Chapitre 40 / Chapitre 13
Peu après son retour sur Terre, avec la cité-vaisseau Atlantis, Carson avait assisté avec Rodney à une conférence sur les voyages dans le temps.
L’intervenant expliquait que même sans opérer directement, la présence d’un voyageur du futur, dans le passé, altérait immédiatement le continuum temporel, provoquant des sortes de vagues de changements, plus ou moins grandes, plus ou moins nombreuses en fonction de son temps de présence, et de la distance à laquelle il remontait.
Ces vagues finissaient irrémédiablement par atteindre le futur qui s’en trouvait changé sans que qui que ce soit s’en rende compte. Seul, le voyageur, à son retour le remarquerait.
Une simple bactérie provenant de ce voyageur remontant dans le passé pouvait altérer l’évolution d’une civilisation en provoquant une nouvelle spéciation plus évoluée, ou la faire disparaître.
Que se passerait-il si ce voyageur mourrait sur place, emporté par une maladie locale, et qu’un autochtone découvrait ensuite qu’il venait du futur ? Ou, si dans le délire provoqué par la maladie, le voyageur venait à évoquer le futur ?
Peut-être qu’on l’enterrerait et que le temps ferait disparaître toute trace de lui. Peut-être qu’on le prendrait pour un fou, le trépanerait ou l’enfermerait, si le bûcher n’existait pas. Peut-être qu'on le croirait et que quelqu'un, un génie comme Léonard de Vinci, par exemple, chercherait à devancer ce futur...
Et si comme le pensaient d’autres scientifiques, deux mondes se mettaient à coexister… Celui dans lequel le voyageur ne serait jamais venu, et celui dans lequel toute une civilisation aurait disparu à cause de lui. Celui dans lequel un chat serait mort, et un autre dans lequel le même chat serait en vie... Chat ou papillon, d’ailleurs... Joyeuse illustration de la physique quantique !
Pour ce qui était du virus, ou de particules agressives, l’avertissement avait été pris au sérieux. Il y avait eu des précédents célèbres. Non de voyageurs temporels, mais d’artefacts, ou de vestiges venus du passé, comme une momie enfermée dans son sarcophage durant plus de trois mille ans.
Lord Carnarvon, son ami le professeur La Fleur, son demi-frère, Aubrey Herbert, l’épouse de Carnarvon, Lady Almina et une vingtaine d’autres personnes ayant assisté à l’ouverture du tombeau de Toutankhamon étaient décédés dans les mois ou les années qui avaient suivi l’ouverture du tombeau. Pour nombre d’entre eux, d’une pneumonie asphyxiante.
Ces morts parfaitement suspectes n’étaient en rien dues à une malédiction ou un virus comme cela avait supposé durant une grande partie du XXe siècle, mais de l’inhalation de spores champignons issus de la décomposition d’aliments qui se trouvaient dans le tombeau depuis des siècles. Ces spores et particules avaient provoqué une maladie infectieuse se traduisant par une pneumonie aiguë : L'histoplasmose.
Les archéologues et leur entourage avaient pu profiter de leur découverte. Depuis des momies beaucoup plus anciennes avaient été découvertes.
La nature elle-même n’était pas épargnée par le temps. Avec le réchauffement climatique, des Terres qui n’avaient plus vu la lumière du jour depuis des millénaires, se trouvaient libérées de leur gangue de glace et de neige, et avec elles, des virus en sommeil jusqu’alors. Et peut-être même des êtres vivants, aussi infime, minuscules que prodigieusement dangereux pour l’équilibre végétal ou animal de la planète.
Carson n’était pas un écologiste dans l’âme, même s’il respectait profondément la nature et toute forme de vie. Il admettait néanmoins que, quelque part, il y avait une logique : les bactéries avaient créé les créatures vivantes, parmi lesquelles l’Homme. Elles finissaient toujours par les récupérer leurs biens dans la mort.
Juste retour des choses, et autre joyeuse illustration, celle du cycle de la vie.
« Carson ?
Il sursauta. En même temps, il fut soulagé.
« Je t’entends, Alixe. »
Une image réveilla l’écran de son pad. Les deux kinos se remettaient à transmettre.
Alixe se trouvait dans une pièce qui ressemblait étrangement à… des toilettes pour femmes. Le genre de lieux généralement régulièrement fréquenté. Mieux valait qu’elle ne s’y éternise pas trop si elle ne voulait pas y être surprise.
« Je suis descendue au niveau inférieur. Drôle d’entrée... Très... secrète. »
Scientifiques ou les militaires, les femmes qui travaillaient à la base ne devaient pas être n’étaient pas du genre à venir se repoudrer le nez toutes les cinq minutes, cependant, aucune d’entre elles n’était à l’abri d’une envie pressante ou d’une mauvaise digestion.
« Pour descendre... et probablement pour remonter, il faut tirer la chasse d’eau... et vider ses poches...
─ Comment tu le sais ?
─ C'est inscrit sur toutes les portes : videz vos poches et tirez la chasse.
─ Une manière de n’emporter que le strict nécessaire avec soi quand on rentre ou quand on sort, essaya-t-il de plaisanter.
─ C’est assez pratique pour pointer le matin et le soir. Si cela se trouve leur patron retient le temps qu’ils passent aux toilettes, sur leur bulletin de salaire.
─ Personnellement, je ne m’en fais pas pour leur salaire.
─ Moi, non plus. Mais si on doit rester sur... hum… ici, il va falloir qu’on pense à trouver un job pour gagner notre vie.
─ Je ne compte pas rester dans ce monde, Carson. Je ne viderai pas mes poches non plus. »
Elle tira la chasse d’eau.
« Évidemment, il n’y a même pas d’eau », fit-elle.
Elle fut brutalement secouée lorsque le plancher descendit. Un ascenseur. Elle ne parvint pas à compter le nombre d’étages qu’il dévala en moins de dix secondes avant de stopper brutalement. Une porte s’ouvrit.
Un des kinos sortit des toilettes-ascenseur et se retrouva dans un couloir désert. Le contraste visuel était saisissant.
Dehors, au-dessus de leur tête, tout était usé, rouillé, à bout de force, racorni par la froideur des profondeurs et par l’humidité.
Il devait régner une odeur de moisissure. Peut-être la même que dans le tombeau de Toutankhamon, songea Carson.
La porte des toilettes derrière Alixe venait d’émettre un claquement qui laissait à penser qu’il lui serait impossible de faire machine arrière.
L’un des deux kinos renvoya l’image d’un couloir redevenu obscur.
L’autre revenait à toute vitesse vers Alixe. Il était suivi d’une sorte de toile d’araignée étincelante qui avait la largeur et la hauteur de tout le couloir.
« Qu’est-ce que c’est que ce truc ? souffla Carson qui la voyait arriver sur son écran vers Alixe.
« À votre avis, ça englue, ou ça découpe ? » lui demanda précipitamment la jeune femme.
« Comment je pourrais le savoir ?
─ En tous les cas, ce truc arrive trop vite, et la porte, derrière moi, est verrouillée. Il faudrait être une fine mouche pour passer à travers.
─ Tu ferais mieux de te dématérialiser. »
En espérant que cette fois, elle y parvienne...
Elle attrapa le premier kino, puis le second.
L’image devint brumeuse. Elle fut traversée par des filets de lumière. Il y eut un premier gloups, suivi d’un second.
Carson aurait juré que cela provenait des kinos.
Les images sur son écran redevinrent nettes et commencèrent à bouger.
Il soupira.
Cela signifiait que les caméras volantes étaient passées en évitant le filet.
Alixe aussi. Elle suivit le couloir en courant, car le filet revenait vers elle. Elle avait assez d’avance pour l'instant...
Apparemment, il avait été conçu pour faire des allers-retours dans le couloir et scanner, voire découper, tout ce qui s'y trouvait, ultime et efficace précaution contre d’éventuels intrus. Ce monde réservait quelques surprises, côté modernisme. Restait à espérer que la sécurité se limite à cela uniquement.
Au bout du couloir, il y avait une porte verrouillée avec un lecteur de cartes à la place du battant.
Cela ne posa pas de problème à l’intangible jeune femme qui la traversa pour se retrouver dans un espace grand comme une piste d’atterrissage sur laquelle s’alignait une trentaine de F-302 rutilants. Tellement, reluisants qu’ils donnaient l’impression de n’avoir jamais volé.
Des hommes, et quelques femmes, en blouses blanches et en combinaisons de travail rouge ou bleu s’affairaient à diverses tâches parmi eux.
Alixe continua à avancer comme si elle connaissait bien les lieux. Toute cette partie du sous-sol semblait avoir été récemment rénovée.
Carson remarqua que les murs étaient faits d’une matière translucide, blanche, éblouissante de lumière, d’une propreté absolue
La jeune femme avait relâché un des kinos qui prit aussitôt de l’altitude pour ne pas être vu, et surtout pour mieux voir.
Le hangar était beaucoup plus grand qu’il ne l’avait imaginé. Il fallait au moins multiplier les F-302 par quatre.
Carson n’était pas au bout de ses surprises. Il aperçut quelque chose de beaucoup plus gros. Cela ressemblait à s’y méprendre à une partie du Prométhée…
Son univers, comme celui-ci, était moins différent qu’il ne le paraissait de prime abord. Les scientifiques de leur NASA n’étaient pas si en retard dans leur programme spatial. Ils avaient juste manqué quelques étapes.
Carson se demanda ce qui se passerait si les deux univers venaient à se ressembler de plus en plus. Finiraient-ils par fusionner d’une manière si naturelle que personne ne s’en rendrait compte, ou bien y aurait-il une lutte pour la survie de l’un des deux ?
Le plus curieux des deux kinos poursuivit sa visite.
Carson avait mis le mode "enregistrement des images" en fonction. Il les étudierait plus tard. Il reporta son attention sur celles qui lui provenaient du bienveillant.
Le second kino suivait Alixe et veillait sur elle.
La jeune femme, visible, avait choisi de longer les murs, à la recherche d’une porte qui pourrait la conduire aux cellules de contention.
Combien de temps passerait-elle inaperçue ?
Carson pria pour qu’elle la trouve vite, cette porte, et celui qu’ils étaient venus chercher.
Il ne lui avait pas dit ce qui était arrivé à l’ancien dieu phénicien, des semaines plus tôt, ni ce qu’ils avaient fait quelques jours après cette fameuse nuit où il avait failli mourir.

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