Chapitre 51 / Chapitre 24
Dès qu'il eut trouvé son briquet, Carson alluma la torche.
Il allait la décrocher du mur lorsqu'à sa grande surprise, une réaction en chaîne se produisit. Les unes après les autres, toutes les torches autour de la salle s'enflammèrent, révélant une trentaine de silhouettes immobiles sous des draps noircis de suie et de fumée et couverts de particules de cendres.
Des statues... ou des gardes qui attendaient un signal pour les attaquer...
« Derrière moi », lui ordonna Ba'al à mi-voix et sur un ton qui n’autorisait aucune protestation. « Quoi qu'il arrive, vous ne me quittez pas d’une semelle. »
Ce n’était pas ce qui était prévu dans le plan initial, mais Carson préférait savoir l'ancien dieu près de lui plutôt qu'une autre créature dont il ignorait tout. Ce qui pouvait arriver en étant séparé de lui, ne serait-ce que de dix pas.
Il obéit donc sans rechigner.
Une autre rangée de torches s'embrasa, plus haute que la précédente.
Les deux hommes levèrent la tête.
« Par Zeus... », murmura Carson.
Ce n’était pas l'une de ses expressions habituelles, mais à force d’entendre les jaffas du ha'tak la répéter, il avait fini par l'ajouter à sa propre liste de jurons.
« Je ne suis pas convaincu qu'il aimerait la décoration des lieux », lâcha Ba'al, d’une voix blanche dans laquelle perçait autant la surprise que l’inquiétude.
Des corps, en majorité humanoïdes, étaient suspendus à différentes hauteurs, juste au-dessus d’eux. De certains, il ne restait plus que les os, d’autres semblaient momifiés, d’autres encore ne semblaient pas morts depuis très longtemps…
Ils étaient suspendus, maintenus de différentes manières, dans des positions aléatoires, par des chaînes, des cordes ou ce qui pouvait ressembler à des fils barbelés, comme si un artiste fou avait cherché exposer ses visions cauchemardesques de corps violentés, torturés, et de la mort, aux yeux de l’univers. Pourtant nul n’était supposé venir sur cette planète qui ne mourrait. Pas même eux.
Carson ressentit une onde, une vibration, le traverser. Il eut l'impression soudaine de suer des glaçons tandis qu'un poids, dans sa gorge, menaçait de l'étouffer.
Les draps sombres, autour d’eux, furent agités par un vent venu de nulle part.
Dans un même claquement, comme par magie, ils se soulevèrent dans les airs et s'ébrouèrent leur envoyant des cendres puantes dans la figure.
Carson eut à peine le temps de fermer les yeux.
Pas assez vite pour échapper à la vision d’une femme torturée à mort, comme si on l'avait enfermée dans un sarcophage tapissé de clous ou dans une vierge de fer.
Ba'al l'attrapa par le col.
Le terrien se laissa entraîner, faisant de son mieux pour ne pas entraver leur fuite, et oublier cette furtive vision. Il ignorait ce qu'il y avait sous les autres draps, et il ne voulait pas le savoir. Ce qu'il avait déjà aperçu le hanterait probablement jusqu'à la fin de ses jours. Il sentit les larmes couler sur ses joues, malgré sa volonté.
Ce n’était pas une mauvaise chose.
Elles débarrassaient ses yeux des particules de cendre auxquelles il n’avait pu échapper.
Il évita de les frotter. Au bout de quelques secondes, il put les ouvrir.
Ba'al ne lui lâchait pas le col.
Il lui fallut un instant pour se repérer. Non pour savoir sur quelle planète il se trouvait, et dans quel bras de la galaxie elle se situait. Cela il l'ignorait et doutait de le savoir avant son départ.
Au moins, aurait-il acquis quelques notions spatiales sur le genre d’endroit dans lequel ils couraient comme des rats pris au piège.
Il vit encore des couloirs, des escaliers... et des ombres furtives. Il ne savait trop s’il s’agissait d’une illusion d’optique, mais comme il se sentait épié depuis qu’ils avaient pénétré la forteresse, il décida que ces ombres étaient bien réelles.
Un autre labyrinthe, différent du précédent, car celui-ci se trouvait à l'air libre. Le soleil, ou ce que le voile de cendres en laissait paraître, devait se lever. Une lumière blafarde colorait de gris et de noir le paysage qu'il aperçut lorsqu'ils passèrent devant une baie ou sous des arches.
Elle lui évoquait les aurores glaciales d’un hiver moyenâgeux, tels qu’il se les imaginait lorsqu’il lisait des romans historiques.
Carson était maintenant persuadé qu’ils étaient poursuivis non par des ombres, mais par les redoutables guerrières d’Anat.
Elles se déplaçaient plus rapidement qu’eux. Elles avaient l’avantage du terrain.
L'ancien dieu dût sentir que son compagnon était de nouveau apte à le suivre. Il le libéra.
Carson n’avait aucune intention de lui fausser compagnie, et s'attachait à le suivre le plus près possible. Il se sentait à bout de souffle et ses poumons lui faisaient mal à chacune de ses inspirations et expirations.
Au moins, Ba'al savait où il allait.
Le problème, c'était que les gardiennes ne les lâchaient pas d’une semelle.
Il avait même l’impression que leur nombre augmentait au fur et à mesure qu’ils progressaient dans la citadelle.
Il n’était plus question de se cacher ou d’être discret.
Ils débouchèrent dans une grande cour, avec des allées autrefois dallées. Quelques pierres du sol semblaient avoir explosé sous l'impact de projectiles...
Avant la catastrophe, ou quoi que ce fut, cette cour avait dû être un jardin, un lieu agréable... Des plantes et des arbustes, il ne restait plus que des squelettes calcinés, et le bassin dans lequel devait nager quelques créatures aquatiques colorées ou, peut-être, des Goa'ulds sauvages, était rempli d’une eau rendue saumâtre par la pluie incessante de cendres.
Un véritable paysage de neige grise et de désolation.
À l’abri d’une arche, Carson vit deux hommes et deux femmes qui se montrèrent à peine surpris de les voir débarquer, comme s'ils les attendaient, mais pas aussi rapidement, peut-être...
Un bref coup d’œil sur chacun lui suffit pour comprendre que ces quatre-là étaient des Goa’ulds.
Décidément, il n’en aurait jamais vu autant que ces dernières semaines.
Ba'al restait immobile, et méfiant au milieu du jardin ruiné. Il les observait tour à tour, le regard vif, les narines frémissantes, et les sens en alerte, comme s'il jaugeait leurs forces.
Sans montrer le moindre signe de panique, il fit les présentations, à mi-voix pour n’être entendu que de son compagnon.
« Le petit gros, avec le crâne d’œuf, les grandes oreilles en pointes, la bouche chevaline et l'armure en or, c'est Midas. On l'appelle aussi, le roi aux oreilles d’âne, vous devinez pourquoi. L'autre, avec ses peaux de bêtes et ses colifichets autour de la taille, se nomme Ésus. Il est, dit-on, bon et puissant. Il fut un temps où nous étions plus ou moins alliés... et je ne l'ai jamais connu comme tel. »
C’était vrai qu’à le voir comme cela avec son petit sourire affable, celui qui ignorait qu’il était un Goa’uld aurait été lui serrer la main d’emblée.
Ba’al poursuivit :
« Ne le sous-estimez pas. Il est malin et retors. Il tirera toujours le meilleur parti d’une situation qui, pourtant, est à son désavantage. La grande blonde aux yeux gris et à la robe en fleurs s'appelle Blodeuwedd. Ne respirez, ni ne touchez aucune de ses fleurs. Vous en mourrez. »
Pas franchement rassurant.
« D’accord », acquiesça Carson en avalant difficilement sa salive. « Je ferai de mon mieux pour rester loin d’elle.
─ Et la femme sans cheveux, dont vous pouvez admirer le moindre détail... physique de son hôte se nomme Scáthach, connue dans la mythologie celtique comme étant une magicienne très puissante. Hathor et Nirrti auraient été ses élèves, comme Anat. En fait de magie, il s'agit surtout de technologies rares ou inconnues du commun des mortels, et de quelques Goa’ulds. Elle a aussi initié les membres de la garde d’Anat à l’art de la guerre... et à l’art de ce que, vous les humains, appelez la séduction ou le sexe. »
En observant Scáthach plus en détail, Carson songea que si la moitié de ce que venait de dire Ba'al à son sujet était vrai, alors ils étaient fichus.
Simultanément, une autre partie de son cerveau se demandait comment cette créature, particulièrement laide avec son visage au front proéminent, ses drôles d’yeux en forme de croissant, son absence de pilosité, ses longues mains griffues et son sourire de reine des sadiques, pouvait se faire apprécier d’un être normalement constitué.
Comme l'avait souligné Ba'al, le système de valeurs goa'uld, leurs us et coutumes, leur manière de voir le monde et de le penser différaient de ceux des êtres humains.
« Elle aussi, à éviter, j'imagine. »
L'ancien dieu phénicien ne lui répondit pas.
Il s'adressa directement aux quatre Goa’ulds.
« Je m'attendais à trouver Anat ou, à la limite, Amaterasu, mais pas quatre Goa’ulds mineurs. »
Une petite provocation en bonne et due forme. Il n’ignorait pas que deux d’entre eux étaient membres du conseil des Grands Maîtres.
« Amaterasu est trop stupide. Elle cherche encore tes traces. Tout le monde sait qu’elle veut ta mort… et qu'elle n’a aucune chance d’y parvenir. Nous sommes plus malins qu'elle, Mai'tak Tal'ac [Maudit sans vie]. Nous t’avons forcé à sortir de la tanière où tu te terrais ! » cracha Midas qui n’appréciait visiblement pas de se faire traiter de Goa’uld mineur.
Carson ignorait ce que signifiait Mai'tak Tal'ac, mais il imaginait sans peine qu'il s'agissait d’une réponse à la provocation de Ba'al. Une insulte, très probablement.
Celui-ci n’avait montré aucune réaction au retour de bâton, mais la tension entre les Goa’ulds monta d’un cran.
Scáthach parla, à son tour, d’une voix rauque et grinçante
« À dire vrai, lorsque nous en aurons terminé avec toi. Il n’est pas impossible que nous la dévorions à son tour. Ensuite, nous planterons sa tête au bout d’une pique. Les faibles finissent ainsi. »
Carson avait déjà entendu parler de cas d’anthropophagie chez les Goa’ulds.
Dévoraient-ils aussi des êtres humains ?
« Ils peuvent faire cela ? demanda-t-il à voix basse à son compagnon.
─ Eux ? »
Ba’al eut un rire sec
« Ils ne font que cela. Ce sont des descendants de Poséidon… Ils sont une des raisons pour laquelle notre population subit actuellement… une forte chute démographique. Bien sûr, ils ne le crient pas sur les toits, comme vous dites. »
Tout en l’écoutant, Carson se demanda de qui Ba'al était le descendant.
Scáthach s'était mise à tourner autour d’eux comme un prédateur cherchant à hypnotiser ses proies.
Elle s'arrêta face à Carson.
Les coins de ses lèvres se soulevèrent méchamment.
Les guerrières jaffas arrivaient autour d’eux au pas de course.
D’un geste, la Goa’ulde les stoppa net.
On eut dit qu'une porte invisible les empêchait de pénétrer dans le jardin. Elles se dispersèrent tout autour. Ils étaient piégés.
Sans plus s’occuper des nouvelles venues, pourtant autochtones, le regard obscur de Scáthach se planta redoutablement dans celui, d’un bleu nettement plus innocent du médecin.
Il ne pouvait dévier leur trajectoire. Il eut beau cligner des yeux pour tenter d’échapper à ce regard obscur qui lui semblait sans fond, et surtout vidé de toute bienveillance.
Il se sentit ferré au plus profond de son crâne. Il ne put que reculer et se heurter au dos de Ba'al qui ne sembla guère ébranlé par ce contact impromptu.
« Ce qu'il ne vous dit pas, petit homme c'est que, lui aussi, il a goûté à la chair et au sang de ses frères et sœurs, et plutôt deux fois qu'une. », entendit-il la magicienne susurrer d’une voix à la fois charmeuse et enjouée.
Il était pourtant certain qu’elle n’avait pas desserré les lèvres.

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