INTERLUDE 3.2

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Après quelques mois à tourner en rond dans le désert, à apprendre à jouer au golf, à tirer sur des cibles invisibles, et à faire des choses toujours plus abracadabrantes les unes que les autres, tous les membres de son unité avaient reçu l'ordre de faire leur bagage en urgence.

Deux autres bataillons, un français et un canadien, avaient reçu le même ordre.

On leur avait fait prendre l'avion jusqu'au Cap où ils avaient été rejoints par des militaires russes qui ne leur avaient pas adressé la parole. Peut-être parce qu'ils ne parlaient pas l'anglais ou le français ou, peut-être, parce qu'ils étaient trop concentrés sur leur mission. Savaient-ils ce qui les attendait ? En savaient-ils plus qu'eux-mêmes ? Il n’avait jamais eu la réponse à ces questions.

Avant de partir sur vers leur destination finale, ils avaient reçu la visite d’un général. Il était accompagné d’une femme, une élégante à talons aiguille qui lui sembla totalement déplacée dans un camp militaire.

C'était la première fois qu'il voyait Helen Redfield.

D’après ce qu’il avait compris, celle-ci intervenait comme consultante. En cet instant précis, il eut le sentiment qu’elle ne portait pas l'armée dans en haute estime. Vu la manière dont le torchon brûlait entre elle et le général, elle n’était pas d’accord soit sur ses méthodes, soit sur le choix des hommes.

Si on ne s’était préoccupé que de l’avis du général, en haut lieu, cela signifiait que la chose sur laquelle ils allaient intervenir devait être grave. D’autant plus grave que le gradé refusait de leur donner la moindre information sur l'ennemi qu'ils allaient avoir à combattre avant qu’ils soient dans l’avion.

On leur remit des armes tirant des rafales d’énergie, issues d’une technologie inconnue, ainsi que de nouveaux équipements. Tous étaient sous licence ATIDC, et une estampille sur chaque objet était là pour le confirmer.

Il ne savait même pas, à l'époque, ce que signifiait cet acronyme.

Aussi inattendu que cela fut, Helen Redfield leur enseigna comment utiliser leurs armes et leur matériel perfectionné et ultra moderne.

Le général leur donna cinq consignes : ne jamais enlever leur masque de protection ou couper leur oxygène tant qu'ils seraient sur L'Île, abattre et brûler tout ce qui n’était pas humain, atteindre la base au centre de L'Île, trouver le laboratoire et appuyer sur le gros bouton rouge qui permettait de sceller la porte qui se trouvait dans le laboratoire.

Facultativement, s'ils en retrouvaient un ou plusieurs, mettre les scientifiques et les membres du personnel de la base en sécurité.

Il était clair qu'il ne pensait pas trouver de survivants.

Rétrospectivement, Jude s'était toujours dit qu'il ne le souhaitait surtout pas.

Ils étaient ensuite montés dans un nouvel avion, mais il ne se souvenait pas du voyage. Il était persuadé qu’on lui avait mis des somnifères dans la nourriture qu'ils avaient rapidement absorbée avant leur départ, après vingt-quatre heures de jeun.

En tous les cas, il avait bien eu l'impression de se réveiller en plein vol, pas dans l’avion, mais en chute libre en direction du sol…

Il avait tiré sur la poignée pour extraire son parachute sans trop savoir si c'était trop tôt, ou déjà trop tard.

Finalement, ils étaient tous arrivés sains et saufs sur L’Île.

Ils avaient immédiatement été confrontés à la brume. Une brume verdâtre, qu’ils ne parvenaient pas à percer, même protégés par leur masque. Heureusement l’IA leur donnait les informations nécessaires et traitait l’image à la place de leurs yeux.

Quelque part, dans un coin de sa tête, il s'était dit que la première et la dernière consigne étaient les plus importantes. Ils avaient commencé à faire le ménage en tirant avec leurs nouvelles armes, et en dirigeant leurs lance-flammes en direction de la moindre ombre de taille, ou des déplacements anormaux.

Aussi anormaux que les cris, s'ils pouvaient les appeler ainsi, que les créatures émettaient en s'enfuyant alors qu'elles étaient devenues des torches. Elles semblaient d’ailleurs s'enflammer très facilement…

Même à l'état de torches ambulantes, ils n’avaient jamais réussi à voir à quoi elles ressemblaient exactement.

Alors que les premières entités s'étaient laissées tuer ou brûler, probablement surprise par leur intrusion dans cette toute petite partie du monde qu'elles étaient parvenues à conquérir, les créatures suivantes décidèrent de passer à l'attaque. Ils se sentirent rapidement encerclés, et leur nombre commença à décliner.

Des soldats disparurent subitement, sans un bruit, dans la brume verte. Ils avaient alors compris qu'ils devaient passer à la deuxième consigne. Sauf que le complexe où se trouvait le bâtiment qu'ils devaient atteindre avait été partiellement détruit par quelque chose d’énorme et de très violent.

Ce qu'il en restait leur rappela une scène de bataille après un bombardement ; Il était désormais transformé en véritable piège à rats. Cependant, ils n’avaient pas d’autres choix que de s’y réfugier.

Ils avaient déjà perdu pas mal d’hommes pour y parvenir.

Dans ses pires cauchemars, il les revoyait et entendait encore leurs hurlements lorsque ces choses, terrées dans la brume, les arrachaient à la sécurité de leurs unités. Ils hurlaient leur incompréhension face à ce qui leur arrivait et qu'ils ne comprenaient pas.

Ses compagnons et lui avaient essayé à plusieurs reprises de sauver les malheureux, mais l'ennemi ne lâchait jamais sa prise, quitte à n’en garder que la moitié, et à prendre une nouvelle proie pour remplacer la moitié qu’il avait perdue...

Lui-même avait cru y passer lorsqu'il s'était malencontreusement retrouvé séparé de son groupe.

Quelque chose s'était enroulé autour de son mollet et l'avait profondément brûlé.

Il avait eu le réflexe immédiat de trancher net cette chose, et ne s'était pas attardé pour savoir ce que c'était.

Il avait couru, comme il avait pu tout, droit devant lui… et était tombé sur un soldat qu'il n’avait jamais vu, un franco-africain. L’homme portait un uniforme qu’il ne connaissait pas. Il se terrait dans un tank gisant dans un trou d’obus, oublié de l'ennemi, depuis plusieurs semaines. Il ne sortait que pour se ravitailler tout en ne s’éloignant pas plus d’une dizaine de mètres.

Son unité avait été la première sur les lieux, et pour cause, elle y était basée.

Le survivant lui expliqua que quelques années plus tôt, une épave de vaisseau d’origine non terrestre avait été remontée d’une faille apparue près du Golfe d’Aden, au large du Yémen, à la suite d’un mouvement tectonique.

Cette épave contenait différents objets extraterrestres. Un programme de recherche avait été mis en place sous l’égide de plusieurs pays, et sous la surveillance des Nations Unies, ainsi que de diverses organisations de surveillance civiles et militaires dans le monde entier. Cela n’avait pas empêché le programme de leur échappé. L’armée américaine avait alors plus ou moins pris la main.

Jude avait d’abord pensé à des élucubrations de la part d’un type qui en avait sûrement trop vu pour supporter la réalité. Sauf que la mort de ses compagnons et les profondes brûlures qu'il avait autour du mollet lui disaient tout le contraire.

Le type, qui s'appelait Linus, lui avait encore parlé d’une porte ouvrant sur un autre monde que les scientifiques n’avaient pas réussi à refermer. Des créatures infernales en étaient sorties avec le brouillard vert. Selon lui, ces créatures étaient intelligentes, et lorsqu’elles seraient suffisamment nombreuses, elles quitteraient cette île et iraient détruire le reste du monde.

Sauf si quelqu'un parvenait à appuyer sur ce foutu bouton rouge pour que la porte se referme.

La cinquième consigne était bien la plus importante.

Linus savait exactement où se trouvait le fameux bouton rouge, mais il refusait de s'en approcher de près ou de loin. Il avait trop peur. Pourtant, il fallait bien que quelqu'un s'y colle. Et il s'était décidé.

Pourquoi cette inspiration subite ? Pourquoi lui ?

Linus lui avait fourni un plan détaillé de l’Île et un autre de la véritable installation qui était essentiellement souterraine.

Il lui avait expliqué que le laboratoire était constitué d’une pièce principale dans laquelle devait se trouver la porte, et une douzaine de salles de recherches, plus petites, tout autour et un demi étage plus haut.

On y accédait par des escaliers en fer se situant dans le laboratoire central. Encore un étage plus haut, avec vue sur le laboratoire, il y avait la salle des commandes. C’était là que devait se trouver le fameux bouton rouge permettant de refermer la porte.

Le général aurait dû leur fournir ces plans.

Pourquoi ne l’avait-il pas fait ? Craignait-il qu’ils en fassent des photocopies et les distribuent au monde entier ? Était-ce en cela que Redfield n’était pas d’accord ?

Évidemment, ce qui se passait dans cette île était inconnu du grand public. Officiellement, cela n’existait pas. Comme la base qui s’y trouvait, cette île n’existait pas… et si moins de soldats en revenaient, moins il y aurait de risque de fuite. C’était cynique, mais il n’en avait pas plus été étonné que cela.

Il y était allé. Il avait péniblement bataillé pour parvenir au cœur de la base.

Il avait appuyé sur ce fameux bouton rouge.

Il y avait d’abord eu une sorte de ronronnement provenant du laboratoire central, puis une série de mécanismes avec des "cligs", des "clangs", des "clics", des "clacs", des "tics", des "tacs", des "tocs", des "zwips"… et toutes sortes d’autres bruits qu’il n’avait pu associer à une quelconque machinerie connue.

Il avait vu les brumes vertes refluer subitement dans le laboratoire. Il s’en était rendu compte lorsque la salle des commandes s’était éclaircie, puis lorsqu’il avait vu les volutes quitter les autres salles. Simultanément, le sol s’était mis à trembler.

Peu à peu, de derrière la baie vitrée, il avait vu ce qu’il restait du laboratoire : peu de choses, en fait.

Les tables avaient été renversées, ainsi que les étagères et tout ce qu’elles contenaient. L’un des murs était éventré. C’était par-là que La Brume et les créatures étaient sorties du laboratoire… et par-là que la brume revenait…

Elle se retournait vers le centre de la pièce en contrebas, vers quelque chose qui ressemblait à un réacteur d’avion, mais en beaucoup plus gigantesque, sans commune mesure avec ce qu’il connaissait. Quelque chose qui ressemblait à de l’eau, une eau si limpide qu’il aurait pu la boire, ondulait à l’intérieur du réacteur.

Elle ondulait… verticalement. Il n’eut pas le temps d’en voir beaucoup plus. Quelque chose vint frapper la vitre si violemment qu’il fit un bond en arrière, tout en pensant que cette chose aurait pu la briser.

Il avait eu peur comme rarement dans sa vie.

Il y avait deux créatures qui le regardaient de l’autre côté de la vitre.

Elles ressemblaient à deux grosses tiques. L’une était rouge veinée d’orange fluorescent, l’autre était d’un bleu électrique, veinée de bleu clair. Leur peau semblait avoir la même texture que celle des pieuvres, vivantes ou mortes, telles qu’il les avait vues dans les parcs aquatiques ou dans les musées d’histoire naturelle.

Chacune avait la taille d’un gros bison, même si l’une, la rouge, était un peu plus petite que l’autre. Leurs pattes étaient plus longues et plus nombreuses que celles des petites tiques terrestre. Le plus incroyable était qu’elles volaient, ou plus exactement se tenaient en suspension dans l’espace, sans moyen apparent. En tous les cas, elles n’avaient pas d’ailes.

Il avait eu beaucoup de difficulté à comprendre ce qu’il voyait.

Le plus effrayant, c'était leurs yeux.

Linus avait raison.

Ils brillaient d’intelligence.

Il en était là de ses réflexions lorsque les mouvements nerveux de leurs antennes qui tâtonnaient la vitre, le ramenèrent à la réalité. La créature bleue avait pris du recul et s'était à nouveau jetée contre la vitre. Elle avait presque réussi à la briser.

Il ne s'était pas attardé à attendre un nouvel assaut. Sa seule chance de survie était dans la fuite, et il devait trouver un endroit où se réfugier.

Avec de la chance, les renforts ne tarderaient pas à arriver, ou alors les créatures abandonneraient leur chasse et partiraient vers la porte, comme la brume, pour réintégrer leur monde.

Il avait décampé aussi vite qu’il avait pu. Il n’était pas allé bien loin avec sa jambe folle qui le faisait souffrir. Il ne connaissait pas assez la base et s'était retrouvé dans les cuisines, exactement comme les deux gamins de Jurassic Park, avec les deux créatures qui lui collaient aux fesses et voulaient sa peau.

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