Chapitre 37 / Chapitre 10
La première chose que Carson vit en entrant, ce fut son reflet sur le miroir piqueté de la salle de bain. Il avait du sang sur son visage, sur ses vêtements, et sur ses mains…
Il s’en occuperait plus tard…
Il trouva des serviettes qui pouvaient servir de compresses dans un coffre, et autre chose…
Lorsqu’il revint, il fut saisi par la vision de la scène. Il y avait du sang partout, une arme entièrement rougie, sur le sol, le désordre… et au milieu de tout cela, Ba’al, toujours conscient. Son souffle était devenu rauque et saccadé.
Ses yeux étaient fiévreux.
« Oui, dit-il faiblement.
─ Oui quoi ? interrogea Carson en s’agenouillant près de lui, plus préoccupé par la nécessité du moment que par une réponse à une question qu’il ignorait.
─ Ils me détestent tous… et bien plus encore… Tous… sans exception… »
Il perdit connaissance. C’était la première fois. Sincèrement, Carson se demandait comment il avait pu tenir jusque-là, même s’il était un Goa’uld. Simultanément, il se souvint de la question. Il ne s’était pas attendu à avoir de réponse. Il était trop occupé à stopper l’hémorragie.
Il aurait néanmoins préféré que Ba’al reste conscient pour lui expliquer à quoi servaient le contenu des flacons, et les onguents qu'il avait trouvés à côté du coffre à serviettes.
Le Terrien avait été étonné d’y trouver aussi de l’alcool, des seringues, et les analgésiques qui se trouvaient initialement dans son sac à dos, parmi différents types de flacons de comprimés, d’herbes inconnues, ainsi qu’un autre pad.
Tout cela provenait probablement d’un hôpital de campagne.
Dans sa réserve, l'ancien dieu phénicien possédait sûrement des médicaments, propres à assommer un troupeau d’éléphants. Certains ne devaient être délivrés que sous ordonnance, sur la Terre et peut-être d’autres planètes. Peu probable que l’extraterrestre soit allé voir un médecin… D’autres flacons avaient l’air d’antiques potions.
Il n’était pas question qu’il lui laisse tout cela sous la main, s’il survivait à cette nuit.
Même si la moitié de l'univers, et plus encore, était prêt à payer très cher pour sa mort. Ba’al n’avait jamais eu l’air de s’en préoccuper. Aujourd’hui, il le payait au prix fort.
Les terriens, les Goa’ulds, les jaffas, les Tok'ras, les chasseurs de primes, et les Oris... Ils avaient tous au moins une raison de vouloir sa mort, et assurément pas la même.
L’hémorragie diminuait petit à petit. Heureusement, parce qu’il allait commencer à manquer de compresses.
Carson avait pu commencer à nettoyer les plaies de son patient avec du sérum physiologique, avant de changer les serviettes et poser le premier pansement.
Avec le pad, il avait scanné la poitrine du Goa'uld et vérifié qu’aucun corps étranger n’était resté dans les différentes plaies provoquées par la perforation.
Il n’en découvrit pas. Pas plus que de symbiote.
Il ne sut comment interpréter cela.
Les données du scanner étaient si singulières. Elles confirmaient qu’il n’existait plus, dans le corps de cet homme, quoi que ce soit ressemblant à un serpent ou à une anguille, et que cela ne datait pas d’aujourd’hui.
Il revérifia… C’était impossible. Il devait y avoir une erreur quelque part. Peut-être que l’arme l’avait transpercé, déchiré et qu’il s’était dissout dans le corps de son hôte. Peut-être que l’hôte étant condamné, il avait fui son porteur.
Instinctivement, Carson regarda autour de lui, en frissonnant. Il n’avait rien vu lorsque la pointe de la lance était ressortie. Et s’il avait fui pendant qu’il était parti chercher ses sacs ? Si c’était le cas, il ne pourrait pas survivre longtemps sans un nouvel hôte.
Il fit une troisième vérification. Il y avait pourtant bien quelque chose sur la colonne vertébrale. Cela apparaissait sur l'écran du pad comme un réseau de fines veines blanches, quelque chose qui étendait ses ramifications et avait envahi tout son organisme.
La lame soaka'rel avait sectionné une partie de ce réseau.
Tout ce qui se rapportait à la partie supérieure droite. Quelles en seraient les conséquences ? La structure ADN de ce second réseau veineux contenait celle d’un symbiote, mais elle était complètement mêlée à celle de l’humanoïde.
Un certain nombre d’hypothèses se bousculaient dans la tête du médecin. Il n’était plus certain d’être en présence du véritable Ba'al.
Sauf s'il avait un sarcophage, aucun hôte humain de Goa'uld ne pouvait survivre au-delà de quelques centaines d’années. Or, d’après ce qu’il en savait, le parasite et son hôte cohabitaient depuis deux mille ans.
Il n’était pas un spécialiste des Goa’ulds, mais en tant que scientifique, il s'était intéressé à leur longévité. D’autant plus, qu’il s’interrogeait au sujet de sa propre longévité en tant que clone.
Il ne connaissait que deux cas de Goa’ulds ayant dépassé les deux mille ans : Râ et Yu. Le premier, âgé d’environ dix mille ans, avait sombré dans la folie. Le second avait commencé à perdre ses facultés intellectuelles depuis un moment lorsqu’il avait été assassiné par un Réplicateur ayant l’apparence de Samantha Carter. Le parasite avait, semblait-il, utilisé trop de ses forces à soigner son hôte, et sa faiblesse ne lui avait pas permis d’en choisir un nouveau.
Carson s’était demandé pourquoi ils avaient agi ainsi. Avaient-ils éprouvé de la compassion, ou de l’amour pour son hôte au point de ne pas vouloir les quitter ? À moins qu’ils aient ignoré les conséquences d’une trop longue cohabitation...
Sauf que, contrairement à Râ, Yu avait changé plusieurs fois d’hôte.
Ba'al, s'il s'agissait du vrai, subissait-il une autre forme de dégénérescence, ou une mutation, voire une hybridation ?
S'il était un clone, il n’avait peut-être pas supporté la présence du parasite qui, lui, était peut-être l’original... Ou bien le clonage de l'hôte avec le parasite avait échoué d’une certaine manière.
Rares étaient les hôtes qui arrivaient à l'âge de Ba'al sans en subir les conséquences physiques ou psychologiques.
Cela n’était pas la faute de la concurrence mortellement acharnée que se livraient les Goa’ulds entre eux.
Les hôtes, comme n’importe quels humains, vieillissaient. Certes, plus lentement que des humains non infectés, mais ils finissaient toujours par mourir d’une manière ou d’une autre.
Ba'al paraissait n’être qu'à la moitié de sa vie humaine. Qui avait dit qu'il vivait depuis au moins deux mille ans ? Il était certainement plus âgé... ou moins ? Combien de fois, le symbiote avait-il changé d’hôte depuis sa naissance ? Comment les larves naissaient-elles d’ailleurs ?
Carson savait que le sang d’un Goa'uld était mortel pour son hôte. La réciproque était-elle vraie ?
Jusqu'ici, Carson ne connaissait que deux formes de Goa'uld : la larve ou protée portée par les jaffas dans leur poche ventrale. Les jaffas leur permettaient de se développer et de s'habituer à un hôte. En retour, les larves goa'uldes augmentaient leurs capacités physiques et régénératrices.
La deuxième forme était celle d’une anguille, ou d’un serpent, qui se fixait sur la colonne vertébrale de son hôte. Il avait alors accès à ses connaissances et le contrôlait dans ses actes comme dans ses paroles. On reconnaissait sa prise de contrôle totale lorsque les yeux de son hôte s’illuminaient.
Cette chose qui avait colonisé le corps de Ba’al était peut-être une autre forme de Goa'uld très rare, inconnue des Terriens... Sinon, qu'est-ce qui aurait provoqué ce changement ? Cette chose s'était étendue dans chaque parcelle de son être. Était-ce une bonne ou une mauvaise chose ?
Alixe savait-elle quelque chose à ce sujet ? Était-ce l’une des raisons pour lesquelles elle avait été si bouleversée à son retour du sommet ?
Il allait se lever, mais le faux dieu reprit conscience à cet instant et lui attrapa le poignet avec une force qui le surprit. Malgré son état, il en avait encore assez, pas pour lui briser les os, assez pour attirer son attention.
« Où... allez-vous ? »
Carson hésita. Il n’avait pas l’intention d’aller où que ce soit dans l’immédiat.
Il se rendit alors compte, avec effroi, que c’était le Goa’uld qui venait de parler, et non l’hôte. Il était donc encore bien présent et entendait le lui faire savoir.
Si tant est qu’il y en existe encore un des deux... C’était peut-être autre chose qui n’était ni l’hôte, ni le symbiote.
« Où... allez-vous ? répéta le Goa'uld.
─ Je dois aller chercher Alixe... J'ai besoin de son aide… et aussi de comprendre certaines choses...
─ Quelles choses ?
─ À quoi servent ces médicaments ? Pourquoi vous ne m’avez pas dit que vous aviez un arsenal médical à deux pas de nous au lieu de m’envoyer chercher mes kits de secours ? »
Tout en parlant, il lui montrait les analgésiques
« C’est… le cadet de vos soucis, grimaça Ba'al. Parce que… si quoi que ce soit… sur ce qui s’est passé cette nuit… sort de cette pièce… vous… vous sortirez de mon ha’tak… pour vous retrouver… en orbite autour d’un soleil… ou de l’une des planètes… de cette galaxie… et je parie… que cela ne vous plaira pas. »
Carson ne savait pas s’il devait le croire ou si la fièvre le faisait délirer. Mais l'idée d’être jeté dans l'espace refroidissait les inconscients en moins de temps qu'il n’en fallait pour le dire.
Décidément, même au seuil de la mort, il ne lâchait pas prise. Pour un peu, Carson l’aurait admiré.
« Exactement le genre de discours qui va m'aider à vous garder en vie votre majesté », lâcha le médecin, bravache.
Un bref instant, Carson crut voir une faible lueur d’amusement dans le regard fiévreux de son patient.
« Vous êtes médecin… Ne me faites pas… croire… qu'elle en sait… plus que vous… sur l'anatomie… humaine… ou goa'ulde. »
Ba'al laissa glisser sa main parmi les flacons. Il les tâtonna un court instant et en choisit un premier, puis un second. Il n’eut pas la force de les soulever pour les donner au médecin.
Carson les prit.
Le premier flacon contenait des petites pastilles nacrées guère plus grosses que les perles que les enfants utilisaient pour faire des colliers ou des tissages. L'autre flacon contenait des comprimés en forme d’étoile à cinq branches orange fluorescent.
Il n’y avait aucune étiquette dessus, et les flacons n’étaient pas originaires de la Terre.
Il déboucha les flacons. Leur contenu sentait fortement le poisson en décomposition. Il restait à espérer que Ba'al savait ce qu'il faisait.
« Il faut que je vous en donne combien ?
─ Tout… évidemment… Si... vous voulez… vraiment… en finir avec... moi ».
Carson y avait regardé à deux fois.
Ba’al continuait à faire le malin.
Il lui en donna trois de chaque, tout en se demandant si ce n’était déjà pas trop.
« Pour l'instant, cela devrait suffire, dit-il sans grande conviction. J'imagine que vous ne me direz pas quels sont leurs effets ? Non ? Je m'en doutais. Il faudra que je les constate moi-même. Après tout, rien ne vous arrête, n’est-ce pas ? Vous savez que les autres Goa’ulds veulent votre mort, et pourtant, vous en recevez une dont les gardes du corps sont armées jusqu'aux dents… »
Ba'al s'était figé. Il laissa passer la douleur avant de répondre.
« Vous pensez… que… qu'elle… est venue… me rendre une visite… de courtoisie… sur… invitation ? Je ne… donne… pas… dans les jeux… humains. »
Carson voyait très bien à quels jeux sociaux et politiques, il faisait allusion.
« Toutes les femmes n’ont pas besoin d’invitation pour obtenir les faveurs d’un homme », lui fit-il seulement remarquer.
─ Anat n’est pas du genre… à rechercher… les faveurs de qui… que ce soit… Encore moins… les miennes… Elle est ma sœur… et mon épouse… À ce titre… elle peut me prendre tout ce qu’elle… désire, et je ne suis pas… en position de… le lui refuser. Et combien le voudrais-je… Avez-vous… senti… son parfum ? Anat est… une… ensorceleuse… Mieux que… quiconque… après tout ce qui s'est passé… ces dernières semaines… j'aurais dû le savoir… Ils ne pouvaient… que l'envoyer… elle… la seule… qui… puisse m'atteindre… J’ai été… stupide… C’est vrai… Je nous ai… tous mis en danger… Je la retrouverai… Je les retrouverai tous… »

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