INTERLUDE 3.1
TERRE…
ATIDC – Aerospace & Terraforming Industrial Development Corporation
L'immeuble rutilant de l'ATIDC se dressait fièrement en plein cœur de Hong-Kong. Il était parmi les plus hauts et les plus imposants, et vu du ciel, sans doute le plus repérable de la ville avec sa forme octogonale, son centre ouvert, et l'arbre immense qui s'y trouvait.
C’était un ginkgo, six fois centenaire au moins, et si large de tronc qu’il fallait au moins cinq personnes, les bras grands ouverts, pour en faire le tour.
L’entrée principale, au rez-de-chaussée, face à une place toute blanche avec, en son centre, une fontaine d’un style contemporain où jouaient souvent des enfants les jours où il faisait trop chaud, ouvrait sur un atrium lumineux.
Tout observateur, en levant la tête pour regarder le ciel, au- delà du plafond transparent, aurait été saisi du vertige de la fourmi dans une termitière africaine.
Sur les terrasses des étages supérieurs régnait une activité intense et silencieuse.
Tout en bas, à l'accueil, deux hôtesses en uniforme bleu ciel, l'une blonde, l'autre rousse, l'une et l'autre la peau ambrée, maquillée et coiffées comme des pin-up du siècle dernier, et toutes les deux avec le même sourire éclatant et les mêmes yeux noirs en amande, regardaient passer les hommes et les femmes d’affaires, occidentaux et orientaux, en costume ou tailleur. Elles renseignaient les visiteurs perdus, le cas échéant, dans plusieurs langues en les gratifiant de leur sourire automatique.
Hommes et femmes traversaient l'atrium de part et d’autre, gagnaient les ascenseurs, les escaliers ou se pressaient vers les portes de sortie. Ils ne parlaient pas, mais les bruits de leurs pas résonnaient dans le hall.
Face à l'accueil, de l'autre côté de l'entrée principale, il y avait un groupe de six petits fauteuils de salon, et un autre, un peu plus loin, d’une vingtaine de chaises en fer forgé.
Deux chaises étaient occupées. L’une par un Asiatique portant des lunettes noires. L’autre, par un homme, la petite trentaine, blond aux yeux bleus, rasé de frais, les cheveux courts et en bataille. Tous les deux portaient un costume sombre. Le premier semblait en avoir l’habitude plus que le second.
De toute évidence, l’Asiatique jouissait d’une certaine autorité vis-à-vis du second. Trois hommes, de carrure épaisse, les accompagnaient. Aucun des deux broncha lorsqu’une vingtaine de filles en tenues assez légères passèrent devant eux en pépiant. Elles revenaient de leur distribution de tracts pour La Grande Soirée du Vendredi.
Dans l'une des ailes de l'immeuble, il y avait un cabaret et un casino. Le public y avait accès par une entrée extérieure, mais les filles étaient autorisées à rejoindre les loges, où elles devaient se préparer pour les répétitions quotidiennes, en passant par le hall de l'immeuble. Ce dont elles ne se gênaient pas dans la mesure où elles pouvaient attirer, dans leur cabaret, de nouveaux clients parmi les hommes et femmes d’affaires de passage, et plus si affinité.
Travailler pour l'ATIDC assurait une sécurité financière certaine. Elles ne la recherchaient donc pas dans leurs rencontres. Elles voulaient juste prendre un peu de bon temps, une fois le travail terminé, ou s’assurer un avenir par une bonne union.
L'une d’entre elle fit un signe au jeune homme blond qui lui répondit discrètement par un sourire contrit. Un rendez-vous amoureux n’était pas dans son programme immédiat. Ou à en croire l’anneau qu’il portait à l’un de ses doigts, il était déjà engagé. La jeune femme n’insista pas.
Tous les fauteuils, autour des deux hommes, pourtant très confortables, étaient vides. Il fallait vraiment chercher pour en trouver un troisième occupé, dans un coin retiré, discret.
Un Européen y était installé, absorbé par l’écran de son téléphone.
Il aurait aussi pu être américain – il avait vécu quelques mois au Canada – mais il se considérait avant tout sujet d’Albion. Ni écossais, ni gallois, ni irlandais. Anglais, et le caractère bien trempé qui allait avec.
Il portait, lui aussi, un complet impeccable, cravate noire et chemise blanche de rigueur, sous lesquels on devinait un corps d’athlète. Ses chaussures vernies étaient tellement bien cirées qu'il aurait pu se regarder dedans.
Il portait des lunettes noires qui cachaient un regard marron parce que la luminosité des lieux le gênait vraiment. Ses cheveux étaient coupés courts. C'était une manière de cacher la perte capillaire qu'il subissait depuis quelques années déjà.
Un collègue lui avait conseillé de porter une perruque ou de faire des implants sur le haut de son crâne et au niveau des temps. Il avait préféré la coupe ultracourte. Jamais plus longs que sa barbe qu'il ne rasait qu'un jour sur trois, voire quatre, parfois. Il avait tout de même hésité à se les raser comme Bruce Willis.
Bref, tout le monde n’avait pas la chance capillaire de George Clooney.
En cet instant, il affichait un visage aussi peu expressif que celui de l'Asiatique qui accompagnait le jeune homme blond, qu’il devinait de nationalité américaine.
Ce qui n’était pas très difficile pour lui, depuis quelques mois… Depuis sa dernière mission, et surtout depuis qu’il avait divorcé.
Pendant vingt ans, il avait été marié à la même femme. Ce qui était non seulement un exploit pour un homme comme lui, dont le travail passait avant tout, et débordait parfois sur sa vie privée.
Rares étaient les femmes qui acceptaient sans rechigner que leur mari puisse ne jamais rentrer de leur travail.
Vingt ans : un record parce que malgré les jours d’inquiétudes, et les disputes qui en découlaient, ils étaient restés mariés. Pourtant, dix mois plus tôt, ils avaient décidé de se séparer. Enfin… IL avait décidé que ce serait la meilleure des choses à faire.
Elle, elle avait senti que quelque chose dans la vie de son époux avait changé et que cela n’avait rien à voir avec ses habituelles prises de bec avec ses supérieurs hiérarchiques. Elle l’avait harcelé de questions, puis elle avait pensé qu'il avait rencontré une autre femme, plus jeune, plus jolie, et plus capable qu'elle de lui faire des enfants.
Après les questions étaient venues les remarques cinglantes, puis les reproches qu'il n’était plus parvenu à supporter.
Il avait quitté le domicile conjugal pour aller vivre dans un hôtel.
Une semaine plus tard, elle lui avait fait parvenir les papiers du divorce.
Il savait à quel point elle était en colère contre lui, et combien elle l'aimait encore.
Lui aussi, il l'aimait, mais il refusait de continuer à lui mentir...
Il attendait depuis plus d’une heure… Il avait feuilleté toutes les revues qui étaient posées sur la table basse devant lui, et épluché tous ses messages sur son téléphone. Il en était à répondre à quiz d’une application qu’il venait de télécharger. Cela tout en gardant un œil sur tout ce qui se passait dans ce hall d’accueil.
Il n’en voulait à personne de cette attente. C’était lui qui avait choisi de venir plus tôt. Il avait trop de respect envers Etsuko Wong pour se permettre d’arriver en retard à l'un de ses rendez-vous, même s'il ne l'avait jamais rencontrée en personne.
En fait, il n’avait eu affaire que deux fois à l'ATIDC avant d’entrer officiellement à son service.
La première, c'était il y avait quinze ans, presque seize, lorsqu’ils avaient été parachutés — le bataillon dont il faisait partie, ainsi que trois autres — sur une île tellement perdue dans l'Océan Indien qu'elle n’était plus apparue sur aucune carte depuis le XVe siècle. Ils avaient reçu l'ordre d’éradiquer toutes les formes de vies non humaines de cet endroit.
La seconde, il y avait environ quatorze mois, lorsqu’il lui avait fallu, avec dix autres soldats, tous des survivants de la première mission, extraire un homme d’une geôle peu commune. En l'y cherchant, ils avaient plus d’une fois cru perdre la raison. Quatre d’entre eux avaient été tués avant d’avoir retrouvé l'homme en question.
Avant son recrutement par l’ATIDC, quand il avait vingt-cinq ans environ, il pensait faire carrière dans l'armée. Moins par goût de la rigueur militaire que parce qu’elle assurait une sécurité financière. S’il lui arrivait quoi que ce soit, sa femme serait elle aussi à l'abri du besoin. Il y était rentré après le lycée. Il aurait pu y poursuivre de grandes études, comme d’autres membres de sa famille, il avait préféré l’action physique.
Il ne se voyait pas travailler dans une usine ou une chaîne d’hôtels, surtout si celle-ci appartenait à son père ou à son frère.
Avant l’armée ; il avait bien tenté de monter sa propre entreprise d’équipements sportifs, mais lorsqu'il avait voulu emprunter, aucune banque, faute de personne pour se porter caution pour lui, n’avait accepté de le financer. Même son nom ne suffisait pas.
Il aurait pu demander à sa famille, mais que ce soit son père, son frère ou sa sœur aînée, aucun ne jugeait son projet sérieux, et méritant donc d’être cautionné ou financé par l'un d’entre eux.
Le sérieux, ou plutôt l'absence de fantaisie, était le mot d’ordre de la famille depuis que leur mère, qui s'était toujours désintéressée de sa progéniture, avait fait ses valises et quitté la maison, deux ans après la naissance de sa jeune sœur, pour devenir comédienne en Californie.
Il ne se souvenait plus vraiment de ce jour. Après tout, il n’avait que six ans, à peine. Des quatre rejetons, il était celui qui ressemblait le plus à sa mère, et son père comme la fratrie ne cessaient de le lui rappeler. Peut-être était-ce pour cela qu'il avait poussé comme une herbe folle.
Après cette première tentative de reprendre sa vie en main, il avait tout quitté pour entrer dans l'armée, élargissant un peu plus le fossé entre son père, pacifiste convaincu, ses aînés et lui.
Depuis ce jour, il avait dû ne les revoir que une fois par an. Parfois, il ratait ce rendez-vous annuel. C’était sans regret. Son seul contact familial restait sa jeune sœur, institutrice à Brighton. d’une certaine manière, elle aussi avait choisi de s’éloigner du noyau familial, autant physiquement que professionnellement.
Si sa famille savait qu'aujourd’hui, il travaillait pour l'un des plus gros consortiums du monde...
Avant d’être envoyé en mission sur L’Île des Brumes, il n’avait jamais lu de romans de science-fiction. Coté films et séries, à part, les vieux Star Trek, X-Files, et dans une moindre mesure les antiques épisodes de Doctor Who ou de The Avengers, et les inévitables opus de Star Wars, d’Alien et de Predator, il n’en avait guère vu plus.
Alors les histoires de mondes, d’univers et de dimensions parallèles... Autant dire qu'il ne faisait aucune différence entre ça et les voyages dans le temps. Quant aux voyages spatiaux, sachant que, dans la réalité, l'homme n’était jamais allé plus loin que la Lune. cela ne l’intéressait pas. Il serait certainement un vieux monsieur lorsque les Américains ou les Chinois, ou peut-être les Russes se décideraient à poser les pieds sur Mars, s'ils trouvaient les financements nécessaires.
Le seul enseignement qu'il en avait retiré, après avoir écouté un type, aux infos nationales qui évoquaient le sujet, c’était que les scientifiques avaient eux aussi de gros problèmes avec les administrations financières, surtout en période de crise.
Étant donné les difficultés qu’avaient chaque individu à payer ses factures, à manger et à vivre décemment, le grand public n’avait aucune envie d’entendre parler de programmes spatiaux. Encore moins de savoir qu’il fallait des sommes astronomiques, ne serait-ce que pour construire une partie de la navette qui décollerait de Cap Canaveral, de Kourou ou d’ailleurs.
En plus, il faudrait transporter jusqu’à ces endroits, des hommes hyper entraînés, hyper qualifiés, pour utiliser du matériel de pointe valant des fortunes, les loger, les nourrir. Tout cela, bien sûr, avait un coût.
Bref, la science-fiction n’était rien d’autre, pour lui, qu’un fantasme pour les rêveurs. Quelque chose de parfaitement abstrait, et d’inutile.
Mais avec l'âge, et surtout avec l'expérience, on en vient parfois à changer d’avis…
À l'époque, il se trouvait en Irak. La région était plutôt agitée après les évènements du 19 septembre 1999.
Ses hommes et lui n’avaient pas eu à se battre là-bas. Ils avaient surtout effectué des missions de contrôle et de surveillance.
Il se souvenait des séries de photos accrochées sur les murs de la cantine, et même sous les tentes dans lesquelles ils dormaient, histoire de ne pas oublier les têtes qui se trouvaient dessus.
S'ils voyaient un type qui ressemblait de près ou de loin à l'un des portraits, durant leurs missions à l’extérieur de la base, ils devaient l'arrêter en douceur.
Le reste de leur temps, ils le passaient, justement, à attendre que le temps passe. C'était pareil pour les autres bataillons, ceux des Canadiens, des Anglais, des Français, des Japonais... et pour les Américains, encore plus.
Ils étaient venus en nombre, et là où deux Anglais effectuaient une mission du genre ravitaillement en cigarettes, il y avait au minimum huit Américains pour la remplir.
Le seul endroit où ils ne devaient pas se bousculer, cela devait être pour récurer les chiottes.
L’attente était longue et ennuyeuse.

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