Chapitre 49 / Chapitre 22
Carson retourna à son tour dans le cockpit.
Au poste de copilote, Ba’al s'était à nouveau plongé dans la lecture de l’un de ses antiques livres.
Cependant, lorsque Carson reprit sa place au poste de pilotage, il sentit son regard se poser sur lui. Il aurait volontiers donné un mois du salaire que lui versait le SG-C pour connaître ses pensées. Sauf qu’il n’avait pas la pratique millénaire de l’ancien dieu, et qu’il ne percevrait plus le moindre salaire terrien avant longtemps.
Quelques heures plus tard, alors qu'il aurait dû se trouver au fond de son lit, Carson posait les pieds sur une planète que le diable ou Hadès auraient certainement mise en tête de liste pour y établir leur résidence secondaire.
Tout y était noir de suie et gris de cendres, comme si tous les volcans de cette planète s'étaient mis en éruption. La lumière peinait à percer les nuages. La pluie qui tombait drue était noire comme un sang démoniaque.
Carson s’était dit que Ba’al avait vraiment raison sur un point : c’était l’enfer ici.
Lorsque leur vaisseau avait pénétré dans l’atmosphère de la planète, Carson s’était trouvé confronté à la difficulté de voler dans une brume épaisse qui noircissait les vitres du jumper et encrassait ses moteurs.
Il n’en avait rien dit, mais après s’être posé, tant bien que mal, sur le sol de cette planète, mais il aurait aimé être certain que la petite navette puisse repartir sans le moindre problème. Du moins, sans problème de moteurs. Il espérait que cette matière dont il ignorait alors la nature n’encrasserait pas plus les moteurs ou le système d’aération des turbines. Les instruments de détection, à bord du Jumper, n’avaient pas mis longtemps, après leur entrée dans l’atmosphère, à analyser la matière et à l’assimiler à de la cendre.
L'appareil avait donc pénétré l'atmosphère épaissie de cendres, puis avait volé en basse altitude jusqu’à proximité de la destination souhaitée par Ba’al.
Ils s’étaient ensuite équipés de masque à oxygène. Il y avait de l’air sur la planète, mais celui-ci était pollué par les particules de cendres, et peut-être des nappes de gaz dont Carson ne pouvait imaginer la nature Il y avait aussi l’odeur, celles du feu, de la fumée et d’autres choses que les deux hommes auraient été bien en peine de nommer.
Ils avaient quitté le jumper sur un petit plateau encastré, et caché par une falaise.
Avec de la chance, s’ils étaient encore en état de fonctionner, les radars ennemis n’avaient pas repéré son arrivée.
Ils marchèrent un long moment dans ce qui aurait pu être de la neige, mais n’en était pas. Cela glissait tout autant, et leurs traces restaient marquées. Il faudrait quelques heures pour qu’elles soient recouvertes. Il faisait aussi curieusement très froid.
Heureusement, ils étaient chaussés et habillés en conséquence. Des bottes crantées, pantalon, pull et vestes thermiques.
L'ancien dieu phénicien semblait troublé depuis l’instant où il avait aperçu la planète par les vitres du jumper.
Depuis qu'ils avaient quitté la navette, il ne cessait de regarder autour de lui comme s’il cherchait quelque chose.
De son côté, ce qui frappait le plus Carson, c’était l’absence de la moindre trace de vie végétale ou animale autour d’eux.
« Il fut un temps où cette planète était... vivante », finit-il par lâcher. « Elle était la plus belle de cette galaxie.
─ Soit cela date de quelques siècles, soit, nous n’avons pas les mêmes critères en matière de beauté planétaire », ne put s'empêcher de remarquer Carson.
Pour toute réponse, le faux dieu le fusilla du regard, mais le médecin l’ignora.
S'il devait mourir dans les prochaines heures, alors il pouvait bien se permettre de lui dire ce qu'il pensait.
« Vous restez derrière moi quoi qu'il arrive », le prévint le Goa’uld.
Il s’éclaircit la voix :
« En cas de problème, je partirai en éclaireur, et vous me rejoindrez ensuite. Pour cela, vous compterez jusqu'à... »
Il s'interrompit. Il n’avait visiblement plus aucune idée de la manière d’évaluer le temps en chiffres terriens.
« Dix ? suggéra Carson
─ Si vous voulez. En tous les cas, assez pour me sauver la vie en cas de besoin, et assez pour ne pas vous faire tuer.
─ Sans quoi, je ne pourrai plus vous sauver la vie.
─ Entre autres choses », répondit sérieusement Ba'al avec une pointe d’exaspération dans la voix.
Ils prirent ensuite ce qui ressemblait plus à une piste qu’à une route, entre les rochers escarpés et acérés d’une colline.
Plus bas, le sol, sous leurs pieds, donna l’impression de s’effriter à vue d’œil. Il était soumis à des tremblements d’intensité variable. De temps à autre, un barrissement bref qui ne pouvait être attribué à un éléphant, ou à aucun autre animal local, tant il était plus bas, plus sonore et plus métallique, traversait l’air saturé. Il pouvait provenir d’une machine infernale, dans le ciel autant que dans les profondeurs de cette terre désormais stérile.
Et il y avait ce grondement sourd et continu qui venait de la planète elle-même à chacun de ses soubresauts...
L’air devait être difficilement respirable. Malgré le port de son masque à oxygène, Carson avait le sentiment de sentir l’odeur de la mort dans cet air vicié.
Après une longue descente, ils escaladèrent une nouvelle colline, prenant soin de s’accrocher aux rochers avec leurs mains pour ne pas chuter.
Il faisait vraiment très froid, Carson sentait ses doigts s’engourdir. Ce n’était pas une douleur intolérable, mais cela risquait de le devenir au bout d’un moment.
Il avait des gants, trouvés dans le jumper, mais ils n’étaient pas comme les vêtements que lui avait remis Ba’al. Il ne protégeait que temporairement ses doigts. Il devait les garder en mouvement durant leur descente tant qu’il ne pourrait pas les fourrer dans les poches de sa veste.
Atteindre le palais d’Anat leur prit plus d’une demi-heure.
Malgré ses blessures récentes, Ba'al n’avait pas l'air de souffrir des aléas de leurs escalades, puis de leurs descentes en terrains rocheux et glissants.
Après deux heures de marche, Carson avait les mains tailladées de toutes parts. Au moins le froid avait empêché le sang de couler, et la douleur l’avait empêché de penser au froid. Restaient ses genoux et ses pieds qui le faisaient souffrir.
Il n’avait aucun entraînement pour ce genre d’équipée. Sa progression était plus lente que celle de son guide. Ce dernier ne ralentissait pas pour autant.
Enfin, ils arrivèrent au pied d’un mur de pierres noircies, faisant office de remparts d’une citadelle silencieuse.
En observant les cendres, le médecin écossais remarqua que la carbonisation était récente. D’après ce qu’il avait pu voir avec le jumper, c’était toute la planète qui avait été passée au lance-flammes.
Ou autre chose.
Il ne voyait pas ce que cela pouvait être à une telle échelle, à moins de s’être trop approchée du soleil. Mais le soleil de cette planète se trouvait à des années-lumière, et une planète ne se déplaçait pas selon son envie.
Il n’avait jamais rien vu de pareil.
Cette planète était devenue si noire qu’elle commençait à se confondre avec le reste de l’espace. Il faudrait bientôt installer un panneau de signalisation galactique mettant en garde contre "un risque de collision avec une planète invisible" ou prévenant que "cette partie de l’espace peut cacher une planète".
Si ce n’était que cela… L’effritement du sol, ce son qui ressemblait à un gémissement, les secousses telluriques… Il semblait que la planète soit en train de s’effondrer sur elle-même.
Ba'al avait lancé un grappin au sommet du mur.
La cendre et la pluie l’avaient rendu encore plus glissant qu’il le paraissait.
Carson observa la muraille avec un air désespéré.
Son compagnon le remarqua et eut un léger sourire sous son masque. Cependant, il ne fit aucune remarque désobligeante.
« Attendez que je sois arrivé en haut. Ensuite, vous ferez cinquante pas le long de cette fortification, en direction de la montée. Comptez-les bien. Au bout de ces cinquante pas, vous trouverez un petit enfoncement dans le mur. Une seule pierre. Vous la pousserez de toutes vos forces, du moins, s'il vous en reste.
─ Je pense que cela ira », acquiesça Carson. « Pourquoi vous ... »
Il n’acheva pas sa phrase.
« C’est un chemin que je connais bien. Je ne suis sûrement pas le seul. J’imagine qu’Anat y a placé des gardes. C’est pour cela que je vous demande d’attendre que je sois arrivé en haut du mur. Cela me laissera le temps de vous dégager la sortie.
─ Merci », répondit humblement le Terrien.
Il regarda Ba’al grimper le long du mur.
À plusieurs reprises, le faux dieu glissa, mais ne lâcha pas la corde d’un centimètre. À chaque fois, il parvint à se rétablir et poursuivit son ascension. De toute évidence, il était rompu à l'escalade.
Le médecin n’en revenait pas. Malgré ses récentes blessures, il restait aussi souple qu’un chat et, probablement, aussi vif qu'un serpent.
Aussitôt que le Goa’uld eut disparu de sa vue, par-dessus les remparts, Carson longea le mur de pierres en faisant très attention de ne pas regarder le vide à côté de lui.
La muraille était quasiment à flanc de falaise. Le chemin était étroit, et mieux valait ne pas avoir le vertige, ou glisser sur un caillou. Ce qui s'avérait assez facile quand on évitait de trop regarder ses pieds et que l'on se concentrait à la fois sur le nombre de pas à faire, et sur cette peur qui menaçait de vous envahir pour vous déconcentrer. Seulement, le plus difficile, c’était justement de ne pas penser à tout cela s'il ne voulait pas à faire le dernier saut.
Par chance, il parvint jusqu’à l’endroit à l'endroit indiqué par Ba’al sans glisser. Il trouva la pierre après en avoir testé plusieurs et la poussa plus profondément dans le mur. Cela devait faire un long moment qu’elle n’avait pas été utilisée. Il dût la forcer un peu.
Une ouverture apparut, quelques mètres plus loin, dans la muraille. Il marcha jusqu’à elle, mais ne put y parvenir, car le vide avait englouti le dernier mètre de chemin qui permettait de l'atteindre.
Soudain, quelque chose que Carson identifia comme un être humain en fut violemment expulsé et alla s'écraser en bas de la falaise, sans un cri.
Carson, dos collé au mur, s'approcha autant qu'il le put de la porte.
Il avait failli avoir une crise cardiaque. Il essayait encore de retrouver son calme et sa concentration lorsqu’une femme à la tête nue, caparaçonnée de cuir et de métal argenté, apparut et suivit le même chemin que son compagnon, avec moins d’élégance toutefois, comme si on lui avait botté les fesses.
Il aurait juré avoir vu cette femme dans l'escorte d’Anat.
Ensuite, ce fut la tête de l’ancien Grand Maître qui apparut hors du mur. Il ne fit aucun commentaire sur les deux assassinats qu’il venait de commettre.
Il n’était pas dans les intentions de Carson de lui demander le moindre compte à ce sujet. Il se disait que cela le regardait, lui, et sa conscience, s’il en avait une.
Ba’al se contenta d’aider le médecin à atteindre la porte.
Ce fut quasiment un numéro d’équilibriste.
Cette expédition prenait vraiment des airs d’aventures à la Indiana Jones et il savait qu'il n’était pas dans la peau du héros mais plutôt dans celle de l'un de ses faire-valoir, un de ceux auxquels il arrivait les pires ennuis.
Comme il s’y attendait, l'ouverture donnait accès à un tunnel.
Ba'al récupéra sa miséricorde qu’il avait plantée dans le mur. Elle lui avait permis de s'assurer une prise stable pour aider Carson à franchir le vide avant d’atteindre le passage secret.
Elle ne lui avait pas seulement servi à cela.
L’ancien dieu essuya la lame tachée de sang sur le revers de l’une de ses manches avant de ranger la dague dans sa botte.
Là, où Carson avait présumé qu'il devait s'en trouver une.
« Un vieux trophée de guerre auquel je tiens beaucoup », dit-il simplement en se méprenant sur le fond de la pensée de son compagnon.
« Ne faites pas cette tête, vous saviez très bien que ce ne serait pas une promenade de santé. Cela dit, je suis étonné de n’avoir rencontré que deux gardes dans ce tunnel. Anat n’a pourtant pas que des amis...
─ Vous l'avez dit, elle ignore que vous êtes en vie. »
À l'expression fermée qu'il affichait, Carson comprit que le Goa’uld supposait maintenant le contraire.
« Vous ne m'avez rien dit sur cet endroit, et presque rien sur celle qui l'habite, soupira Carson. Je suppose qu'on doit s'attendre à des pièges, ou à un comité d’accueil.
─ Les pièges ne sont pas dans ses habitudes, sauf s’ils sont empoisonnés, ou qu’ils vous… hypnotisent. Ses gardes sont trop bien entraînés pour laisser qui que ce soit l'atteindre.
─ Pas assez apparemment.
─ Qui ce soit, sauf moi, corrigea-t-il. Avant de recevoir le même entraînement que les gardes, j’ai arpenté chaque passage, chaque tunnel, de cette forteresse… Il y a des choses que les esclaves apprennent à connaître à l’insu des gardes.
─ Vous avez reçu un entraînement pour devenir l’un des gardes de votre… sœur ? »
Ce n’était pas ce qui l’avait le plus surpris dans ce que venait de lui dire l’ancien Grand-Maître.
Celui-ci ne répondit pas immédiatement. Comme s’il s’était attendu à une autre question, et s’était apprêté à donner une autre réponse.
« Entre autres choses, finit-il par dire. Je ne me suis jamais contenté de ce que l’on me donnait. Ce qui fait qu’aujourd’hui, je suis meilleur qu’eux
─ Content de le savoir », admit sincèrement Carson.
Pour une fois, l’orgueil du faux dieu ne le gênait pas.
« Avez-vous une idée du nombre de gardes ?
─ J’en ai une qui ne vous plaira pas. Disons que je pourrai en tuer quelques-uns, mais je ne pourrai certainement pas distribuer des coups à tout le monde. Vous allez devoir m'aider. »

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