Chapitre 35 / Chapitre 8
La visiteuse se glissa dans les appartements de Ba’al sans que celui-ci le lui autorise ou, plus attendu, le lui interdise.
Avant d’en refermer la porte, elle chuchota quelques mots à ses guerrières qui se placèrent aussitôt en faction devant la porte.
Un véritable Cerbère à trois têtes.
Carson avait songé qu’avec de telles gardiennes, personne n’allait se risquer à les déranger.
Quelques secondes plus tard, la porte coulissa à nouveau et le Prima de Ba’al sortit précipitamment des appartements de son maître, les bras chargés de documents qu’il devait faire examiner.
Aucune des femmes ne bougea pour lui laisser le passage.
Tout Prima qu’il était, il semblait invisible à leurs yeux. Il dut les contourner, visiblement pressé de quitter les lieux. Il marmonnait des choses que Carson ne put comprendre, mais qui avait sans doute un rapport avec une liste de problèmes qui ne trouveraient pas leurs solutions dans l’immédiat.
De plus, s'il ne devait pas approuver pas que son maître s'envoie en l'air avec une étrangère au vaisseau, il ne tenait pas, non plus, à leur tenir la lanterne, ni à leur servir le thé.
Lorsqu'il passa à côté de lui, le Prima le gratifia d’un « Shal'Ke ! Kree'tall ! ».
Carson supposa qu'il avait ordre de quitter le couloir. Il avait déjà enfreint la règle primordiale en se montrant à un autre Goa'uld, même si c'était malgré lui. Il ne souhaitait pas alourdir son cas.
Commençant à le connaître, il devinait que Ba’al ne tenait certainement pas à ce que ses pairs sachent qu’il logeait un Tau’ri à bord de son ha’tak. Aussi retourna-t-il dans ses appartements en grommelant un « Ula'Kree » désinvolte qui, il l'espérait signifiait « À vos ordres ».
Il n’était pas si tard que cela, même si dans le ha’tak, il lui arrivait souvent de perdre la notion du temps terrestre. Il avait donc lu durant presque trois heures avant de demander l'extinction des lumières à l'ordinateur de bord, sans pouvoir se défaire de cette impression de danger latent.
Il avait les paupières lourdes de fatigue et le cerveau plein de questions sur ces femmes. Qui étaient-elles ? Quel était le nom de la déesse à laquelle elles obéissaient ? D’où venaient-elles ? Il pouvait supposer, à leur tenue vestimentaire, qu’elles avaient vécu au sein d’une civilisation indienne, mais il ne connaissait rien des dieux de l’Inde. Il n’aurait donc su lui donner un nom. Et combien même, les déesses indiennes devaient être nombreuses.
Comment avaient-elles su les trouver alors que Ba’al prenait grand soin de camoufler son vaisseau à chaque fois qu’il le pouvait ? Pourquoi les avait-il laissées s’introduire dans le vaisseau ?
Carson comprenait qu’il ait envie de passer un bon moment, mais les femmes ne manquaient pas dans le ha’tak. Il avait remarqué que la fidélité à un compagnon particulier ne semblait pas être le premier souci des jaffas du vaisseau, et que les couples se faisaient et se défaisaient au gré des affinités du moment. Bref, les relations étaient assez libres à bord.
Il avait l'impression de s'être endormi depuis peu lorsque le module bourdonna au-dessus de sa tête.
C'était un signal assez doux et discret qu'il avait d’abord cru appartenir à son rêve avant de se rendre compte que c'était l'étrange croissant d’un rouge à la fois fluorescent et translucide qui se trouvait accroché au mur qui émettait ce bruit.
Il y en avait partout dans le vaisseau. Il suffisait juste de dire « ayu'bow », l’équivalent de « Allo, j’écoute » pour répondre, et la même chose, qui signifiait cette fois « terminé », pour mettre fin à la communication.
Si on voulait appeler quelqu'un en particulier, il fallait juste préciser la personne que l'on voulait contacter. Il était, selon toute vraisemblance, possible de communiquer à plus de deux personnes avec ces appareils.
Il avait répondu à l’appel et avait eu la surprise d’entendre la voix de Ba'al, curieusement faible, le sommant de se rendre à ses appartements rapidement.
D’habitude, lorsque l'ancien dieu voulait voir quelqu’un, il le convoquait par l’entremise de son Prima.
Carson s'était demandé ce que le Goa'uld lui voulait à une pareille heure, et s'il devait craindre pour sa vie.
Outre le fait que l’on ne refusait pas une convocation de Ba’al, son Prima était suffisamment impressionnant pour que l’on n’ait aucune envie de refuser de le suivre lorsqu’il venait vous chercher. Mais là, sans le Prima, cela lui semblait encore plus dangereux.
Il s'était habillé prestement et s'était rendu dans les appartements du faux dieu, la peur au ventre.
Il pensa qu'il se heurterait d’abord aux trois gardiennes, mais la coursive qui menait aux quartiers privés de l’ancien dieu, ainsi que les abords de sa porte s'avérèrent déserts.
Aucune des portes du ha’tak n’avait de sonnette, de cloche ou d’interphone pour avertir de l’arrivée d’un visiteur.
Carson fit ce qu'il avait toujours fait depuis qu'il se trouvait dans ce vaisseau quand il n’était pas assuré de ce qu'il allait trouver dans une pièce : il frappa à la porte et attendit qu’on l’autorise à entrer.
Il n’y eut pas de réponse. Mauvais pressentiment.
Il frappa encore une fois.
Toujours pas de réponse.
Il se décida à entrer. Tant pis pour les conséquences. Cela ne pourrait pas être pire que ce qu’il craignait.
En fait, si.
Les appartements de Ba'al étaient tels qu'il les avait imaginés : luxueux, remplis d’objets précieux provenant de différentes époques, de livres et de bibelots précieux... Mais il y régnait un tel désordre que Carson pensa immédiatement que l'appartement avait été méthodiquement mis à sac.
Il ne trouva pas Ba'al dans la pièce principale. Pas plus que la reine du bal et ses guerrières. Mais ça, ce n’était pas une mauvaise chose. Il ne tenait pas à devoir se battre contre elles, ce serait la mort assurée avant même d’avoir levé le pouce.
Il gagna ce qui devait être la chambre aussi vite que le désordre ambiant le lui permettait, sans chercher à savoir ce qu'il enjambait ou sur quoi il marchait.
Ce qu'il vit en entrant lui glaça le sang.
Il en oublia toute prudence, l’espace d’un instant qui aurait pu lui être fatal si la visiteuse n’avait pas quitté les lieux.
Elle avait abandonné son hôte, et à en juger par la nudité de celui-ci, son amant, à un triste sort.
L'ancien dieu était assis au pied de son lit et luttait pour rester conscient, une lance fichée entre les omoplates.
Au premier regard, Carson avait compris que la tête de l'arme était entrée par le dos, mais n’était pas ressortie. Elle se trouvait encore dans son corps.
Il se rappela les étranges lances des indiennes dont la pointe était surmontée par une sorte de croissant de lune. C’était bien l’une d’entre elles qui se trouvait plantée dans la poitrine d’un ancien dieu.
Du sang s’écoulait des nombreuses blessures qu’il avait récoltées durant son combat et suivait les sillons, entailles, stries, traces, traînées… laissées par des blessures plus anciennes sur son torse et ses bras… et imbibait déjà les draps autour de lui.
Ces cicatrices, profondes et nombreuses attestaient que le Goa'uld n’avait pas toujours vécu dans l'opulence des dieux et la sécurité, même relative, qui en découlait.
Pourquoi n’avaient-elles pas disparu avec le temps ou une régénération ? Pourquoi restait-il encore une marque là où la balle avait traversé son épaule, quelques semaines plus tôt ?
Il se prit à songer que le pouvoir de régénération du parasite laissait fortement à désirer...
Il y avait vraiment beaucoup de sang. Jusque sur les murs. L’ancien dieu avait dû se battre avec suffisamment de vaillance pour blesser son adversaire. Peut-être aussi gravement que lui.
Un peu sang coulait de ses narines, de sa bouche et de l'une de ses oreilles. La blessure du faux dieu était mortelle, mais il n’y avait aucun épanchement d’hémoglobine spectaculaire. Ce qui n’empêchait pas qu'il devait tout de même tout faire pour le sauver.
Que se passerait-il pour Alixe et lui, si Ba’al décédait ? Le symbiote avait-il encore la force et la capacité de sauver son hôte ? Si celui-ci devait mourir, le parasite mourrait lui aussi.
D’après ce qu’il en savait, aucun parasite goa'uld ne pouvait survivre longtemps à la mort de son hôte s’il n’en trouvait pas rapidement un autre, et il ne tenait pas à devenir un hôte, ni celui de Ba’al, ni celui d’aucun autre Goa’uld.
À la manière dont la lance était fichée, il était possible que la créature soit aussi mal en point que son hôte.
Celle qui avait fait cela souhaitait non seulement la mort de Ba'al et de son hôte, mais, en plus, elle voulait qu'ils se sentent mourir l'un et l'autre.
D’un autre côté… si Ba’al mourrait, tant que les jaffas n’étaient pas au courant, Alixe et lui pourraient s’enfuir et rejoindre la Terre, ou une autre planète, pour y trouver refuge.
Un bref instant, Carson hésita.
« Ne commettez pas cette erreur... », le prévint Ba'al.
Son élocution était difficile, mais ses idées restaient claires.
« … Si je meurs... mes jaffas… s'empresseront de vous... livrer, vous et… votre petite amie... à leur nouveau maître... qui se fera... un plaisir... de vous... supprimer… Vous… pourriez… être des… témoins gênants… pour lui… pas ses alliés.
─ C’est vrai ça ? »
Carson n’avait pas voulu se montrer insultant, toutefois, il n’avait pu empêcher ce sarcasme de sortir de sa bouche.
Il se reprit immédiatement :
« Vous feriez mieux de vous taire, et de garder vos forces pour vous soigner, le prévint-il avec un calme professionnel. J’ai fait le serment de sauver des vies. Même celle d’un extraterrestre responsable de la mort de millions de personnes. »
Encore une fois, il n’avait pu s’en empêcher. Et puis ce n’était pas lui qui avait prêté serment, mais l’autre Carson.
Malgré sa souffrance qui devait être insupportable, le faux dieu trouva le moyen de sourire.
« Ma réputation est très... surfaite... Vous savez... comme moi... que l'Histoire est faite par… ceux... qui la racontent.
─ Et ceux qui l'ont vécue.
Carson avait l’esprit parfaitement clair. Il n’était pas le Carson médecin, mais il n’en connaissait pas moins les premiers gestes de secours. Il ne pouvait pas retirer l’arme et il ne pouvait pas l’allonger non plus, pas plus que le mettre en position latérale de survie, au cas où il ferait une hémorragie interne. De plus, la lance limitait tout mouvement. D’instinct, Ba’al s’était mis en position demie assise. Il décida de l’y laisser. Néanmoins, il attrapa quelques coussins autour deux et les glissa sous la tête du blessé qui peinait à la garder droite.
─ Vous ne vous êtes jamais... demandé... pourquoi on n’en... retient qu'une seule... version ?
─ Peut-être parce que les auteurs de génocides n’ont pas le droit à la parole.
─ Question de point de vue... Je vous assure... que j'ai tué... moins... qu'on le prétend...
─ Quelle importance, là, maintenant ?
─ Quelle importance... effectivement. »
L’ancien dieu était resté silencieux un moment.
Carson le bougea légèrement pour lui passer un drap autour de la taille. Ce n’était pas une question de nudité. Il était médecin… Carson Beckett avait été médecin… et ils avaient vu des corps dans tous leurs états. Seulement, le Goa’uld ne pensait peut-être pas comme lui. De plus, il frissonnait autant de froid que de douleur.
L’air avait toujours été glacial dans les vaisseaux spatiaux.
Le Terrien regrettait de ne pas avoir pris la couverture de survie dans son sac à dos. Sauf que depuis le début de son séjour dans l’espace, c’était Ba’al qui avait son sac à dos. Machinalement, il le chercha du regard. Évidemment, il ne le trouva pas. Comme s’il allait le garder dans sa chambre.
« Votre Bible... ne dit-elle... pas : Si vous aimez… ceux… qui vous aiment… quelle… récompense… méritez-vous ?
─ Vous avez lu la Bible, vous ?
─ Regardez donc… autour de vous… »
Carson avait effectivement remarqué les très nombreux livres en désordre… parmi les meubles et les bibelots renversés. Toutes sortes de livres anciens… Probablement des originaux.
Il était surtout étonné par cette citation.
Outre le fait d’avoir une bonne mémoire, le Goa'uld s'était donné la peine de lire l’un des plus anciens livres de l'Humanité, peut-être dans l’une de ses formes les plus anciennes.
Qui plus était, LE livre qui était certainement à l'origine de la chute des siens comme dieux auprès des hommes, et de l'anéantissement de la plupart des cultes polythéistes.
Pourquoi s'était-il souvenu de cette phrase en particulier ?
« Votre Bible… n’est pas la seule… à le dire… Les autres Grands Livres… disent des… choses similaires… Il y a d’autres grands récits… dans d’autres univers…
─ Je veux bien le croire. »
Le Goa’uld eut un vague rire sarcastique qu’il dut regretter tant la douleur le fit grimacer.
« Ne vous… méprenez pas, parvint-il à dire.
─ À quel sujet ?
─ Je… Je ne peux pas… Je ne veux pas… être votre ami…
─ Vous pensiez que c’était une chose possible ? »
Le faux dieu ne répondit rien.
Carson pensa un instant qu’il avait perdu connaissance.
Il n’en était rien.
Le médecin jeta un coup d’œil à la lance.
Il avait vu les mêmes entre les mains des trois guerrières. Il n’avait aucun doute là-dessus.
Il l’observa plus en détail.
Le genre d’arme que l’on ne voyait pas tous les jours, et que l’on ne s’attendait pas à trouver dans l’espace ou chez une civilisation technologiquement avancée.

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