Chapitre 38 / Chapitre 11
Quelque part dans cet univers, et probablement dans d’autres, il y avait des êtres qui ne voulaient pas que Ba’al vive. Ils ne le lâcheraient pas tant qu'ils n’auraient pas la certitude de sa mort. Contre eux, sa meilleure défense ne pouvait être que l'attaque. À condition qu'il survive pour cela.
« Votre sœur et votre épouse ?
─ Même mère biologique… Pas nos hôtes... »
Carson comprit qu’il parlait du symbiote.
Le Carson originel, qui avait de nombreux frères et sœurs, aurait été surpris de voir qu'il partageait un point commun intime avec le faux dieu : une mère qui changeait de compagnon au gré de ses humeurs.
Mais comme son double, Carson ne parvenait pas à légitimer ce type de vagabondage parental, et encore moins l'inceste, eût-il été royal. Il savait très bien que le mariage entre frères et sœurs, chez les dieux, étaient loin d’être rares, comme chez les Égyptiens dans l’Antiquité, ou dans de nombreuses civilisations, et cela, jusqu’à une époque assez récente dans les grands royaumes sur Terre.
Il crut bon, néanmoins, de tempérer le désir de vengeance de l’ancien dieu :
« Je crains que cela soit impossible avant un bon moment… Si j’arrive à vous sauver. Je doute que mes soins, ou ces comprimés, puissent vous y aider. Pour être honnête… et direct…, il y a peu de chance pour que vous passiez la nuit... Vous allez mourir. »
Carson se surprit à se demander s’il n’avait pas été trop brutal, et si, à part rêver de reconquête et de destruction, Ba'al avait d’autres projets moins belliqueux. Avait-il des espoirs... des rêves... plus terre à terre ? Les Goa’ulds rêvaient-ils seulement ?
« Combien... de temps ? »
La mort ne lui faisait-elle pas peur ?
« Si j’avais un bloc opératoire à disposition… »
Le faux dieu leva une main faible. Au diable les détails...
« Encore quelques minutes au maximum... Sûrement moins. À moins d’un miracle... »
Carson avait répondu d’une voix aussi apaisante que possible. La panique ou la peur, il n’aurait su le dire, se fraya tout de même un chemin dans l'esprit sinueux du Goa'uld, et fit vaciller son regard.
« Contrairement... à ce que les humains... ont longtemps... supposés, les dieux... ne sont pas immortels... Ils... Ils vivent plus... longtemps... C'est tout... Et la peur... notre peur de mourir... est proportionnelle... à notre... longévité... La mort... n’est pas la seule... chose dont nous... avons peur. »
Carson pouvait le comprendre.
Tout le monde avait peur de mourir. Même celui qui avait été, il y avait plus de deux mille ans, un dieu.
Il avait toujours essayé de garder ses distances avec lui. Il ne lui faisait pas confiance, et il ne l'aimait pas. Pourtant, il ne parvenait pas à le haïr totalement.
Lui aussi avait commis des actes dont il n’était pas fier. Lui aussi avait tué de nombreuses personnes... Il n’en avait conçu qu’un sentiment d’horreur envers ses actes et envers lui-même… Envers le Carson Beckett originel, aussi. Ne pas savoir ce qui pouvait arriver au cours d’une expérimentation n’était pas une excuse. Jamais il ne se pardonnerait ce qui était arrivé. Il ne pouvait pas remonter le passé et le changer.
Il n’avait pas de mal à se rappeler que le moins qu'il puisse faire était d’assister ceux qui devaient l'être. Fussent-ils des ennemis dont les principales ambitions se réduisaient à prendre le pouvoir absolu d’un univers, et asservir l'espèce humaine, ou toute forme de vie présentant un minimum d’intelligence. Ba'al restait une créature vivante, intelligente, qui avait peur de la mort... et peut-être de mourir seul.
« Je vais rester avec vous. Si je peux faire quelque chose… pour soulager la douleur…
─ Il y a un autre moyen… de me soigner…
─ Non… Désolé… Je ne suis ni un magicien, ni un dieu… et je ne connais aucune technologie... Sauf si... »
Carson le regarda droit dans les yeux durant quelques instants.
Il y avait un moyen. Deux, même. Les caissons de stase des Wraiths dont il avait pu, lui-même, bénéficier. Ils ne soignaient pas. Ils permettaient seulement d’attendre que l'on trouve une solution pour vous soigner. Ils pouvaient garder quelqu'un en stase durant des années, voire des siècles. Dans le cas de Ba’al, probablement que le temps de stase lui permettrait de guérir. Cela pouvait aussi signifier que son état pouvait aussi se dégrader. Ce qui avait fonctionné pour lui, clone humain, ne marcherait pas forcément sur l’hybride que semblait être devenu Ba’al.
Il y avait aussi les sarcophages des Goa’ulds qui ressuscitaient et régénéraient leurs hôtes.
Il n’avait vu ni caisson de stase, ni sarcophage dans le ha’tak. Ou alors, ils étaient fort bien cachés. Il opta pour la seconde possibilité.
« Vous en avez un ! »
Carson n’avait pas réellement voulu manifester son enthousiasme, mais c'était plus fort que lui lorsqu’il entrevit la possibilité de sauver la vie de son patient.
Ba'al hoqueta. Sa respiration se fit plus difficile.
« Si je vous bouge, vous mourrez… plus vite.
─ Vous allez me sauver… grâce au sarcophage… Mais… il y a une… condition… »
Il s’exprimait de plus en plus difficilement, mais toujours avec ce même calme. Son regard n’exprimait rien d’autre que de la froideur. Pourtant, il était effrayé. Pas seulement parce qu'il avait peur de mourir… Il y avait autre chose qu’il ne disait pas, et ne voulait surtout pas montrer.
Carson était perturbé par ce comportement.
« Conditions… Je suis étonné que vous n’ayez pas prononcé ce mot plus tôt. J'ai moi aussi une condition.
─ Vou… n’êtes pas… sérieux… »
Carson fit mine de ne pas remarquer que la voix de Ba'al s'était faite plus grave, et se força à rester très calme.
« Je veux que vous me promettiez de ne pas faire d’Alixe… ou de moi… votre hôte. »
Le Goa'uld fit un immense effort pour sourire. À la manière d’un matou prenant en pitié la petite souris qui lui demande de l’épargner pour cette fois. La sincérité en berne.
« Je n’ai… absolument pas l’intention… de faire de l’un de vous… mon hôte... je vous en fais... la promesse... et je la tiendrai… »
Une promesse…
Carson savait que les promesses de Ba'al étaient comme ses cadeaux, elles explosaient facilement. Mais pour l’instant, il devrait s’en contenter.
Le dieu déchu lui avait ensuite expliqué que le sarcophage se trouvait dans une pièce secrète attenante à sa chambre.
Il y avait une sorte de pendule goa’ulde, accrochée au mur dont il avait fallu tourner chacune des cinq aiguilles selon un ordre et un sens précis. Une partie du mur s’était dématérialisé révélant une petite chambre secrète aux murs de marbre entièrement nus. Le sarcophage s’était aussitôt mis en fonction. Le couvercle avait glissé. Carson jeta un coup d’œil à l’intérieur. Il fut aveuglé par la lumière qui en tapissait le fond et les flancs. L’appareil émettait un ronronnement régulier.
Le médecin revint vers son patient.
« Vous ne m’avez pas dit quelle était votre condition.
─ Ne me laissez… pas... longtemps dedans… Il… Le sarcophage… me rendra d’abord la vie… Ensuite, il guérira… les blessures… les plus graves… Ensuite… il… Il ne faudra… pas… plus… Ces… choses… ne sont pas… faites pour nous… »
Pourtant, les Goa’ulds en faisaient un usage plutôt courant. Cependant, Carson eut la certitude qu’il ne lui disait pas tout. Se pouvait-il que cet engin rende sa forme initiale au symbiote ? Agirait-il sur le caractère de l’ancien dieu comme il avait pu agir sur celui de Yu ou de Râ ?
« Comment suis-je censé arrêter cette machine ?
─ Appuyez… sur le bouton…
─ Le bouton ? » répéta le médecin qui ne se souvenait pas en avoir vu sur le sarcophage ou dans la pièce dans laquelle il se trouvait.
Le Goa’uld ne répondit pas.
Il respirait difficilement.
Carson prit son pouls. Faible. Son cœur battait trop lentement. Il resta un moment sans bouger. Le silence le plus total s’était abattu dans la chambre
Ba’al allait mourir, mais il pouvait aussi vivre.
Carson avait le choix : laisser le Goa’uld s’éteindre là où il était et profiter du fait que personne ne soit au courant de sa mort pour fuir avec Alixe, ou le traîner jusqu’au sarcophage et l’y mettre et refermer le tout… et s’enfuir aussi. Il en avait très envie.
Ou bien, il resterait, car il ne se sentait pas capable de sacrifier une vie, même pour en sauver deux…
Et si Ba’al avait raison. Il ne leur avait jamais menti jusqu’à présent. Si on l’avait accusé à tort de crimes qu’il n’avait pas commis…
Le Terrien prit sa décision sans plus d’hésitation. Il le savait à présent : il était fait pour sauver des vies, et non le contraire.
Il porta l’ancien dieu jusqu’au sarcophage. Le Goa’uld était plus léger qu’il ne le laissait supposer.
Il devait faire vite. Il ignorait si la résurrection ne pouvait s’effectuer après la mort. D’après ce qu’il savait, il devait au moins rester une étincelle de vie. Celle de Ba’al s’affaiblissait rapidement.
Le sarcophage se referma automatiquement lorsque Ba’al fut allongé à l’intérieur. Il commença son œuvre dans un léger vrombissement.
Plutôt, que de quitter les lieux, Carson se mit à la recherche du fameux bouton. En dehors de l’énorme émeraude qui scellait le cercueil, il ne vit rien d’autre qui ressemblait à un bouton.
Et puis combien de temps devait-il le laisser dedans ? Cinq minutes ? Trois ? Une ?
Trois, ce n’était pas mal. Sûrement pas assez pour une totale régénération… Il porterait sûrement encore les traces de ses blessures mais, au moins, avec un peu de chance, les blessures internes seraient soignées, à défaut d’être guéries. Après, ce serait une question de temps, et surtout, il faudrait que Ba’al se ménage et oublie un temps ses projets de vengeance.
Carson se demanda ce que l’on pouvait ressentir à l’intérieur d’un sarcophage.
D’après un rapport du général O’Neill, la mise à mort, suivie d’une résurrection, via le sarcophage, était l’un des supplices préférés de Ba’al. Et cela créait une dépendance chez celui qui en était l’objet. Cela n’avait pas été le cas d’O’Neill.
Cela signifiait-il que les Goa’ulds y étaient plus sensibles ? Était-ce pour le comprendre que Ba’al avait torturé le colonel quasiment à mort avant de le guérir autant de fois qu’il l’avait fallu avec le sarcophage ? Sinon, pourquoi se serait-il donné cette peine ?
Qu’avait-il voulu dire par ces choses-là ne sont pas faites pour nous ? Parlait-il de lui et de son hôte en particulier, ou des Goa’ulds en général ?
Les Goa’uld n’étaient pas des philanthropes. Donc, ce n’était sûrement pas à propos des hôtes.
Une minute était passée.
Il en restait encore deux avant d’essayer d’ouvrir l’appareil.
En attendant que le temps de résurrection et de régénération soit passé, Carson en profita pour remettre un peu d’ordre dans la chambre. Cela lui permit de réfléchir.
Il allait devoir prendre toutes les précautions possibles pour sortir l’ancien dieu de son sarcophage. Il serait comme un homme tout juste sorti du bloc opératoire. Ses plaies, à peine cicatrisées, pourraient se rouvrir, ou s’infecter. Il lui faudrait garder le lit plusieurs jours. Comment lui dirait-il de se ménager durant les semaines qui allaient suivre sans se faire écharper ?
Deux minutes...
Il avait essuyé une partie du sang avec les draps et la couverture déjà tâchés et emballé le tout dans une sorte de balluchon. Il le balancerait, avec ses propres vêtements, lorsqu’il se serait changé, dans l’un des nombreux conduits du ha’tak qui descendaient directement à la décharge à ordures et eaux usées.
Le tout serait prochainement expédié en direction d’un soleil. Assez écologique comme système… Ni vu, ni connu.
Encore une chance que le vaisseau de Ba’al soit un modèle de propreté qui ne nécessitait pas de soulever les tapis pour s’assurer que l’odeur venait bien d’en dessous. Même les mouches à viande mourraient de faim avant de trouver quoi que ce soit à se mettre sous la dent. Les vide-ordures étaient pleinement fonctionnels. Le maître des lieux y veillait particulièrement.
Tous les grands maîtres goa’ulds n’agissait pas de cette manière.
D’après ce que lui avaient raconté les membres de diverses équipes du SG-C, sur certains vaisseaux-amiraux, c’était Versailles au temps des rois. Des odeurs peu avenantes persistaient même longtemps après le départ de leurs occupants.
Trois minutes.
Carson appuya de toutes ses forces sur l'émeraude.
L’appareil cessa de ronronner, mais ne s’ouvrit pas pour autant. Il y avait sûrement une autre manœuvre à faire… Appuyer sur le bouton une nouvelle fois ?
L’appareil se remit en marche.
Carson l’arrêta sur-le-champ, en panique. Il espérait que cela n’avait pas désintégré son patient, ou l’avait réduit en une sorte de bouille infâme.
Il remarqua que le bouton pouvait aussi être tourné. Devait-il le faire pivoter vers l’avant ou vers l’arrière ? Il essaya de le faire revenir en arrière.
En vain.
Puis en avant. Au moins, il bougeait. Difficilement, mais il bougeait.
Carson mit toutes ses forces à le tourner dans le sens des aiguilles d’une montre. Pourquoi n’y avait-il donc pas un système d’ouverture interne, ou automatique ? Il fallait être un jaffa pour parvenir à le faire pivoter sans mal. Le couvercle finit malgré tout par s’ouvrir.
Il testa les signes de vie du Goa’uld.
Ba'al était inconscient… mais il était vivant.

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