INTERLUDE 3.4

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Il avait passé toute la nuit à peser le pour et le contre.

Côté vie professionnelle, il devait affronter quelque chose d’inattendu : il avait écopé d’une plainte pour avoir envoyé son poing dans le ventre d’une figure de la presse après l'avoir insulté devant une bonne dizaine de caméras et encore plus de journalistes qui s'étaient chargés de passer l'info à la télévision.

Internet les avait aussitôt relayés.

En général, il était plutôt calme et posé, mais là, il sortait tout juste d’une affaire de prise d’otages lorsque la célébrité du journalisme l’avait pris à partie.

Ce n’était pas la première fois que ce type le calomniait et, à travers lui, insultait la police. Il avait fait la même chose au cours de ses trois missions précédentes.

Injuste retour des choses.

Jude avait mené une enquête à son sujet. Il avait sorti quelques squelettes de son placard, et le bonhomme n’avait pas apprécié. Il avait fait jouer ses relation pour qu’il arrête d’enquêter à son sujet.

Lorsqu'on lui mettait des bâtons dans les roues après qu’il ait eu quelques os à ronger, cela signifiait qu’il y avait encore autre chose de sûrement pire à déterrer.

Depuis la vedette des médias le provoquait à chaque occasion pour le pousser à la faute. Il y était parvenu une fois, mais depuis, Jude s’était tenu à carreau.

Le problème, c’est qu’à partir de la quatrième attaque, les tabloïds s’en étaient mêlés et avaient commencé à fouiner dans sa propre vie privée, et celle des membres de sa famille.

Ils avaient commencé à sortir des affaires peu reluisantes du côté de son père et de son frère. Cela n’avait pas arrangé leurs relations.

Ils étaient même remontés jusqu’à ses ancêtres plus lointains, plutôt favorables, dans les années 30, à l’accession au pouvoir d’Hitler, comme la presque totalité d’un peuple écrasé par la misère et les répercutions d’une crise venues de très loin.

Il ne leur avait fallu que quelques lignes dans leurs feuilles de choux, dans l’un d’entre eux en particulier, pour faire un rapprochement entre les opinions politiques de ses ascendants, auxquelles il n’adhérait pas, et ses méthodes de travail, qualifiées d’extrêmes.

Un journaliste avait même osé utiliser, dans son journal, le terme gestapiste.

Moins d’une journée après la sortie de ce journal, les murs de sa maison avaient été bombés et son répondeur téléphonique saturé de messages injurieux. Sa boite à lettres débordait de lettres de menaces.

Il soupçonnait même le journal qui avait publié l’article diffamatoire d’y avoir aussi déposé son courrier des lecteurs. Il n’avait pas cherché à savoir pourquoi ce journaliste l’avait pris pour cible, mais il le devinait vu qu’il s’agissait d’un collègue et ami de son ennemi du moment. Il avait déposé une plainte contre lui.

Évidemment, lorsqu’il avait eu l’auteur de l’article sous la main, son sang, ou plutôt son poing, n’avait fait qu’un tour.

Une fois de plus. Une fois de trop.

Il avait été mis à pied, sans solde, et le nouveau chef de la police, avec lequel il ne s’entendait pas particulièrement bien, attendait juste le procès pour le virer de son service.

Le procès n’avait jamais eu lieu.

La réputation des deux journaliste avait été remise en question dans une affaire de mœurs et de stupéfiants. Leurs carrières avaient été ruinées en quelques heures. Les plaintes, contre lui et contre la police, avaient été remisées dans un tiroir.

Il s’en était fallu de peu pour qu’on lui remette une médaille.

Il avait attendu la fin de sa mise à pied et s'était tenu tranquille au point d’en inquiéter ses supérieurs et de déclencher une enquête interne.

Il avait alors donné sa démission et rappelé Max.

Celui-ci n’attendait plus que son appel. Il avait déjà rassemblé dix autres survivants de "L'Île des Brumes".

Une fois à l'ATIDC, passé le moment des retrouvailles, ils avaient eu affaire à Helen Redfield et à Solen Perry.

L’élégante responsable n’avait pas changé d’un iota. Elle ne donnait même pas l’impression d’avoir vieilli. Anglaise jusqu'au bout des ongles, elle avait aussi dû être chef des Services Secrets. Si ce n’était pas le cas, alors elle avait dû l'être dans sa vie précédente. Au sein du consortium, son domaine était celui de la sécurité de l'entreprise et les relations publiques.

Solen Perry était anglo-allemand. Il n’en était pas moins le neveu de Redfield. Il gérait les aspects politiques et financiers de l'ATIDC. Les deux faces d’une même pièce.

Helen Redfield ne s'était même pas donné la peine de s'enquérir de leur santé et de leur évolution personnelle et professionnelle. En gros, des répercutions de ce qui était arrivé sur l'Île des Brumes sur eux.

Elle leur avait balancé, à chacun, dix feuillets à lire et à signer, sans consultation d’avocat.

Les fameux accords de confidentialité de l'ATIDC.

Il avait beau être devenu un lecteur assidu, un amateur de littérature, et même lorsqu'il parvenait à en trouver sur le câble, ou à la radio, d’émissions intellectuelles, mais au bout de la lecture des cinq premières pages, il avait déjà mal à la tête. À la manière dont les dix autres, installés autour de la table de réunion, le regardaient, il était clair qu'ils n’étaient pas allés au-delà de la deuxième, peut-être la première page au maximum.

Ils avaient pourtant signé le document.

S'ils avaient su pourquoi ils avaient signé, ils n’auraient même pas essayé de lire la première page et seraient rentrés chez eux.

Même les neuf mois d’entraînement intense qu'ils avaient suivis après cette brève entrevue ne les avaient pas préparés à leur ultime mission.

Ce qui était arrivé sur L'Île des Brumes n’avait rien à voir avec ce qu'ils durent affronter au cours de cette seconde mission.

Telle qu'elle avait été présentée par Perry, celle-ci était simple : sortir un type nommé Aqhat Baaliaton, des geôles d’un tyran du nom de Cottos, dont le hobby principal était d’inventer des objets et des créatures démoniaques. Le prisonnier serait probablement en mauvaise santé, désorienté. Peut-être serait-il, physiquement, incapable de se déplacer.

Perry n’avait pas oublié de mentionner que cette mission s'effectuerait sur une autre planète, dans un système solaire, dans un autre bras de leur galaxie, et dans un univers différent des leurs.

La notion d’univers ou de galaxie leur avait semblé bien facultative, dans la mesure où ils n’allaient pas opérer sur Terre, mais sur un monde extraterrestre. Ils plongeaient déjà dans l'inconnu, alors un peu plus que l'inconnu...

Ils n’auraient pas l'avantage du terrain, mais ils ne l’avaient pas eu non plus, la dernière fois, à cause de cette brume. Pourtant, ils étaient sur la Terre, en terrain connu. Cela n’avait pas servi à grand-chose à la plupart de leurs collègues, mais eux, il en était sorti vivant.

Perry ne leur avait pas caché, non plus, qu'ils auraient un temps limité, moins de quarante-cinq minutes, pour leur extraction.

Tout cela lui avait paru tellement invraisemblable et abstrait.

Sauf qu'en observant attentivement Helen Redfield, il avait bien remarqué qu'elle désapprouvait quelque chose dans cette mission.

Comme la fois précédente…

Était-ce le fait que ce soit eux, des survivants, et non du personnel expérimenté de l’ATIDC qui soient envoyés remplir cette mission ? Avaient-ils seulement des hommes préparés à ce genre de mission ? Était-ce par manque d’information ou de temps ?

En tous les cas, elle avait donné de sa personne pour les entraîner. Elle ne savait pas seulement magner les armes comme elle l’avait prouvée lors de leur mission précédente. Cette bonne femme à l'allure de duchesse anglaise, sèche comme du bois mort, les avait fait rire lorsqu'elle était arrivée, toute de blanc, vêtue, à un entraînement en pleine montagne, avec ses grosses bottes en poils de yack, et sa parka hors de prix.

Ils avaient beaucoup moins rigolé lorsque, après les avoir fait courir une demi-journée sur des kilomètres de terrain enneigé et particulièrement difficile, elle s'était retournée contre eux, et les avait descendus les uns après les autres au paintball jusqu'à ce qu'il ne reste plus que lui dans la course.

Ils en étaient alors à leur septième mois d’entraînement.

Juste après cet entraînement qui fut qualifié de catastrophique, ils eurent droit à une seconde illustration du Ne jamais se fier aux apparences.

En l'occurrence, au cours de ce qu'ils pensaient être un débriefing, en présence d’Helen Redfield, de Solen Perry et d’une quinzaine de techniciens, biologistes, informaticiens, spécialistes en communication et d’autres en armement, ils reçurent la visite d’une gamine.

Du moins à ses yeux, avec ses quinze ou seize ans, elle en était une.

Seulement, il n’y aurait même pas eu besoin de l'autopsier pour découvrir qu'elle ne possédait pas la moindre once d’insouciance des filles de son âge. Quant à l'innocence...

Elle en savait tellement sur la manière de tuer certaines créatures qu'ils auraient tous souhaité la connaître avant de poser les pieds sur L'Île des Brumes, et l'emmener avec eux.

C'était une assez jolie jeune fille avec de grands yeux verts, et de longs cheveux noirs. Elle n’avait pas souri une seule fois durant la réunion et prenait toujours garde de ne pas poser son regard sur l'un d’entre eux, ou le croiser.

Il n’y avait qu'avec Helen Redfield qu'elle semblait vouloir communiquer, et avec une autre femme bizarre qu'il avait aperçue après la réunion, dans le grand hall. La jeune fille l'y avait rejointe.

La familiarité qui existait entre elles pouvait laisser supposer qu'elles étaient mères et fille, bien qu’il ne leur trouva aucune ressemblance, à part qu’elles avaient pratiquement la même taille l'une et l'autre.

Sa mère était blonde comme les blés et fine comme un brin d’herbe. Elle avait une voix très étrange, un peu comme un canard avec, comme sa fille, un étrange accent qu'il n’avait pu définir.

Il les avait entendues discuter dans une langue dont il n’avait pas reconnu la sonorité.

Comme si elle avait senti qu'il l'observait, la jeune fille s'était retournée vers lui. Elle avait regardé dans sa direction, mais son regard était passé sur lui comme si elle ne le voyait pas. Il y avait une si profonde tristesse dans ce regard qu'il en fut ébranlé. Mais il le fut plus encore lorsqu'il se rendit compte que la jeune fille était aveugle.

Il l'avait eue durant deux heures devant lui, et pas un seul instant, il n’avait remarqué sa cécité. Personne d’autre que lui ne semblait l'avoir remarqué.

Il avait déjà participé à des opérations d’infiltration, et il avait eu affaire à des dissimulateurs de toutes les sortes. Dans son domaine, cette gosse les avait tous battus à plates coutures. Dès lors, il n’avait cessé de se demander ce qu'elle lui cachait encore...

Ce que l'ATIDC leur cachait à tous.

Quelqu'un toussa au-dessus de sa tête.

Il eut l'impression d’être brutalement poussé en dehors de sa propre tête, de ses pensées au présent, là dans ce grand hall, son téléphone portable à la main.

Sous ses yeux, une paire de jambes fuselées chaussées d’escarpins blancs à hauts talons, hors de prix, mais d’un goût parfait.

Helen Redfield, la classe, la beauté et le charme anglais personnifiés. Selon son état civil, elle avait près de soixante-dix ans.

Difficile de le croire.

Autant que de concevoir qu'elle était l'héritière en première ligne d’Etsuko Wong et que deux générations suivaient tant elle paraissait, physiquement, trop jeune pour être grand-mère. La chirurgie esthétique, sans aucun doute, et une vie très active, lui donnait une vingtaine d’années de moins que la réalité.

Elle portait, un tailleur blanc, une jupe coupée juste au-dessus du genou, et une veste courte, étroite, à gros boutons noirs, sur un pull mohair aussi blanc que le reste, elle aurait pu rivaliser d’élégance avec la jeune garde royale ou politique de son pays.

Helen Redfield était une femme de taille moyenne et finement osseuse. Ses cheveux étaient d’un blanc presque naturel. Ils cachaient aussi bien ses vrais cheveux blancs que ses origines ethniques. Elle avait les yeux légèrement en amande, les pommettes hautes et une bouche aux lèvres fines.

Il savait qu’elle avait épuisé cinq maris, contrairement à sa mère qui ne s'était jamais mariée, et à laquelle on ne connaissait aucune aventure, hormis celle qui avait conduit à la naissance de ses filles : Helen et Mathilda .

Cette dernière était tout l'opposé de sa sœur : plus petite, très brune, plus distance avec les affaires familiales. Elle avait fondé sa propre famille, et Solen en était le digne représentant.

« Comment allez-vous, Jude ? »

Helen Redfield s'exprimait sur un ton aimable dans lequel pointait une once d’autorité.

Il n’était pas dans ses habitudes de s'intéresser à ses employés, encore moins aux ex-employés.

« Mieux que la dernière fois », répondit-il sur un ton aussi neutre que possible.

Ce qui n’était pas peu dire puisque la dernière fois qu'il l'avait vue, il avait perdu dix de ses compagnons pour sauver un type dont il ignorait tout.

L'ATIDC tenait particulièrement à récupérer.

Cette fois-là, ils n’avaient été que deux à survivre à cette mission. Peut-être auraient-ils pu être plus si l'homme qu'ils étaient venus extraire de sa prison avait été en état de marcher, et s'il n’avait pas tenu à retrouver un objet qui, d’après lui, était primordial à la survie de leur monde.

Et surtout, s’ils n’avaient pas pris cette mission à la légère, considérant que rien ne pouvait être pire que ce qu’ils avaient vécu sur L’Ile.

Perry les avait pourtant prévenus.

Ils pourraient même être trompés par des leurres... des êtres qui lui ressemblaient et qui tenteraient de se faire passer pour lui. Ils n’auraient que leur instinct pour le deviner. Ce qui était bien mince, et surtout très aléatoire.

Ils avaient bien eu affaire aux monstres décrits par la jeune fille, et à des clones de l'homme qui avaient piégé et assassiné certains d’entre eux. Et surtout, à une créature qui avait l'apparence d’un être humain, mais l'âme en moins. Elle protégeait un Hécatonchire.

Un monstre qui le faisait encore cauchemarder certaines nuits.

Ils avaient ramené l'homme, et l’objet dont il refusait de se séparer, une sorte de boule de pétanque avec des symboles gravés sur toute sa surface, jusque que sur la Terre.

SA Terre.

Il n’avait jamais su ce qu’était cet objet. Il n’avait jamais revu cet homme qu’ils avaient sauvé.

Enfin, lui. Mais était-ce le cas de Max ?

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