INTERLUDE 3.6
Paul Ryan serra les dents.
Pour être claire, la vieille bique l'avait été. Dans la catégorie Reine des garces, il ne devait pas y en avoir beaucoup qui lui tenaient la dragée haute.
Elle reprit, après lui avoir laissé un très court temps pour assimiler la menace, en s'adressant à Jude Archer :
« Vous souvenez-vous des médecins qui ont disparu sur l'Ile des Brumes, il y a quinze ans ?
─ Le genre de mission dont on se rappelle malgré soi jusqu'à la fin de sa vie... On ne les a jamais retrouvés.
─ Détrompez-vous. On vient d’en retrouver deux. Ils ont eu la mauvaise idée, ou la bonne, c'est selon, de se faire sauter avec la moitié d’un immeuble. Heureusement, celui-ci était encore en construction, donc inhabité. Il n’y a pas eu de victimes, à part ces deux imbéciles.
─ Imbéciles, c'est vite dit. Il ne devait pas en rester grand-chose.
─ Assez pour les identifier. »
Helen Redfield fit signe à une secrétaire qui vint lui remettre une grande enveloppe en kraft, épaisse, qu'elle tendit aussitôt à Jude.
Celui-ci regarda la jeune femme rejoindre sa place tout en se disant que toutes les secrétaires de l'ATIDC devaient être recrutées chez Élite.
Il ouvrit l'enveloppe et sortit les photos de format A4 qu'elle contenait, parmi d’autres documents. Il y jeta un coup d’œil rapide. Vu ce qu'elles représentaient...
La police scientifique n’aurait pas pris de meilleurs clichés des lieux de l'explosion, et le médecin légiste non plus.
Il sentit que Paul Ryan essayait de regarder par-dessus son épaule.
S’ils devaient travailler ensemble, autant le mettre au parfum. Il remit les photos dans l'enveloppe et la donna à Ryan sans plus lui accorder d’attention. Il avait déjà eu son lot d’horreurs, et ça, ce n’était pas le pire.
Il regarderait le reste du contenu de l’enveloppe plus tard.
Ryan ne s’attendait pas au geste d’Archer. Il ouvrit l’enveloppe à son tour. Lorsqu'il prit conscience de ce qu’il y avait sur les photos, il faillit les lâcher. Il ne put s'empêcher de jurer.
« Bienvenue au club », songea Jude.
Ce n’était pas exactement la réaction qu’il attendait.
D’autres que lui les auraient vraiment lâchées avant de vomir leur dernier repas sur leurs chaussures, sans dire un mot, honteux. Au mieux, ils auraient tout ravalé, leur bile et leur honte, mais un visage décomposé n’aurait trompé personne. Mais rien de tout cela chez Ryan, le type n’en était sûrement pas à son premier macchabée. Il en était presque certain.
« Des questions, Jude ? » l'interrogea Helen Redfield
« Qu'est-ce qui leur est arrivé ? À part se faire sauter...
─ Il y a plusieurs façons de répondre à votre question. Encore que... »
Elle marqua une courte pause avant de reprendre.
« Que leur est-il arrivé sur L'Île ? Nous l'ignorons. L'un d’entre eux était-il responsable de l'invasion ? Nous l'avons longtemps pensé, mais il y a d’autres possibilités. Comment ont-ils survécu jusqu’à ces derniers jours ? Qui a survécu ? Qu’ont-ils fait durant ces quinze dernières années...
─ Vous l'ignorez, j'ai compris.
─ Il y a des choses que nous savons. »
Il aurait souhaité demander lesquelles, mais il n’en eut pas le temps.
Ils entrèrent dans la salle de réunion.
La pièce était plongée dans une semi obscurité, mais dès que leurs yeux s'y furent habitués, ils purent distinguer une gigantesque table ronde.
Dressé en son centre, un tableau de verre avec un rétro éclairage montrait des images qu'un homme dont ils ne voyaient que la grande silhouette sombre, debout, commentait.
L'homme avait un fort accent indien.
La surface de la table ronde réfléchissait le même cliché, sur un récepteur beaucoup plus petit, devant chaque personne qui s'y trouvait assise.
Certains participants en chassaient les images pour en étudier d’autres sur le même sujet ou bien appelaient des données supplémentaires.
L'informatique dernier cri.
Plus besoin de moniteur ou de souris, tout était intégré à la table.
Jude n’avait jamais vu cela de près.
Lui, il en était resté aux ordinateurs portables et aux tablettes.
Il n’y connaissait rien, mais il supposait que le principe était plus ou moins le même que celui utilisé par les téléviseurs dernière génération.
Il compta environ une trentaine de silhouettes autour de la table, et à peu près autant, installées des tables grandes comme des bureaux de bibliothèques, pour autant qu’il pût le deviner, disséminés dans la pièce.
Lorsque l'exposé s'acheva, les vitres s'éclaircirent et la lumière du jour revint dans la pièce révélant une salle de réunion impersonnelle avec ses murs peints en beige, ses tables de verre et ses chaises métalliques. Pas même un effort de design. Tout était agencé pour aller directement à l’essentiel.
Jude remarqua que la moitié des personnes présentes dans la pièce, autour de la table, étaient des blouses blanches, un quart des uniformes, et l'autre quart des costumes cravates, comme lui. Il y avait autant de femmes que d’hommes parmi les uns comme les autres.
Il remarqua particulièrement la présence d’une grande brune installée à la table ronde. Quelque chose en elle centralisa immédiatement son attention. Même au milieu d’une foule, il l’aurait remarquée.
Elle ressemblait à une déesse grecque, mais le bindi sur son front. Indiquait qu’elle était plutôt indienne. Ainsi que le dupatta dans les tons verts qu’elle portait noué autour de son buste.
Pas de blouse blanche, pourtant elle se trouvait parmi les scientifiques, et discutait avec un homme aux cheveux gris, le corps arrondi par l’âge et une vie… de contemplation, peut-être, car il comprit ce qui l’avait attirée chez cette femme d’âge mûr : la sagesse qu’elle dégageait. Une sorte de sérénité à toute épreuve. Son sourire bienveillant.
Il se rendit compte que l’homme avec lequel elle discutait portait une croix sur le col de sa veste.
Que faisait donc un prêtre ici ?
Solen Perry, assis en face d’eux, se leva et remercia poliment les participants à la première partie de la réunion et, sans transition, demanda assez abruptement le départ de ceux qui n’étaient pas concernés par la seconde.
Jude reporta son attention sur l'écran au milieu de la table. En l'observant bien, il ne remarqua aucun cadre, ni même un support en verre. Encore un miracle de la technologie…
L'image qu'il exposait avait tout l'air d’être une sorte d’organisme biologique. Il ne voyait pas lequel, mais il n’était pas un scientifique, encore moins un médecin, un vétérinaire ou un biologiste.
C’était peut-être seulement un fond d’écran, après tout.
La pièce s'était radicalement vidée.
Seulement deux hommes en blouses blanches restèrent assis autour de la table, la femme brune resta aussi. Le plus âgé des deux hommes, qui devait avoir entre cinquante et soixante ans, était un grand échalas aux épaules larges qui donnaient l’impression que sa tête était trop petite, anormalement proportionnée par rapport au reste de son corps.
Ses traits manquaient de finesse et tout semblait trop grand pour son visage de faux gnome : ses yeux noirs, son nez, sa bouche aux lèvres épaisses et perpétuellement souriantes.
Jude était à peu près certain que cet homme était l’Indo américain qui parlait lorsqu’il était entré dans la pièce.
À côté de lui, d’une vingtaine d’années son cadet, l’autre scientifique était aussi grand et charpenté que son aîné.
Jude s’était toujours imaginé que les vrais scientifiques n’étaient pas férus de sport, même en salle. Il en avait deux contre-exemples sous les yeux...
À part leur taille et leur métier, ils n’avaient aucune ressemblance.
Il connaissait de vue le plus jeune qui se nommait Charlie Rutherford.
Les Prix Nobel de sciences anglais étaient rares, et celui-ci faisait la Une de la presse plus souvent qu’à son tour.
Il était aussi populaire que certaines rock stars en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Il en menait d’ailleurs la vie. Pourtant, ici, il n’en avait pas l’air. Comme si endosser la blouse le rendait réellement scientifique.
À moins que l'ATIDC lui ait trouvé une laisse à sa longueur. Contrairement à son collègue, il avait un visage tout en longueur, le menton bas et le front haut, avec de petits yeux bruns, et une petite bouche aux lèvres pincées qui accentuait son air lunaire. Ses cheveux bruns et courts donnaient l’impression que ses oreilles n’allaient pas tarder à prendre leur envol.
La belle femme brune, qui se trouvait entre Rutherford et le prêtre portait un chemisier turquoise sous son dupatta et des pantalons marron glacé. Son maquillage soulignait tout à la fois sa féminité et son autorité. Elle devait avoir une cinquantaine d’années environ.
À bien la regarder, avec ses cheveux bruns retenus dans un lourd chignon, son visage ovale et quasiment sans ride apparente, ses yeux bruns, son nez droit, ses pommettes saillantes, sa bouche aux lèvres parfaitement dessinées, aux dents bien alignées, et son menton détaché de son cou, finement sculpté, elle confirmait parfaitement ses origines indiennes, mais il y avait une autre ascendance qu’il ne parvenait pas à déterminer.
Même après le départ de la moitié de ses occupants, la pièce bruissait encore de chuchotements, de grincements de chaises et de craquements en tous genres.
Helen Redfield toussota.
Elle obtint aussitôt le silence.
Elle présenta rapidement les deux nouveaux venus aux autres participants à la réunion, et en fit de même pour eux.
Jude savait que Charlie Rutherford œuvrait dans le domaine spatial et celui de la physique quantique.
Raphy Costello était biologiste moléculaire et spécialiste de la vie extraterrestre, l’une des trois sommités mondiales dans ce domaine.
Costello avait rectifié, avec un certain humour, en affirmant être le plus spécialiste des trois.
Encore un qui ne risquait pas de s’étouffer avec sa modestie.
La femme se nommait Darshana Paoli.
Indienne et Corse, songea Jude.
Il était curieux de voir le résultat de ce métissage en œuvre dans une réunion comme celle-ci. Il subodorait déjà une main de velours dans un gant de fer...
Elle était archéologue. Sa spécialité concernait les civilisations primitives d’Amérique du sud, mais en règle plus générale, ses connaissances s’étendaient à toutes les civilisations antiques à travers le monde.
Elle avait escaladé les sommets les plus hauts pour visiter des temples, abandonnés et en ruines de préférence, et plongé aussi profond qu’elle avait pu à la recherche d’épaves que l’on croyait perdues à jamais.
Tout cela pour en rapporter des artefacts rares. Tellement rares qu’ils n’étaient exposés dans aucun musée.
Alors qu’Helen expliquait cela, Jude avait surveillé Ryan du coin de l’œil.
Il n’avait pas cillé une seule fois lorsqu’elle avait évoqué l’extrême rareté des objets. Pour quelqu’un qui, soi-disant, était prêt à prendre des risques pour voler des choses rares… à moins qu’il ne s’intéresse qu’aux œuvres et non aux objets…
Décidément, cela ne collait pas. Il le sentait.
En face d’eux, il y avait trois militaires, trois généraux.
Comme du côté des scientifiques, une femme et deux hommes.
L'uniforme de la femme était celui de l'armée russe. Elle s’appelait Nastasia Yeliseyev. Les deux autres portaient des uniformes militaires européens, l’un allemand, Mayeul Herzog, l’autre français, Jonas Tudort.
Le prêtre, Marco Van Oye, quant à lui, arrivait tout droit de Rome. Il avait longtemps exercé sur la Côte Est des États-Unis, avant d’être rappelé à Rome. Apparemment, les recherches de l’ATIDC intéressaient aussi le Vatican.
C’était du moins ainsi qu’il avait expliqué les raisons de sa présence. Il n’avait rien ajouté d’autre à cette affirmation.
Dans son dos, la porte d’entrée s’ouvrit.
Jude résista à l’envie de se retourner. Il sentit la même résistance chez Ryan.
Les fenêtres s’obscurcirent à nouveau. La lumière artificielle prit le relais.
Quatre gardes du corps entrèrent, encadrant une petite femme à la peau très sombre et au regard vif et rieur, Muna Emmerson.
L’un des molosses resta sur le pas de la porte, dans le couloir, le deuxième la referma et en bloqua la sortie de son corps massif.
Personne ne pourrait franchir cette porte, pour entrer ou sortir, sans passer par eux.
Le troisième alla se placer près de la fenêtre obscurcie, faisant ainsi face à la Secrétaire Générale de l’ONU.
Pendant ces quelques secondes, le quatrième vérifia deux ou trois installations et en particulier la place que Muna Emmerson allait occuper.
Enfin, il l’autorisa à s’asseoir et se planta derrière sa chaise.

Annotations