Chapitre 54 / Chapitre 27
« Je suis étonnée, commença-t-elle d’une voix basse. Étonnée que vous soyez encore en vie, l’un et l’autre.
─ On a fait ce qu’on a pu », ironisa Ba’al. « En ce qui me concerne, ce n’est pas grâce à toi, Anat. Sois assurée que je ne me laisserai plus surprendre de la sorte.
─ Par moi, je n’en doute pas, Kresh'ta [Banni] », répondit-elle avec un calme empreint d'absence émotionnelle.
Elle se dirigea vers un lourd fauteuil.
Ba’al la suivit tout en gardant ses distances.
Carson, lui, resta en retrait. Il était prêt au pire, dans cette pièce au sein de laquelle deux prédateurs se faisaient face.
Ba’al était beaucoup trop calme alors qu’il mûrissait sa vengeance depuis des semaines.
Anat ne semblait guère s’inquiéter du sort qu’il lui réservait. Elle avait croisé ses longues jambes l’une sur l’autre, et tenait ses bras légèrement écartés de son buste, posés sur les accoudoirs du fauteuil. Son cou rendait son port de tête gracieux et ses épaules graciles. Elle avait des seins, ni trop gros, ni trop petit, et un ventre musclé.
L’hôte du Goa’uld devait être une indienne. Ses longs cheveux bouclés étaient d’un brun profond, et ses yeux étaient d’un vert ambré dans lesquels scintillaient des paillettes d’or.
Ils étaient étrangement voilés.
Carson se rendit soudain compte qu’elle était consciente du regard qu’il posait sur elle.
Elle l’observa un court instant avec le plus grand intérêt avant de se laisser aller en arrière, contre le dossier de son fauteuil. Ce simple geste mit encore plus en valeur sa poitrine si peu couverte.
Il savait qu’elle jouait avec eux, avec leurs instincts de mâles qu’elle pensait être dominants.
Espérait-elle qu’ils s’écharpent pour elle ?
Elle lui faisait de l’effet, certes, mais elle lui faisait mille fois plus peur. Si elle n’avait pas déjà prouvé qu’elle puisse se révéler dangereuse en essayant de tuer l’un de ses congénères, il se serait probablement laissé piéger par la puissance de ses charmes.
Carson remarqua que l’une de ses mains avait disparu sous ses voiles.
Ba’al l’avait vu lui aussi.
Il posa la pointe de son sabre, à la naissance de la gorge de la Reine Guerrière, comme un avertissement face à tout ce qu’elle serait tentée de faire contre lui.
Elle sortit sa main, et l’arme qu’elle tenait. Un poignard.
Elle le posa sur ses cuisses.
Carson put voir le sang sur la lame.
La déesse ouvrit sa main et regarda sa paume d’un air absent. Elle avait dû se couper avec la lame. Elle regarda avec une sorte de fascination rêveuse le filet de sang qui s’en écoulait.
Carson s’approcha de Ba’al et d’Anat.
Celle-ci eut un rire sec.
« Si j’avais voulu, j’aurais pu te tuer avec cette arme, Aqhat.
─ Le crois-tu vraiment, Anat ?
─ Une simple estafilade aurait suffi…
─ Du poison... », comprit-il soudain
Elle soupira.
« Vraiment, je me demande comment tu as pu survivre toutes ces années et devenir celui que tu es aujourd’hui… Toi… dans ce corps qui était si chétif, si petit… si jeune… lorsque tu es arrivé ici… lorsque je t’ai vu pour la première fois…
─ Je peux la soigner », proposa Carson.
Il se rapprocha d’elle malgré la crainte qu’elle lui inspirait.
« J’aurais pu te tuer… J’aurais dû…
─ Elle a choisi sa mort », dit Ba'al sans la moindre émotion.
Elle sembla ne pas l'entendre.
Toute l’attention dont elle était encore capable était tournée vers Carson.
« Vous êtes un Tau’ri, n’est-ce pas ? »
Carson acquiesça
« Votre peuple est la cause de notre perte sur la Terre. Pourtant, vous êtes prêt à tenter de me sauver ?
─ Mon métier, c’est de sauver les gens.
─ Votre métier ? »
Elle eut une moue de déception.
Il y avait visiblement dans ses paroles quelque chose qui la dépassait.
« La vie quelle qu’elle soit est précieuse, s’empressa-t-il d’ajouter.
─ La mort est-elle taboue sur la Tau’ri ? »
En règle générale.
Elle avait touché un point sensible.
Il ne savait pas trop quoi répondre. Il ne souhaitait pas se lancer dans un discours à propos de l’euthanasie ou du suicide.
Le regard de la Reine se teinta de tristesse. Elle s’enfonça un peu plus dans le fauteuil. La vie la quittait.
Prudemment, Ba’al prit le poignard sur les genoux de la belle reine en sursis et le garda en prenant soin de ne pas mettre la lame en contact avec ses vêtements, ou indirectement sa peau.
Elle posa son regard ambré sur le faux dieu. Un regard qui devint dur, sans concession. Un regard électrique qui en aurait fait reculer plus d’un.
Il ne bougea pas d’un pouce et n’émit aucun commentaire.
Tout dans leur attitude montrait qu’ils se craignaient l’un et l’autre.
« Je regrette vraiment de n’avoir pas réussi à te tuer, Aqhat. Je n’avais rien contre toi… Au contraire. Ta mort aurait été un acte de charité. Mais tu es en vie, et tu vas bientôt le regretter.
─ La charité n’est pas mon fort, et j’aime trop la vie pour la perdre, répondit-il, sombre. »
Elle eut une nouvelle moue… qui était clairement d’incompréhension, cette fois-ci.
« Ne sais-tu rien de ce qui se prépare ? »
Elle ferma les yeux un court instant.
Lorsqu’elle les rouvrit, ils étaient encore plus voilés par sa mort imminente.
« Nous sommes des parasites… Nous faussons les existences de nos hôtes… pour qu’ils ne vivent pas seuls… ou meurent seuls…
─ Je ne pense pas que les hôtes aient la même façon de voir les choses, grommela Carson.
─ Nous, nous voulions pouvoir voir, sentir, goûter, éprouver… ressentir… Nous nous sommes trompés…
─ Qu’est-ce qui se prépare ? » interrogea Ba’al. « Dis-moi ce que tu sais à ce sujet. »
L’entendit-elle ?
« Nos hôtes… nos hôtes ne sont pas seulement des enveloppes… pour nos esprits… et nos corps d’origine… trop faibles, trop limités dans leurs mouvements… Ils influent sur notre pensée… L’esprit de notre hôte, même s’il s’éteint au fil des années, ne disparaît pas complètement… Il se mêle au nôtre… Il nous détermine… et il nous corrompt… Pourtant, il existe un autre monde… sans douleurs… et d’inimaginables puissances… plus de souffrances… plus de peurs… »
Ba’al se détourna.
« Le poison la fait délirer. Nous n’obtiendrons aucune réponse. Fichons le camp d’ici.
─ Vous allez la laisser mourir sans rien faire pour elle ? protesta Carson.
─ Non seulement, je vais la laisser mourir. Mais il est hors de question que j’assiste à sa mort.
─ Elle peut survivre…
─ J’en doute.
─ C’est vrai, j’oubliais… La planète s’effondre… Et comme vous l’avez dit, Anat a choisi sa mort.
─ Je vais finir par croire qu’il y a du sang de Goa’uld dans vos veines, et que le mort de l’un d’entre nous vous afflige réellement.
─ Et vous, lorsque vous prenez une décision… »
Ba'al fit alors une chose à laquelle Carson ne s’attendait pas.
Il s'approcha calmement d’Anat, la Reine Guerrière, sa sœur, son épouse, comme s'il voulait l'accompagner dans ses derniers instants, lui caressa la joue, presque tendrement. Sa main glissa ensuite sous sa lourde chevelure qu’il souleva légèrement et révélant une nuque aux courbes douces.
Elle n’opposa aucune résistance, au contraire. Elle accompagna son geste. Un vague sourire se dessina sur ses lèvres.
Sans un mot, de son autre main, celle qui tenait le poignard empoisonné, Ba’al mit fin à son éternité.
La magnifique indienne se figea. Son regard étincela une dernière fois et éclaira brièvement le bijou qu’elle portait autour de son cou. Elle lâcha un faible soupir. Son beau visage ne se releva pas.
« Voilà, vous êtes content maintenant ? » demanda Ba’al sans se retourner.
Carson ne se démonta pas.
« Vous aussi, non ? »
Il se rendit compte un peu tard que la voix du Goa’uld avait changée. Elle était plus basse, emplie d’une profonde tristesse.
Comme un dernier geste d’affection, il replaça les cheveux d’Anat, et releva sa tête contre le dossier de son fauteuil.
Elle ressemblait à une reine endormie, apaisée pour toujours, désormais.
Carson s'excusa pour ses dernières paroles, mais Ba'al n’en avait rien à faire.
Il arracha le pendentif du cou d’Anat, avant de se retourner vers le médecin, visiblement peu amène.
« On s’en va, maintenant. »
Carson jeta un dernier regard à cette femme magnifique qui n’appartenait plus à ce monde.
Qu'aurait-elle fait de quelques minutes supplémentaires de vie ? Aurait-elle écrit un dernier mot ? S’ils n’étaient pas venus, aurait-elle avalé son poison ?
Quelques minutes pouvaient être précieuses pour eux… pour lui… Quelques minutes… il devait tenir quelques minutes… Chaque minute comptait… Tenir…
Finalement, cette aventure aux côtés de l’ancien dieu ... il l'avait appréciée… Il ne s'était jamais senti aussi… vivant.
Maintenant, il était en train de mourir. Poignardé par celui qu’il croyait être devenu son ami.
Une chape de plomb, obscure et froide, tomba sur lui et l’engloutit. Il ne vit, n’entendit et ne sentit plus rien. La douleur s’en était allée…
Ba’al. Le Ba’al qu’il avait fréquenté, soigné, appris à mieux connaître ces derniers mois était-il vraiment mort, comme venait de le suggérer son agresseur ?
Finalement, peut-être que Ba’al, celui qu’il avait fréquenté ces derniers mois, avait raison…
Durant sa convalescence, l’ancien dieu s’était parfois confié à lui. Rarement pour des choses importantes mais, celle-ci, Carson ne pouvait l’oublier.
C’était peu après lui avoir expliqué ce qui le liait à Anat. Il avait démontré le peu d’intérêt qu’il portait à cette union contractée avant sa naissance goa’ulde. Il s’était engagé dans une autre qu’il chérissait plus que tout.
Un aveu qui avait plus que surpris le Terrien.
Carson lui avait alors demandé pourquoi il avait pris le collier d’Anat en souvenir, si ce n’était pas pour garder le souvenir d’un amour perdu.
Ce qu’il lui avait répondu avait véritablement changé son regard sur l’ancien dieu.
Il le comprenait maintenant.
Ba’al avait aimé une femme. Il l’aimait toujours. Depuis près de deux mille ans. Le bijou était un cadeau qu’il lui avait fait. Il n’avait pas expliqué pourquoi Anat l’avait en sa possession.
Carson avait le sentiment que la déesse Goa’uld n’avait pas apprécié, encore moins accepté, qu’il lui refuse l’amour qu’il avait donné à une autre...
« Elle n’a rien de ce que, vous, les Humains, haïssez chez nous, les Goa’ulds. Elle est comme vous, humaine et mortelle. En même temps, tellement éloignée de l’Humanité alors qu’elle la porte toute entière, dans son sang. Elle est la sagesse et la bonté incarnées. Même vos anges ne peuvent que l’aimer. Elle est la Clé que recherche votre petite amie… Aussi surprenant que cela puisse paraître, elle est capable de vaincre n’importe quel ennemi, sans avoir à se battre.
─ Alixe n’est pas ma petite amie », avait protesté Carson, plus pour la forme que par conviction.
Ba’al n’avait pas relevé cette contradiction. Il avait poursuivi :
« Dès que nous nous sommes rencontrés, nous avons su que nous étions liés. C’était une évidence. Nous savions aussi que le temps nous séparerait… Nous nous sommes donc promis que dans chacune de ses vies, je la chercherai ou qu’elle me retrouverait. Nous avons tenu notre promesse… La plupart du temps. Mais un jour, peut-être pas si lointain, je ne le pourrai plus.
─ Vous parlez de réincarnation ? Ce n’est pourtant pas compliqué pour un Goa’uld… Enfin, normalement constitué. Mais si elle, elle le peut… de manière traditionnelle… Enfin, si elle naît, vit et meurt, et ainsi de suite, et cela tout en gardant votre souvenir… Pourquoi pas vous ?
─ Vous ne croyez même pas au concept, et ce que je vous raconte ressemble plus à un délire de Goa’uld fiévreux. Quoi qu’il en soit, j’ai détruit le Puits de l’Éternité. Je crains qu’en ce qui me concerne, il n’y ait pas de seconde chance. »
C’était vrai que son esprit cartésien avait beaucoup de mal à concevoir la réincarnation. En même temps, n’en était-il pas une ? Pas dans le sens où semblait le concevoir Ba’al. Encore moins dans le sens que comprenaient les Goa’ulds, en général.
Mais si c’était possible, aurait-il cette chance ?
Le sang dans sa bouche n’avait plus de goût…
Il cessa alors de respirer.
Ses toutes dernières pensées furent pour sa mère, ses frères, ses sœurs, et pour Alixe.
Allait-il voir ce père qu’il n’avait jamais connu, ou ne retrouverait-il que Michael dans ce néant ?
Au moins pouvait-il espérer retrouver son jumeau, le véritable Carson et lui dire que, lui aussi, maintenant, il avait sa propre histoire.

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