Chapitre 39 / Chapitre 12
Ici, maintenant…
« Carson ? crachouilla la voix d’Alixe dans son oreillette.
─ Je t’entends, Alixe. Où es-tu ? »
Il n’y avait pas d’images sur son pad. L’écran s’était éteint en se mettant en veille probablement. Il le secoua le pad et l’image revint… aussi noire qu’avant.
Il se tourna vers la base en contrebas, et porta ses jumelles à ses yeux. Il la scruta à la recherche d’une silhouette familière.
En vain.
Les projecteurs étaient allumés et éclairaient la base comme en plein jour.
Il ne vit personne, à l’exception des gardes qui finissaient de se relayer.
« Alixe, où es-tu ?
─ Dans le bâtiment… Il est… Il semble vide. Il n’y a que des salles… On dirait des parloirs, mais d’autres… ressemblent à des salles d’interrogatoire… peut-être de torture. Il y a des taches sur le sol… on dirait du sang... Et ça sent l’eau de Javel à plein nez. À part cela, il n’y a personne. Pas un garde.
─ C’est impossible… Où sont les kinos, je n’ai plus d’image.
─ Je les ai mis hors service. Ils se comportaient bizarrement comme si l'odeur... ou autre chose... les perturbait… »
Carson réfléchissait à toute vitesse.
Est-ce que Lorne lui avait parlé de quelque chose de ce genre à propos des kinos ? Était-ce un piège ? Sheppard avait-il parlé de leur visite ? Est-ce que ces hangars cachaient d’autres choses, ou d’autres créatures plus dangereuses que les Goa’uld ou les Wraiths ?
Il se souvenait de ce que lui avait raconté Alixe, dans le tel'tak, après son retour du sommet goa'uld. Ba’al était le moindre des dangers de l’Humanité, et probablement l’un des seuls à pouvoir l’en sauver.
Il existait d’autres créatures, plus néfastes que Ba’al.
Quelles autres créatures, indépendamment de celles qu'ils avaient déjà rencontrées au cours de ses voyages, ou de ceux des membres des différents programmes SG-C, pouvaient être assoiffées de domination, et de guerre ?
Une liste impressionnante à n’en pas douter.
Il imaginait bien une créature venue du fin fond de l’espace qui transformerait les humains, ou toutes autres espèces, en incubateur pour ses larves. Ou des vampires et des zombies. Ou encore des insectes géants ou créatures artificielles. Un virus ou une entité intergalactique qui extermineraient les espèces ou les transformeraient. De nouveaux fanatiques religieux plus radicaux et plus puissants que les Oris.
Ces êtres seraient-ils régis par l'intelligence ou des êtres conduits par leur instinct de survie ?
Dans le domaine du pire, Carson était prêt à tout imaginer.
« Il y a forcément d’autres niveaux, finit-il par dire. En dessous-du sol, probablement.
─ Oh, non…
─ J'ai peur que si… »
Il savait qu’elle détestait les lieux sombres et hermétiques, encore plus ceux qui se trouvaient sous terre.
« Pourvu que la lumière fonctionne, espéra-t-elle. Et qu’ils ne mènent pas une de leurs foutues expériences… Je vais remettre les kinos en marche... Dommage qu'ils ne puissent pas m'aider à trouver l'entrée ou faire le travail à ma place… Je pourrais tenter de me téléporter.
─ Alixe, si tu essaies de te téléporter sans savoir où tu vas, tu risques de te retrouver enterrée vivante.
─ OK, soupira-t-elle. Je te rappelle dès que j’ai du nouveau, et… merci de t'inquiéter pour moi. »
Il ignorait si son avertissement avait porté.
Parfois, elle pouvait se montrer si téméraire, comme si elle n’était plus elle-même. Heureusement, c'était rare.
D’un autre côté, la vraie prudence aurait été de ne pas pénétrer dans une zone militaire interdite au commun des mortels. Elle n’avait que des seringues hypodermiques pour se défendre contre des humains, normalement, ordinaires.
Eux, ils avaient des armes à feu.
Elle avait fait la preuve de ses aptitudes avec des armes qu’elle disait n’avoir jamais utilisées de sa vie, avec une nette prédilection pour l’arc et l’arbalète magnétiques. Elle répugnait à avoir recours à des armes mortelles.
Carson songea à ses propres expériences militaires. Lui, il aurait raté la Lune dans un corridor. Certes, il lui était arrivé de tirer plus d’une fois en direction de l’ennemi et de faire mouche… Quant à tuer volontairement, il en était incapable. Il prétendait que c’était à cause de ses yeux. Il n’arrivait pas à fixer une cible mouvante. En réalité, il se souvenait surtout du jour où il n’avait pas pu tirer sur Michael alors qu’il l’avait au bout de son fusil…
Cette scène, il pouvait la voir sous tous les angles. Elle ne quittait quasiment jamais sa mémoire.
Il savait ce qu’avait vu Alixe dans le hangar. Encore de mauvais souvenirs… Quelques-uns des premiers… Du temps où McKay n’était qu’une ombre issue de la mémoire de l'autre Carson. Lui, le double, il ignorait alors ce qu'il était vraiment.
Il se souvenait de ces pièces vides, avec juste une chaise, au centre desquelles les mercenaires, engagés par Michael, déposaient leurs prisonniers, les mains liées dans leurs dos ou, pire, à leurs chevilles, les forçant à rester pliés en deux durant de longues heures, avec un sac sur leur tête qui les empêchait de respirer normalement. Les plus sensibles, les plus fragiles survivaient rarement à plus de cinq jours de ce régime.
Il avait vu défiler beaucoup de prisonniers. Il avait souvent ressenti leur peur, et leur douleur lorsque des seaux d’eau glacée étaient jetés sur eux pour leur faire reprendre conscience…
Il avait dû les soigner… et assister Michael quand il menait des expériences sur eux. Ils étaient presque tous morts à la suite des traitements qui leur avaient été infligés. Presque tous…
Carson redoutait de se trouver, un jour, face à l’une de ses victimes. Dirait-il : « Ce n’était pas ma faute », « j’obéissais aux ordres », « Je ne savais pas » ?
Le scientifique savait qu’un jour, il devrait faire face à ses responsabilités. Il n’en doutait pas un seul instant.
Il essaya de chasser cette idée qui lui pesait tellement. Il pouvait fuir et se cacher en vivant dans l’anonymat. Mais y avait-il un seul endroit, quelque part, dans un univers où il pourrait se réfugier. Pourrait-il seulement vivre sans Alixe ?
Il avait rencontré l’amour et, en soi. S’il devait mourir, ou vivre en ermite pour le restant de ses jours, il avait au moins cette satisfaction.
D’un univers à l’autre, certaines choses ne changeaient pas. Ils étaient semblables en fin de compte. Par exemple, celui-ci, comme le sien ou celui d’Alixe, dépendait du carbone. Les étoiles, les planètes, les minéraux, les végétaux, les créatures vivantes… Ce qui différait, c’était un point précis de l’Histoire. Celui-ci divergeait, et ce qui le suivait avec… Comme si un grain de sable s’était glissé dans un parfait engrenage.
Ce point-pivot qui donnait une nouvelle direction à l’évolution interne d’un univers ou d’un autre. Ce grain de sable qui conduisait à une ou plusieurs différenciations potentielles était la base de la cosmologie quantique selon Rodney McKay et Samantha Carter.
Ils avaient l’un et l’autre fait de brèves expériences dans ce domaine. Ils connaissaient l’étendue complexe de ce réseau d’univers parallèles et se doutaient qu’il en existait un nombre infini.
Pour lui, plus secouriste que médecin, même s’il traitait des cas et des patients qu’aucun médecin sur la plupart des Terres n’aurait sans doute à traiter, du moins pas avant longtemps, c’était tout autre chose. Il n’avait, jusqu’alors, que son expérience de clone, celle d’un être qui avait grandi en accéléré, et qui avait dû assimiler un maximum de connaissances en un minimum de temps. Autant dire que Michael, sans le savoir, l’avait abonné au Reader Digest. Il avait dû faire l'impasse sur l'étude de nombreux concepts. L’étude du Multivers était de ceux-ci.
Carson s’était toujours dit que ce qui existait avait un nom. Aujourd’hui, il pouvait dire que tout ce qui avait un nom existait. Ainsi, tous les mondes, tous les êtres, toutes les créatures que l’homme pouvait imaginer, quel que soit son univers d’origine, et que ce soit dans les mythes, les contes, les légendes, la littérature, la peinture, le cinéma, la télévision ou les jeux vidéo, et peut-être dans ses rêves ou dans ses cauchemars, existaient probablement dans la réalité d’un monde appartenant à un univers parallèle.
Était-ce parce que cela avait été imaginé que cela existait ? Ou bien était-ce parce que cela existait que cela avait été imaginé ?
De l’une comme de l’autre de ces possibilités les implications qui en résultaient étaient importantes.
Dans le premier cas, le pire pouvait être imaginé. Jusqu’où pouvait aller l’imagination d’un Être Humain, ou d’un extraterrestre ? Le meilleur aussi pouvait arriver. Dans le second, la capacité à imaginer et à créer de l’Homme était contredite, et même réfutée. Que lui restait-il alors ? L’espoir, vain, faute de moyens et de connaissances, d’aller vivre un jour dans ce monde dont il avait rêvé, meilleur que celui dans lequel il vivait ?
Jusqu’ici, Carson ne s’était retrouvé que dans des mondes dans lesquels l'Être Humain était une espèce dominante, parce que le grain de sable avait enrayé le mécanisme évolutif tardivement.
Et s’il avait été enrayé quelques millions d’années plus tôt ? Si l’Homme n’était jamais apparu ? Quelle créature aurait alors dominé la Terre ? Quels autres extraterrestres, envahisseurs ou non, auraient pris forme dans la galaxie de Pégase et se seraient confrontés aux Wraiths ou à une autre espèce si ces derniers n’avaient jamais existé ?
Puisque tous les univers différaient d’une manière plus ou moins importante, et qu’ils étaient parmi les seuls à en franchir les portes, Ba’al, Alixe et lui pouvaient se considérer comme des explorateurs de nouveaux territoires. À ce titre, il s’interrogeait sur la manière dont ils réagiraient face à la violence de certaines toxines contre lesquelles ils n’étaient pas immunisés...
Il avait souvent pensé au gaz anti symbiote et à des tas d’autres virus possibles.
Ba'al, Alixe et lui-même pouvaient aussi être porteurs de virus, de maladies ou de bactérie contre lesquelles les habitants des univers qu’ils visitaient n’étaient pas immunisés.
Entre le 16ᵉ et 18ᵉ siècle, en Amérique, des centaines de millions d’Indiens étaient morts après avoir contracté des maladies venant d’Europe, comme la rougeole, la coqueluche, la variole, la petite vérole, la peste bubonique… ou une grippe. C’était une chose à laquelle peu d’explorateurs spatiaux pensaient jusqu'à une certaine époque…
Il avait reproché plus d’une fois à Ba’al d’être un planéticide. Que serait-il, lui, si à cause d’un simple rhume, il annihilait les habitants de toute une planète… ou d’un système solaire dans le cas où les transports interplanétaires seraient développés ?

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