INTERLUDE 3.5

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« Et vous, comment allez-vous ? »

Helen lui sourit.

« Oh, moi, quand le monde va mal, je vais mal ! »

Elle ne manquait pas de modestie. On ne pouvait pas le lui reprocher.

Elle n’avait jamais été une héritière oisive. Elle dirigeait une centaine de sociétés à travers le monde, la plupart cotées en bourse, toutes affichant des bénéfices à leurs compteurs.

Elle eut un regard malicieux en ajoutant :

« … mais le monde ne s'en apercevra pas.

─ Je pensais voir Max. »

Une ombre passa dans le regard de la dirigeante.

« Max Ryan s'est tué dans un accident d’avion, il y a quelques semaines. »

Jude Archer sentit son sœur se serrer.

Pourquoi n’en avait-il rien su ?

La réponse s'imposa d’elle-même.

Après la deuxième mission, il était parti au Canada, sans laisser d’adresse où le joindre. Forcément, tout son courrier était allé chez son ex. La lettre annonçant le décès de Max devait s'y trouver.

Il ne savait pas comment l'agent de Redfield avait fait pour le retrouver sur un chantier au Canada, à scier des troncs d’arbres, pour le compte d’une entreprise chinoise.

Helen fit un geste du menton en direction d’un jeune homme assis sur l'une des chaises en fer forgé, à côté du policier asiatique.

« Vous allez faire la connaissance de son fils, Paul. Officiellement, un escroc à la petite semaine. Nous l'avons trouvé dans nos locaux londoniens, piégé dans une pièce dans laquelle il était entré pour nous voler les deux Magritte qui y sont exposés. Normalement, ce genre d’intrusion est impossible… Du moins pour le premier voleur venu. Personnellement, je crois qu'il s'est laissé prendre intentionnellement.

─ Ce vol n’était qu’un prétexte, d’après vous ?

─ Officiellement, il travaille dans un hôtel de luxe comme interprète pour un salaire médiocre. Ce qui ne correspond pas du tout à son train de vie. Il va vous plaire, je sens ça.

─ Désolé, mais je ne fais pas dans le baby-sitting… Ni dans l’arnaque, cru-t-il bon d’ajouter.

─ Quoi ? Vous n’avez pas lu la note de service que j'ai faite circuler récemment ? Considérez-le comme votre petit frère. Vous avez presque le même âge, après tout. »

Jude Archer la regarda en se demandant, un bref instant, si elle se fichait de lui. Il comprit qu'il s'agissait d’un trait d’humour, aussi curieux que cela puisse être, et bizarre de la part d’une personne comme elle. Ce n’était pas la première fois qu'il se faisait avoir avec cet humour à froid. C’était très déstabilisant.

Elle fit un signe discret au policier asiatique qui obligea l'américain, en quelques mots secs, à se lever illico de sa chaise. Restés à l’écart, les trois costauds avaient eux aussi perçus le signal et braquèrent toute leur attention sur l'Américain, au cas où il chercherait à s'échapper.

« Allons à cette réunion, Jude. On doit nous attendre avec impatience. »

Elle ouvrit la marche.

Jude Archer la suivit, et derrière lui Paul Ryan et sa garde rapprochée.

Au moment de monter dans l'ascenseur, Helen Redfield s'adressa en chinois au policier.

Ils eurent un échange très bref.

Il était clair qu'Helen Redfield n’entendait pas se faire accompagner d’un policier et de trois gardes du corps à sa réunion.

L'échange se solda logiquement par l'abandon des forces de l’ordre lorsqu’ils entrèrent dans l'ascenseur. Celui-ci avait beau être rapide, il mit quelques minutes à atteindre le sommet de la tour.

Jude Archer n’était pas un grand bavard, et habituellement, il n’adressait jamais la parole à des inconnus sans y avoir été invité, mais là, il avait des excuses à faire.

« Alors comme ça, t'es le fils de Max ?

─ Dans la mesure où il a mis ma mère en cloque, il y a trente-huit ans, on peut dire ça. »

Impasse sur les excuses… Fils ou pas de Max, il n’en aurait rien à faire.

« Pas très reconnaissant envers ton père.

─ Pourquoi serais-je reconnaissant envers un type que j'avais jamais vu de ma vie avant les cinq jours qui ont précédés sa mort ? J'ai participé aux frais de son enterrement, point barre. N’allez pas tirer des conclusions hâtives. Lui et moi, c’est pas la même histoire, et j'ai pas tellement envie de faire connaissance avec ses potes. Encore moins de tailler la convers’ avec eux. »

Helen Redfield avait raison.

Paul Ryan était un homme tout à fait charmant.

Il ne la voyait que de dos, mais il était persuadé qu'en cet instant, elle souriait.

Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur un immense bureau. Une ruche avec des dizaine d’abeilles humaines qui bourdonnaient, vaquant d’une activité à l’autre.

Deux standardistes au look tapageur les observèrent un court instant avant de reprendre leurs activités.

Il les imaginait très bien entrain de commenter les potins d’un magazine people en se faisant les ongles quand les chefs n’étaient pas à leur étage.

La dizaine de secrétaires qui se trouvaient dans la pièce ne sembla même pas se rendre compte de leur présence, continuant à répondre au téléphone ou à taper sur les claviers ultraplats et silencieux de leurs ordinateurs.

Lorsqu'il les vit devant l'ascenseur, Solen Perry abandonna la femme avec laquelle il discutait et vint à leur rencontre.

En quelques années, il n’avait pas beaucoup changé physiquement. À part le fait qu'il avait pris un peu de poids et de muscles. Ce qui lui donnait la carrure impressionnante d’un joueur de football américain.

Il portait un costume gris anthracite, autrement plus coûteux que le sien et celui de Ryan réuni.

Avec sa figure un peu ronde, ses pommettes hautes, il donnait l'impression d’avoir été, dans son enfance, le petit gros de service, celui que l'on chahutait à cause de son poids, et qui s'était résigné à être l'oméga de la bande, tout en rêvant un jour de prendre sa revanche. Un petit garçon auquel on aurait donné le bon dieu sans confession.

Ses yeux, de couleur marron, plutôt petits sous une arcade sourcilière proéminente, donnaient l'impression d’être rieurs, mais à bien y regarder, la lueur que l'on pouvait y percevoir était plutôt celle d’un oiseau de proie. Ses lèvres étaient fines, et ses cheveux courts étaient encore très sombres.

« La Présidente attend dans le petit salon. Elle va finir par s'impatienter. »

Il s'adressait à Helen, et avait visiblement fait abstraction de ses deux compagnons.

Il ne leur jeta même pas un regard.

« Encore quelques minutes, lui répondit-elle d’une voix calme, presque lasse. Le temps de leur donner les dernières consignes.

─ Madame Wong est ici ? » interrogea Jude sans plus saluer Perry, lui rendant ainsi la pareille.

Il se réjouissait déjà de rencontrer enfin la Présidente de l'ATIDC. Une véritable légende. Il brûlait aussi de rencontrer une personne qui avait largement dépassé un siècle d’âge pour voir à quoi elle pouvait bien ressembler.

Solen Perry sembla soudain remarquer sa présence.

« Content de vous revoir en pleine forme, Jude... et de savoir que vous allez de nouveau travailler avec nous. »

Jude ouvrit la bouche pour lui répondre qu’il n’en était pas question, mais il la referma aussitôt.

Pourquoi avait-il l'impression qu'on allait encore lui refiler une mission dont il aurait peu de chance de revenir entier, même s’il disait non ?

Helen Redfield se tourna vers lui.

« Il veut parler de l'actuelle Secrétaire Générale des Nations Unies.

─ Oh... On dirait que c'est du sérieux, alors...

─ S'il ne s’agissait que de reprendre le poste laissé vacant par Max Ryan, vous ne seriez pas ici, Jude. »

Elle tourna la tête en direction de Perry et lui fit un signe discret qu'il comprit instantanément.

Tandis qu’Helen Redfield les invitait à la suivre, Perry les dépassa.

Jude le vit disparaître derrière l’une des trois portes au bout du couloir.

Helen, elle, ne semblait guère pressée de rejoindre la Secrétaire Générale.

« Bien, je vais vous faire un bref topo de la situation qui nous préoccupe actuellement, mais avant cela vous devez savoir une chose : quoi que vous entendiez, n’ayez en aucun cas l'air surpris. Nos associés sont très susceptibles et ils n’aiment pas les O.V.N.E*.

─ Les quoi ? demanda Ryan.

Observateurs Venus Nous Enquiquiner, lui répondit Jude. Un terme pour qualifier les observateurs susceptibles de devenir des emmerdeurs. Du genre de ceux qui vous sucrent des subventions sans vous prévenir, ni vous avoir posé une seule questions, de ceux qui ont déjà pris leur décision avant que vous tentiez de les convaincre, et vous le font savoir une fois que vous avez dépensé toute votre énergie à le faire, de ceux qui prétendent avoir examiné tous les faits, et qui vous descendent, même s'ils sont en votre faveur, parce qu’ils en ont décidé ainsi... ou les types comme toi, quand ils réussissent à s’introduire quelque part pour préparer leur prochain coup... À moins que ce soit pour espionner ce qui se passe à l'intérieur ? »

Une ombre passa dans le regard de Paul Ryan.

Jude sut qu’il avait touché juste.

Ryan Jr ne s’était pas seulement laissé piéger à Londres. Il aurait très bien pu quitter les lieux sans laisser la moindre trace de son passage. Helen Redfield avait raison sur ce point. Il voulait juste un laissez-passer pour s’introduire plus en avant dans la société.

Comment savait-il qu’il en aurait l’occasion ? Que cherchait-il ? Et pour le compte de qui ?

« Donc, reprit Helen Redfield en haussant légèrement le ton, même si vous ne comprenez rien, vous vous taisez, et vous vous contentez d’écouter. En ce qui vous concerne Ryan, que vous le vouliez ou non, vous serez le binôme d’Archer. Rassurez-vous, cela lui plaît autant qu'à vous. Si vous n’arrivez pas à vous y faire, ou à vous entendre avec lui, il existe une autre possibilité : la prison, en isolement complet. Et nous nous arrangerons pour perdre la clé pendant de très longues années, soyez en certain.

─ J'ai des droits, et je peux me payer de très bons avocats.

─ Je n’en doute pas. Dites-moi, ils ont un GPS intégré, vos avocats ? Non ? Alors comment vont-ils faire pour vous retrouver ? Les seuls qui doivent s'inquiéter de votre absence actuellement, ce sont vos associés... Pensez-vous qu’ils ont déjà signalé votre disparition à la police... J’ai des doutes là-dessus. Comment pourraient-ils leur expliquer votre présence dans un lieu ultra protégé où vous n’aviez aucune raison de vous trouver ? La police ne manquerait sûrement pas, non plus, de leur demander comment ils sont au courant. Pire, et c’est sûrement ce qui les inquiéterait le plus, les autorités risqueraient de mettre le nez dans leurs petites affaires sûrement très très louches. Suis-je assez claire ? »




* Expression découverte dans un roman de Nikki Gemmel : La Traversée. Paru chez 10/18.

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