Chapitre 47 / Chapitre 20
Carson travaillait depuis assez longtemps au SG-C pour savoir que le parasite goa'uld ralentissaient le vieillissement de son hôte.
L'âme de celui-ci pouvait résister le temps d’une vie normale, mais au-delà d’un siècle, il finissait toujours par abandonner. L'esprit humain n’était pas fait pour lutter contre un envahisseur aussi insidieux que le Goa’uld durant autant de temps.
Il finissait par s'éteindre.
Sa curiosité scientifique l'avait déjà incité à se demander combien de temps ce genre de lutte pouvait durer. Il n’avait jamais pu obtenir de réponse à ce sujet.
Maintenant, se posait une autre question : un parasite pouvait-il vivre dans un corps en décomposition ? La réponse était non. Mourrait-il s’il ne pouvait le quitter ? Oui, sauf s’il se mettait en sommeil sous une forme ou sous une autre en attendant un nouvel hôte.
Tout ceci n’était que des hypothèses.
Si cette chose était une autre forme de Goa’uld, laisserait-il son hôte se dégrader sans réagir ?
Les symbiotes guérissaient leurs porteurs d’à peu près tous les maux. Certains étaient même morts pour soigner leurs hôtes. Il ignorait si c'était le cas chez les Goa’ulds, mais chez les Tok'ra, c'était déjà arrivé.
La même question revenait sans cesse.
Pourquoi Ba'al portait-il toutes ces cicatrices sur le corps ?
La plupart se trouvaient dans son dos, mais il en avait d’autres sur la poitrine, le ventre, les bras et les jambes.
Carson avait soigné des soldats et des civils victimes des attaques des Goa’ulds, des Wraiths et des Oris, et plus récemment de l'Alliance Luxienne. Pourtant, il avait rarement vu un homme au corps aussi martyrisé.
Chez un Goa’uld, c'était même sans doute une première. Quoique, depuis qu’Alixe lui avait parlé du visage dévoré de Priape et de la cécité de Circé, il s’interrogeait.
Leur parasite avait-il muté à eux aussi ? Et si c’était un virus qui les avait contaminés ? Et si l’origine de ce mal était à trouver chez celui qui lui avait fait ces cicatrices ? Ou l’objet qui les avait produites ?
Carson n’arrivait même pas à imaginer quels objets ou quelles armes, ou même quelles créatures, avaient pu laisser des marques si profondes qu'elles ne pouvaient être guéries.
L'idée que le faux dieu ait pu être torturé était absurde.
Quelques semaines plus tôt, il aurait bien songé à l'automutilation ou à des rites religieux, voire du masochisme, mais plus il apprenait à connaître ce Goa’uld, plus il devait admettre que cela ne correspondait vraiment à sa personnalité.
Pourtant la torture restait quand même l'un des actes pour lesquels il était reconnu. Il avait bel et bien torturé Jack O'Neill lors de leur toute première rencontre. Il l'avait aussi tué à plusieurs reprises pour le ressusciter autant de fois.
Plus tard, il s'en était pris à Teal’c en lui faisant subir un lavage de cerveau qui n’avait, fort heureusement, pas fonctionné. Logiquement, on ne pouvait pas lui imputer ce dernier acte, parce que le Ba'al, l’un des clones, qui l'avait commis était mort. Toutes les répliques de l’ancien dieu, clones ou doubles dimensionnels, avaient visiblement une aptitude plus ou moins grande à la torture et à la violence.
Cela prouvait un aspect évident du personnage : cet attrait pour la souffrance d’autrui était inscrit dans ses gènes.
« Cela vous intrigue tant que cela ? »
Carson se réveilla en sursaut et se redressa sur la banquette.
Il avait l'impression d’être sonné et de n’avoir pas assez dormi. En plus il se sentit désorienté pendant quelques secondes.
Le temps de se rappeler qu’il se trouvait dans un jumper en compagnie de l’un des plus grands ennemis de l’humanité, et que celui-ci s’apprêtait alimenter sa propre légende.
Le faux dieu était assis en face de lui, sur l'autre banquette.
Entre, sur une table basse étaient alignées quelques armes aux lames tranchantes, parmi lesquelles une série de poignards avec des manches de différentes couleurs et un symbole différent sur la lame de chacun d’entre eux. Il se préparait à les affûter à l'aide d’une pierre qui ressemblait à du granit rose.
Depuis combien de temps était-il assis, à l’observer ? Et lui, combien de temps avait-il dormi ? Avait-il parlé à voix haute durant son sommeil ?
Le Terrien se redressa.
« Il faut que je retourne au poste de pilotage.
─ Vous savez très bien que c’est inutile. Nous avons encore quelques heures de voyage devant nous. Profitons-en pour discuter un peu ? »
Carson n’avait aucune excuse à lui proposer.
Il lui semblait malséant de refuser toute discussion avec un ancien Grand Maître goa’uld entretenant des armes toutes plus tranchantes les unes que les autres.
Certes, il n’était pas dans l'intérêt de Ba'al de le supprimer.
Pas plus qu'il n’était dans ses habitudes de lui proposer de discuter avec lui.
« Vous vous inquiétez vraiment pour ma santé ?
─ Je m'inquiète pour la santé de tous mes patients. Je suis... médecin.
─ Un bon médecin. »
Un compliment ?
Cela semblait même avoir été dit avec le plus grand sérieux. Venant de lui, c'était à inscrire dans les annales.
« Vous souffrez encore ?
─ J'ai été plus mal, je vous l'assure.
─ Je veux bien vous croire, » acquiesça prudemment l’Écossais.
L'ancien dieu phénicien ne le regardait pas.
Toute son attention semblait portée sur le sabre qu'il faisait tourner dans sa main gauche, puis dans la droite, comme s'il cherchait à évaluer avec laquelle il se sentait le plus à l'aise.
Carson ne savait trop quelle attitude adopter.
L'ancien Grand Maître essayait-il de se montrer conciliant à l'égard d’un Tau'ri qui lui avait sauvé la vie ? Voulait-il simplement parler d’autres choses que des consignes d’entretien d’un ha’tak ou de sa défense ?
Il imaginait mal un dieu, même faux, tel que Ba'al, se confier à ses subalternes. Alors pourquoi à lui, un parfait étranger ?
Il se voyait mal dans le rôle du psy.
Par contre, dans celui du type que le méchant sacrifierait à la fin de l'histoire pour continuer à garder ses secrets...
Il prit soudain conscience que ce voyage pouvait être sans retour. Pas très rassurant.
« On m'a rapporté que vous passiez beaucoup de temps avec mon hjà’kô. »
Carson n’aimait pas cette expression.
Ba'al ne l'utilisait que pour montrer son ascendance sur elle ou faire naître un sentiment de jalousie chez son interlocuteur.
Il comprit soudain.
Le Goa’uld ne se serait jamais engagé dans cette conversation s'il n’avait pas quelque chose derrière la tête. Et voilà donc où il voulait en venir : s’il lui avait tendu la perche en lui offrant de répondre à ses questions, du moins à certaines, c'était d’une part pour lui rappeler quelles étaient les limites à ne pas franchir.
En lui sauvant la vie, en le soignant, en le voyant dans son intimité, il avait pénétré dans une sphère privée. Leurs rapports avaient été modifiés. De nouvelles frontières devaient être redéfinies.
Ba'al craignait-il qu'il outrepasse et sape son autorité devant ses hommes comme avait failli le faire Alixe ?
En tous les cas, il comptait visiblement lui rappeler quelle était sa place.
D’autre part, le faux dieu avait aussi ses propres questions et sa propre curiosité à assouvir, et il ne pouvait le faire sans contrepartie. Autrement, cela aurait eu l’air d’une forme de soumission.
Carson n’avait cependant aucune intention de lui livrer les détails de sa vie intime ou de la nature de ses sentiments.
« J'aime discuter avec elle », finit-il par répondre à l’ancien dieu.
« Vous a-t-elle parlé des réunions auxquelles elle a assisté ?
─ Une seule...
─ Une seule ? Celle qu’elle pense avoir rêvé ? »
Le nier aurait été inutile.
Alixe disait toujours qu'on lisait sur son visage comme dans un livre ouvert.
Même s'il ne l'observait pas, Ba'al aurait aussi reconnu le mensonge dans sa voix, ou dans son attitude.
« Vous nous avez mis sous surveillance, n’est-ce pas ? Pour le cas où nous tenterions de nous enfuir.
─ L'idée m'a effectivement traversé l'esprit. Mais où iriez-vous donc ? Je n’ai nul besoin de vous surveiller. Disons que je sais certaines choses, que j'ai été témoin d’autres choses, et par déduction... Bien, cessons les banalités, et posez-moi LA question, celle qui vous obsède depuis dix jours. »
Carson n’hésita pas :
« Pourquoi... vos cicatrices... n’ont-elles pas disparu... ? »
La question lui parut plus difficile à poser qu'il ne l'avait imaginé.
« Dans vos... discussions, vous a-t-elle parlé de Cottos ? »
─ Je sais qui est Cottos, dans la mythologie grecque, mais chez vous...
« Elle ne vous raconte donc pas tout. »
Chez un être humain normal, cela aurait pu ressembler à une pointe de satisfaction matinée de sous-entendus. Chez lui, cela sonnait comme la condamnation d’un crime dont il faudrait punir le, ou présentement, la coupable.
Le médecin sentit la colère monter en lui.
Pour une fois, il n’avait aucune intention de la réfréner :
« Bon sang, vous, les Goa’ulds, vous êtes tous fondus dans le même moule. Celui qui vous a créé a oublié de vous mettre un cœur et de faire chauffer votre sang. Et comme si cela ne suffisait pas, il vous a collé une âme de substitution, celle de votre hôte, en omettant d’y inclure le mode d’emploi ! »
Ba'al le fixa droit dans les yeux. La mâchoire serrée, les narines palpitantes.
Carson s’attendit à une saillie cinglante à son égard. Néanmoins, il se sentait prêt à affronter la colère du faux dieu.
Pourtant, celui-ci lui répondit avec calme, d’une voix dénuée de toute émotion, aussi glaciale qu'une tombe.
« Ne pensez pas un seul instant que nous sortons tous du même... moule. Les Goa’ulds ne sont pas connus pour leur tolérance, et certains ont payé le prix fort pour leur différence.
─ Ah oui ? Cela vous va bien de parler de différence. Vous n’avez même pas remarqué à quel point... »
Il s'arrêta net. À quoi bon.
Les Goa’ulds ne pensaient qu'à leur petite personne.
« À quel point quoi ? » insista pourtant Ba'al, comme si cela l'intéressait vraiment.
Carson essaya de retrouver son calme.
En même temps, il devait trouver une réponse acceptable.
« Qu'il est normal qu'elle se confie au seul être humain, comme elle, qu'elle connaisse. »
Carson remarqua un changement d’expression sur son visage. Il ne sut comment l’interpréter. Peut-être avait-il seulement capté toute son attention…
Il se sentit encouragé à poursuivre :
« Pour vous... tout ce qui se passe autour de nous est normal, habituel. Moi, cela fait une dizaine d’années que je voyage par la Porte des étoiles, ou dans des vaisseaux spatiaux, que je visite des planètes que se situent à des années-lumière de la Terre... que je sais qu’il existe d’autres civilisations, d’autres technologies… Je ne me suis rendu compte que je m’y étais habitué que lorsque cela a commencé à me manquer. Par contre, j’ai encore du mal à vivre avec l’idée que tout ce que je suis… C’est l’image… la photocopie d’un autre…. Que je voyage dans des dimensions parallèles… et que je suis… unique.
Il se tut un court très instant, perdu dans une réflexion soudaine.
Il n’en était pas tout à fait certain, mais il était à peine probable qu’il existe d’autres clones comme lui. Les Carson qu’il rencontrerait s’ils poursuivaient leur odyssée au travers des univers parallèles seraient sans doute Les Carson originaux de leurs univers.
Comme Ba’al semblait attendre pour voir où il voulait en venir, il poursuivit :
« Imaginez ce qu’Alixe peut ressentir et penser, alors qu'il y a quelques semaines, elle vivait encore dans son univers, ignorant qu'il existait d’autres mondes dans lesquels elle allait se retrouver, d’autres êtres intelligents... et des ennemis capables de vous réduire en esclavage quand ils n’anéantissaient pas tout simplement votre planète. Elle ignorait, jusqu’à il y a peu, l’existence et de l'étendue de ses pouvoirs. »

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