Chapitre 50 / Chapitre 23
Carson était certain que Ba’al avait parlé de tuer, pas de blesser, ou de neutraliser comme le faisaient Lorne ou Sheppard lorsqu’ils étaient certains que les choses deviendraient compliquées. Les intentions de Ba’al étaient claires.
Le médecin n’avait pas ses convictions. Loin de là.
« C'est maintenant que vous le dites », grommela-t-il. « Je n’ai même pas d’arme.
─ Vous en aurez une... peut-être. Et pendant que nous y sommes, au chapitre des oublis, j'ai omis de vous dire que, sur cette planète, Anat est considérée comme une reine guerrière. Elle en porte l’appellation, et elle n’est pas usurpée. Elle a dû se battre pour atteindre sa position et la conserver jusqu’à ces dernières années. Elle est extrêmement paranoïaque, et dangereuse. Des maîtres qui furent ses proches, autrefois, comme Rechef et Shapash en ont fait les frais, ainsi que Dagan.
─ Jamais entendu parler d’eux. »
L’Ancien dieu ne répondit rien. Ce qui, en soi, était une forme de reproche face à sa méconnaissance du panthéon divin.
Carson y remédierait plus tard, s’il arrivait à rester en vie d’ici là.
« Elle a trop usé des sarcophages, j’imagine ?
─ Étant donné son degré de paranoïa, sans doute. En dehors du pouvoir, la beauté, et la jeunesse éternelle sont ses seules autres préoccupations. Comme elle les possède toujours, pour autant que je sache…
─ Nous allons avoir affaire à une folle furieuse ?
─ Je l’ignore, mais restez sur vos gardes. Folle ou non, elle ne se laissera pas tuer. »
Ba'al n’avait rien ajouté. Il était vraiment déterminé à en finir avec elle.
En le suivant dans le tunnel, Carson repensa à ce que Ba'al lui avait dit à propos de sa connaissance des lieux. Il avait été un garde d’Anat, et avant cela, un esclave. Comment cela pouvait-il être possible ?
Carson savait que la société goa’ulde fonctionnait plus ou moins sur le mode des sociétés féodales : un souverain, des vassaux, des serfs et des esclaves.
Le souverain faisait la guerre à un ou plusieurs autres souverains dans le but de conquérir de nouveaux territoires et d’accroître son influence. Il entraînait avec lui toute sa suite, et celles des seigneurs qui s’étaient alliés à lui.
Qu’advenait-il des vaincus, à la fin de ces guerres ? Étaient-ils exterminés ? Étaient-ils annexés sous différentes formes, dont celle d’esclaves, aux vainqueurs ?
« Cette citadelle… vous la connaissez vraiment aussi bien que vous le dites ?
─ Il n’y a pas si longtemps certains hôtes, dont les plus jeunes, étaient envoyés ici pour recevoir ou parfaire leur éducation.
─ Leur éducation ? »
L’écossais avait du mal à associer ce mot à celui de goa'uld, en particulier à quelques-uns d’entre eux.
« Vous en savez si peu sur nous... et pourtant, vous nous avez jugé comme nuisibles après avoir rencontré un seul d’entre nous.
─ Les actes de Râ ne parlaient pas en sa faveur... et la suite ne nous a pas donné tort pour autant que je sache : Apophis, Anubis, Osiris, Cronos et j'en passe... et vous.
─ Notre système de valeurs et notre manière de penser sont différents des vôtres. Nous avons besoin d’hôtes pour survivre... et d’une manière qui ne vous convient pas, de toute évidence. Râ n’était pas le plus nuisible d’entre nous. Au contraire... Si vous lui aviez laissé le temps d’apprendre, il aurait pu se montrer plus clém...
─ Vous êtes en train de me dire que nous sommes les méchants de cette histoire ? le coupa-t-il. Et apprendre quoi ? La manière de nous vaincre ? Râ a réduit des peuples en esclavage, sa garde rapprochée, son harem, était constitué d’enfants. Personnellement, je préfère combattre ce système de valeurs plutôt que de le cautionner au nom d’une quelconque forme de culture. »
Ba'al se retourna sans prévenir. Son visage était si près du sien qu'il pouvait en sentir la chaleur.
─ Auriez-vous eu le même désir de le combattre si ces peuples, ces enfants n’avaient pas été des humanoïdes, mais des Unas, ou d’autres créatures qui ne vous ressemblent en rien ? Vous seriez-vous seulement posé la question ? N’auriez-vous pas trouvé cela naturel ? Une sorte d’entraide entre deux espèces dans laquelle l'une pouvait vivre plus longtemps, guérir plus facilement de ses blessures comme de ses maladies, et l'autre, mon espèce, vivre tout simplement, en ayant conscience qu'elle vivait... Je vous connais mieux que vous ne nous connaissez, vous, les humains, et je connais les réponses à ces questions.
─ Ce ne sont pas forcément les miennes, protesta Carson.
─ Que pèse votre voix contre des milliards d’autres... ou contre celle d’un seul de vos supérieurs hiérarchiques ? »
Carson ne pouvait lui donner tort.
Qu'est-ce qui avait dérapé ? Qu'est-ce qui avait fait que deux espèces qui auraient pu devenir des alliées étaient devenues des ennemies avant de se connaître ? Le seul fait qu’elles ne pouvaient pas s’entendre ?
Il eut beau retourner la question dans tous les sens, il ne parvenait pas imaginer une telle alliance.
« Vous aviez déjà des ennemis... La Tok'ra...
─ Nous n’avions qu'eux comme ennemis », le coupa Ba'al en reprenant sa marche à travers les tunnels. « Et nous-mêmes. Et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, réduisaient drastiquement nos réserves d’hôtes.
─ Comme les Wraiths ?
─ Nous nous sommes toujours tenus à distance d’eux et de leur territoire, mais nous aurions pu, à un moment où nous étions plus nombreux que nos potentiels hôtes, les envahir, les assimiler ou et les éliminer. Pour une raison que j'ignore, nous ne l'avons pas fait. Comme nous étions limités en hôtes, il nous a fallu en prendre de plus jeunes que ceux que nous prenions habituellement. Peu de... Goa’ulds... ont survécu à ce type de transplantation, mais une variété de Goa’ulds s'est montrée plus résistante que les autres, au point qu'elle est devenue une menace, et que les autres ont choisi de l'éliminer.
─ Il y a plusieurs types de Goa’ulds ? »
Ba’al ne répondit pas.
Carson supposa alors que dans leur univers, ou sur leur planète d’origine, en fonction des conditions climatologiques et géographiques, des différences génétiques avaient vu le jour. C’était tout à fait plausible.
« Quel âge avaient vos hôtes ?
─ À peine celui de comprendre le monde dans lequel ils étaient forcés d’entrer. Je n’en ai eu qu’un seul.
─ Vous faisiez partie de cette catégorie de Goa’ulds ?
─ Si ce n’était pas le cas, je ne vous raconterai pas cette histoire.
─ Cela pourrait m'aider dans mes recherches. J'ai besoin d’en savoir plus sur vous... sur ceux de votre espèce... et sur ceux qui ont survécu...
─ Alors autant vous le dire, je n’en connais pas d’autres comme moi. Quand je suis arrivé ici, le problème des hôtes venait d’être réglé par une guerre sans pitié qui a vu disparaître la moitié de la population goa'ulde en peu de temps. Certains, comme Râ avaient choisi la fuite. d’autres ont été faits prisonniers, et la plupart sont morts. d’autres encore ont purement et simplement disparu. Il n’y a pas vraiment eu de vainqueurs. Seulement ceux qui restaient assez forts pour se partager les restes de notre civilisation ».
Il s’arrêta le temps de s’assurer qu’au détour d’un couloir, aucun garde ne rôde, puis il reprit sa progression en même temps que ses explications.
Carson le suivait comme son ombre. Autant pour ne pas en perdre la moindre parole que pour se protéger.
« Ces temps sont si loin... Pour vous, ils ne sont que légendes. Pour nous, un mauvais souvenir dont il nous a fallu du temps pour nous remettre. Je pense que j'étais le dernier avant que la guerre commence... Je n’étais pas en âge de combattre. Cela m'a sauvé. Les miens, ceux qui étaient restés dans leur état naturel, ont été exterminés, ainsi que nos reines. Quant à ceux qui avaient des hôtes plus âgés, ils ont tous été assassinés. Cette histoire fut la première chose que l'on m'a apprise en arrivant ici. La seconde, ce fut à servir, et non à commander. »
Il se tut un moment, avant de conclure.
« La patience est une vertu. Je trouve que j'ai assez bien retourné la situation. »
Ils arrivaient au bout du tunnel.
Carson espérait qu'il n’aurait pas à quitter seul les lieux. Il sentait qu'il lui serait impossible de retrouver son chemin.
Ils montèrent une volée de marches.
Sans doute, Ba'al poussa-t-il une autre pierre dans un mur.
Une porte s'ouvrit dans la cloison de pierre noircie.
Carson s'attendait à être ébloui par la lumière, il n’en fut rien.
Si la pièce était moins obscure, ils ne distinguèrent que des ombres, des silhouettes. L'odeur était si pestilentielle qu'ils parvenaient à la sentir à travers leur masque. L’air froid aurait dû l’atténuer pourtant.
Le médecin entendit la porte, derrière eux, se refermer dans un raclement de pierre, puis le silence ou presque.
Il distingua un léger bruit mouvement de chaines, et un bruit métallique aussi lent et régulier que celui du balancier d’une comtoise. "Ting", "ting", "ting »…
Carson aperçut ce qui devait être une torche. Elle était accrochée au mur.
Il fouilla dans les poches de sa veste, à la recherche d’un briquet.
Il n’avait jamais fumé une cigarette de sa courte vie, mais il avait toujours eu un briquet sur lui. Une des règles élémentaires de la survie en milieu hostile : toujours avoir la possibilité de faire du feu pour se réchauffer et tenir les bêtes sauvages à distance.
Il s’immobilisa un instant et jeta un coup d’œil à son compagnon à quelques pas de lui qui se tenait sur le qui-vive.
Carson avait eu l’impression d’entendre des chuchotements autour d’eux. Néanmoins, plus il tendit l’oreille, plus il lui sembla qu’il s’agissait du vent dans les branches des arbres, et à des courants d’air dans les couloirs de la citadelle…
Par contre, l’un comme l’autre, ils entendirent très nettement, venant de très loin dans la forteresse, et probablement portée par les conduits d’aération, la mélopée infiniment triste et lugubre, presque fantomatique, d’une voix de soprano.
En d’autres circonstances, ce chant aurait pu paraître exagéré. De plus, l’aversion des Goa’ulds pour les mélodies étant ce qu’elle était...
Ce chant, même s’il lui était totalement inconnu, donnait une réalité lugubre et tragique à la situation, songea Carson.
Ce qui ne le rassurait pas pour autant.

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