INTERLUDE 3.3
L'une des créatures avait dû le sentir. A moins qu'elle n'ait projeté ce qui devait être son rostre au hasard. Elle avait traversé deux épaisseurs de tôles d'acier avant d'atteindre son épaule gauche. Il avait hurlé de douleur.
Il avait essayé de trancher l'appendice qui commençait à sucer son sang. Le rostre s'était alors vivement retiré...
À nouveau la douleur...
Pendant ce temps l'autres créature, la plus grosse avait brisé la vitre et avait bondi à quelques centimètres de lui.
Il avait tiré sur elle, avec le fusil à énergie, tout ce qu'il avait pu, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus tirer la moindre rafale.
La créature avait reculé en hurlant, d'une manière effrayante. Il avait entendu ce cri au plus profond de sa tête.
La seconde avait contre-attaqué.
Il s'était traîné le plus loin possible tout en essayant de sortir son pistolet de son étui. Étrangement, elle semblait moins vive que lorsqu'il l'avait vue la première fois, le changement d'air probablement...
Il fit feu sur elle jusqu'à ce que son arme soit vide.
Il était acculé contre un mur... Mais il avait réussi.
La créature bleue était morte. La rouge, encore en vie, se traîna jusqu'à elle.
Même dans l'état où il se trouvait, il aurait juré que cette chose pleurait un être cher... son compagnon… et lorsque celle-ci leva ses yeux sur lui, il y vit la mort. Celle des créatures... et la sienne lorsque la douleur le traversa pour la troisième fois, au ventre cette fois...
La créature rétracta aussitôt son rostre.
Mais, un bref instant, il ressentit sa douleur, son chagrin… avant de perdre conscience.
Il s’était réveillé sur un lit d’hôpital, dans une chambre qu’il partageait avec un nommé Max Ryan, un soldat canadien. Il avait su par celui-ci qu’il y avait eu peu de survivants. Ils se trouvaient tous dans d’autres chambres, non loin de la leur.
Lorsqu’il avait été en état de marcher, quelques semaines plus tard, il avait pu s’en rendre compte par lui-même. Toute l’aile de l’hôpital leur avait été réservée. Ils avaient aussi des gardiens qui leur adressaient la parole aussi peu que possible, sauf lorsqu’ils essayaient de quitter l’aile dans laquelle ils étaient confinés pour aller acheter des journaux, ou simplement prendre l’air ailleurs que dans cette partie de l'hôpital.
Tous les survivants de son unité et des trois autres n'avaient pas eu les mêmes chances que lui. Il y en avait qui ne pourraient plus jamais se réveiller, d’autres qui ne pourraient plus prendre un repas, ou aller aux toilettes seuls, d'autres encore qui ne marcheraient plus....
Il n'avait jamais vraiment su contre quoi ils s'étaient battus.
On leur avait seulement dit que la menace avait été éradiquée. Avec la disparition du brouillard, les créatures s'étaient affaiblies et avaient fini par mourir, lorsqu’elles n’avaient pas été abattues. On ne lui avait pas donné de médaille pour avoir appuyé sur le champignon rouge, et à Linus non plus.
D'ailleurs, il avait eu beau chercher, interroger, vérifier... Personne n'avait eu connaissance d'une unité militaire postée sur L'Île, ou d'un membre du personnel portant ce prénom. Il s'était trouvé confronté à un étrange mystère et n'avait pu y trouver la moindre explication.
Les scientifiques de la base, ou même ses membres de l'équipe technique n'avaient pas plus été retrouvé, morts ou vifs. Ils avaient tous disparu sans laisser la moindre trace.
Personne ne pourrait donc expliquer ce qui était réellement arrivé sur L'Ile et comment des créatures alien, ainsi qu'une brume verte, et un air irrespirable avaient pu s'y introduire.
À l'hôpital, comme tous les autres ayant survécu à l'expédition, on l'avait débriefé pendant des jours, sans relâche. Des hommes, bureaucrates ou politiciens de l'ombre, avaient essayé de le convaincre que ce qu’il avait vu n’existait pas, qu’il avait été victime d’une hallucination collective provoqué par un accident chimique au sein d'un des laboratoires, les fameuses brumes vertes.
Il avait aussi revu le général, venu leur faire signer un document concernant la confidentialité de leur mission et leur conseiller très aimablement, mais fermement, selon la formule, de préparer leur reconversion.
Cela avait fait rire les deux russes, seuls survivants de leur unité.
Revenus à peu près entiers, l'un avait perdu deux doigts à la main droite, l'autre un œil et quelques dents. Ils estimaient, à juste raison, qu'ils ne devaient rien à un général américain. Ils avaient plié bagages dans l'heure pour rentrer dans leur pays. Il s'était toujours demandé s’ils avaient pu réintégrer l'armée, là-bas...
Quinze jours plus tard, c'était un responsable de l'ATIDC qui était venu annoncer que l'armée avait abandonné tous les projets qu'elle menait sur L'Ile des Brumes, et que l'ATIDC en avait racheté une bonne partie. Il n'avait pas précisé quelle partie, ni pour quelle somme, encore moins selon quelles conditions.
Solen Perry ne précisait jamais ce genre de détail.
Il leur avait fait signer un autre accord de confidentialité encore plus précis que le premier. Enfin, dans un premier temps, il avait essayé, car lui, d'emblée, il avait refusé de signer. Il avait été suivi par Max Ryan, puis par les tous autres. Ni l'un, ni l'autre ne faisait partie des plus amochés, mais ils avaient décidé de ne signer qu'à certaines conditions : l'ATIDC devait prendre en charge la totalité des frais concernant leurs soins médicaux, et les aider à obtenir des compensations financières pour ceux qui seraient, physiquement, dans l'incapacité de faire vivre leur famille.
Ils s'étaient attendus à un refus ferme et définitif. Après avoir consulté ses supérieurs hiérarchiques, puis les avocats du consortium, Perry avait tout accepté. Il avait même été jusqu'à proposer un suivi psychologique pour tous ceux qui le souhaiteraient et souligné que les offres d'emploi étaient nombreuses et variées au sein de l'ATIDC et de ses filiales.
Évidemment, la proposition fit l'unanimité, et tout le monde y alla de sa signature en bas de chaque page du dossier qui leur avait été fourni. Mais ni lui, ni Max Ryan ne furent dupe. Ils n’étaient pas perdants, certes, mais l'ATIDC non plus. Avec cet accord, elle avait non seulement la main sur eux, sur leur vie et leur avenir, mais elle les avait SOUS la main.
En même temps qu’il signait, il s'était demandé ce que lui coûterait le moindre écart.
D'un autre côté, pourquoi en ferait-il ?
Il voulait oublier cette histoire, et recommencer une autre vie. Sa femme n'avait jamais posé de questions sur ses missions précédentes, elle n'en posa pas plus sur celle-ci. Encore moins sur le fait qu'il quitte l'armée. Savoir que son mari ne partirait plus en mission à l'étranger avait suffi à la rendre plus heureuse.
Elle l'avait été beaucoup moins lorsqu'il lui avait annoncé qu'il entrait dans la Metropolitan Police SO 19. Il y avait passé les quinze années suivantes à essayer d'oublier ce qu'il avait vécu dans L'Ile des Brumes. Il n'avait jamais répondu aux invitations des autres survivants, et les rares conversations qu'il avait avec Max, au téléphone, se soldaient toujours par de longs silences gênés et des non-dits.
Pendant quinze ans, il avait mené une carrière de policier exemplaire.
La seule chose, ayant un rapport avec ce qu'il avait vécu sur L'Ile, sur laquelle il s'était interrogé avait été le concept d'univers parallèles. Moins par goût que parce qu'il était tombé sur le sujet à plusieurs reprises.
Il avait même eu l'impression que cela le poursuivait.
Il s'était mis à lire les écrits de divers auteurs de science-fiction, ainsi que de nombreux articles scientifiques auxquels il n'y comprenait pas toujours grand-chose, mais du moment que cela touchait, de près ou de loin, aux mondes, univers et dimensions parallèles... Il avait aussi vu tous les films et les émissions télévisées traitant du sujet. Son épouse avait d'abord trouvé cela bizarre, mais elle l'avait encouragé dans cette nouvelle passion. Elle l'avait même accompagné durant un temps, avant de se sentir dépassée.
Il ne pouvait pas lui dire que c’était plus qu'une simple possibilité, plus qu'une hypothèse, que toutes ces histoires d’univers, de mondes et de dimensions parallèles n'en étaient plus. Ils existaient. Il avait même appris à faire la différence entre les uns et les autres, et avait sa propre façon de les voir, qui différait avec celle des scientifiques, pleines d'explications et de calculs.
Lui, il voyait les choses beaucoup plus simplement. Pour lui, les dimensions étaient communes à tous les univers. C'était celles des esprits, des fantômes, les manifestations du bien et du mal... Et aussi du temps, à ce qui donnait lieu à ces impressions de déjà-vu. Tout ce qu’il aurait qualifié de conneries omniscientes, avant L’île.
Un monde parallèle était un autre univers, indétectable au premier abord, pas forcément identique à celui dans lequel il vivait, ni forcément totalement différent, mais où l’univers et les formes de vie pouvaient s’être développés de façons différentes parce que les causes étaient devenues inédites, et donc les conséquences, elles aussi Ce qui donnait lieu à des évolutions différentes, et donc à des formes de vies nouvelles.
Cela correspondait à ce qu’il avait vu sur L’Ile des Brumes.
Les savants avaient réussi à ouvrir, il ignorait comment, une porte, mais ils avaient été dépassés lorsque l’air et la brume toxiques de cet autre univers, puis les créatures, avaient franchi cette porte. S'il n’avait pas refermé celle-ci, comme l'avait dit Linus, l'Humanité serait peut-être sur le point de disparaître aujourd'hui... L'Homme n'avait pas toujours été l’espèce dominante de la planète. Peut-être était-ce encore le cas dans d'autres univers...
En ce qui concernait les réalités alternatives, dans sa conception personnelle, il y ajoutait une donnée supplémentaire : l’humain.
À plusieurs moments de sa vie, chaque individu devait faire des choix. De ces choix dépendaient son avenir, celui de son entourage. Par extension, ces choix, ou même seulement l’un d’entre eux, finissaient par influencer l’histoire. À partir de là, tout pouvait devenir possible.
Son hypothèse, aussi farfelue et sans fondements scientifiques, qu’elle puisse paraître à un scientifique pur et dur, tenait assez bien debout à ses yeux. Il aurait pu se rendre chez des spécialistes et en discuter avec eux, mais le contrat qu'il avait signé avec l'ATIDC stipulait qu'il ne devait rien dire sur ce qu'il avait vu, entendu ou fait sur l’Île des Brumes.
Le seul avec lequel il pouvait en discuter était le psychologue qu'Helen Redfield avait mis à sa disposition. Il ne s'en était pas gêné, ne serait-ce que pour ne pas devenir fou ou croire qu'il l'était, car ce qu'il avait vu et essayé d'oublier, et même fait, dépassait tout entendement.
Pour la pratique, il était allé plus loin...
Jusque dans le domaine du dragon...
Là où aucun humain de son monde n'était jamais allé, avant ses compagnons d'armes et lui. Il avait été l’un des rares survivants à en être revenu... C'était un risque qu’il avait accepté de courir avec Max.
Ils avaient déjà survécu à ce qu'ils croyaient être pire que l'Irak…
D'ailleurs, il avait été très surpris lorsque Max était venu le chercher à Londres, en personne, après quinze ans, pour lui proposer une nouvelle mission pour l'ATIDC.
Quelques mois plus tôt, Helen Redfield avait demandé au canadien de réunir une équipe, si possible constituée d’hommes ayant vécu l’expérience de L’Île.
Max travaillait pour l’ATIDC, à la sécurité. Il avait beaucoup voyagé au cours des dernières années. Néanmoins, il était resté assez discret sur le détail de ses activités professionnelles, autant que sur sa vie personnelle.
Peut-être que cette proposition arrivait au bon moment, s’il y en avait un, parce que pour la première fois, en quinze ans, quelque chose avait dérapé dans sa vie professionnelle.
Il avait écouté Max.
Celui-ci lui avait finalement dit peu de choses sur la mission. Seulement qu’ils devaient extraire un type d’une prison très difficile d’accès.
D’emblée, il avait refusé. Il avait toujours été du bon côté de la loi.
Max lui avait assuré que cela ne changerait pas. Ce qu’ils devaient faire n’irait pas à l’encontre de ses principes, au contraire.
Il avait eu beau le presser d’en dire plus autour d’un bon repas bien arrosé, Max avait résisté comme le professionnel qu’il était.

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