ses innombrables victimes.
Ce n’était pas un rêve, c’était un cauchemar.
Il avait pensé ne pas s’être trop s’attaché à ses autres compagnons de voyage.
Avec Ba’al, ce n’était pas compliqué. Un Goa’uld dont la principale activité était d’œuvrer à l’asservissement de l’espèce humaine, qui ne reculait devant aucune bassesse pour arriver à ses fins et qui, selon un rapport de Daniel Jackson, était responsable de la destruction de deux systèmes solaires.
Non, il n'aurait franchement pas été difficile de ne pas s’attacher à celui qui représentait tout à la fois la peste, la famine, la guerre, la mort, et le diable personnifiés.
Si seulement le portrait ne s'était pas révélé erroné.
Ba'al se complaisait dans l'idée que l'on se faisait de lui, et non dans ce qu'il était vraiment.
Carson ne savait d'ailleurs plus qui il était, ni ce qu’il était, vraiment. Tout ce qu’il savait, là, à cet instant, c’était que l’ancien dieu et l’équipage du vaisseau lui manquaient cruellement. Pas autant que ses compagnons d’Atlantis, mais pas loin non plus.
Son cauchemar le dérangeait plus qu’il n’aurait dû.
Alixe était incapable de tout mal, de tout mensonge. Elle parlait peu, mais ses mots allaient toujours droit au but. À croire qu’elle ne savait pas mentir, même pour être agréable.
Au début, sur le vaisseau, il avait craint plus d’une fois pour sa vie, notamment les moments où elle s’en était prise à Ba’al. Après une de leurs confrontations, elle mettait des heures à décolérer.
Il ignorait comment l’ancien dieu syrien arrivait à la faire sortir de ses gonds, elle qui se montrait habituellement si calme, si patiente. Il ne semblait pas avoir besoin de faire grand-chose.
Connaissant son esprit retors et sa misogynie foncière, il avait dû trouver quelques leviers avec lesquels il s’amusait quand l’envie lui prenait.
D’ailleurs, Ba’al ne se gênait jamais pour lui faire remarquer qu’il l’avait "gagnée", "achetée" pour une somme faramineuse, voire indécente. "Gagnée" était un mot qui ne correspondait pas exactement à sa situation.
Elle s’était carrément vendue au plus offrant en faisant monter sa propre enchère, et en impliquant Ba’al qui n’en demandait pas tant.
Carson avait visité de nombreuses planètes. Il n'avait, certes, jamais été le témoin d'une vente d'esclaves, mais il n'avait jamais entendu parler d'un marché où les esclaves proclamaient eux-mêmes leur prix de vente, et leur acquéreur. C’était unique.
Pour Ba’al aussi.
Elle devait être la première à l’avoir piégé de la sorte.
Il rectifia mentalement… à l’avoir piégée tout court.
Il y avait eu des jours où le faux dieu avait dû le regretter.
Lui, dès l’instant où il l’avait vue sur l’estrade, il avait secrètement espéré que Ba’al gagnerait cette enchère. S'il n'était pas secouru par Lorne et ses hommes, au moins ne serait-il pas seul dans cette galère. C'était purement égoïste de sa part, il le savait.
Il ignorait pourquoi, mais il sentait que la jeune femme était importante. Beaucoup trop pour la laisser entre les mains de trois jeunes Goa’ulds dont l’expérience devait se résumer aux différentes manières de torturer un être humain.
Il aurait pu penser cela de Ba’al.
Celui-ci avait torturé O’Neill et Teal’c, et probablement de nombreuses personnes avant et après eux. Pourtant, en ce qui les concernait, Alixe et lui, il ne les avait pas enfermés dans une cellule. Ils étaient restés libres de leurs mouvements dans le ha'tak, et avaient leurs propres quartiers, et pas une seule fois, il n’avait essayé de les torturer, physiquement ou psychologiquement, même pour en savoir plus sur les cartes et sur le journal.
Carson ne les avait d’ailleurs pas revus depuis son enlèvement.
Ba’al n’en avait jamais reparlé alors que pour ces cartes, et le journal de Michael, l’ancien dieu était sorti de sa tombe.

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