INTERLUDE 3.7

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Les premiers mots de Muna Emmerson, prononcés dans un anglais impeccable, sans accent, furent pour remercier les personnes présentes, et celles qui avaient rendu son récent séjour Hongkongais particulièrement agréable.

Sans les nommer, elle félicitait aussi Helen Redfield et Solen Perry.

« Je vous remercie d’avoir bouleversé vos emplois du temps très chargés pour assister à cette réunion, en ma présence. Et je vous prie de m’excuser si je vous ai causé le moindre désagrément. Comme vous le savez, après ce qui est arrivé à mon prédécesseur, les mesures de sécurité concernant le poste que j’occupe actuellement, ainsi que ceux concernant ma personne, sont extrêmement contraignantes. Mais, si j'en crois le rapport que j'ai eu le temps de lire en détail, je me devais de vous rencontrer tous le plus rapidement possible. »

Elle marqua une pause afin que chacun puisse s’imprégner des risques qu’elle prenait en les honorant de sa présence et, surtout, de l’urgence de cette importance réunion.

« Ce qui arrivera dans les prochains jours, les prochaines semaines, et cela jusqu’aux prochaines années, et la manière dont nous réagirons tous, seront décisifs pour l’avenir de l’Humanité . Aussi, ne vous ferai-je pas perdre votre temps. Cependant, avant de penser à la sauvegarde de notre Univers dont nous connaissons encore si peu de choses, je souhaiterais d’abord voir ce que nous pouvons faire pour notre planète. Ensuite, nous verrons comment étendre les mesures que nous prendrons pour la protéger, et si c'est possible. »

Le garde du corps, derrière elle toussota, tandis qu’elle consultait une dernière fois le rapport sur son écran tactile.

Elle ne sembla guère s’en émouvoir.

Jude en déduisit que ce n’était pas avec elle qu’il souhaitait établir le contact. Quelqu’un communiquait avec lui au travers d’une oreillette invisible.

Muna Emmerson se redressa soudainement.

« Benson, dites ce que vous avez à dire », ordonna-t-elle.

Le garde du corps s’exécuta.

« Madame Redfield, un certain Janus Oldman souhaiterait entrer. Il prétend être attendu. »

Helen Redfield pâlit légèrement, mais suffisamment pour que Jude le remarque.

« Exact. J’avoue l’avoir complètement oublié. Dites à votre collègue… »

La porte s’ouvrit et un homme en blouse blanche entra.

Il pestait contre l’homme qui lui avait refusé l’entrée de la salle de réunion sans s’apercevoir que tous les regards, excepté celui de la Secrétaire Générale des Nations Unies, étaient tournés vers lui.

À sa blouse blanche, Jude en déduisit qu’il faisait partie des scientifiques. Lui, au moins, il correspondait à l’idée qu’il se faisait d’un vrai scientifique. Complètement dans son monde, à des années-lumière de la réalité.

Par-dessus sa blouse, qu’il avait passée sur un costume gris foncé qui aurait pu être très élégant sans elle, il portait un énorme sac à dos qui avait été fouillé par le garde du corps à l’entrée.

Janus Oldman n’avait pas pris le temps d’en refermer toutes les poches, si bien que l’on pouvait apercevoir toutes sortes de choses en déborder : des vêtements, des livres, des feuilles, des cartes, des chaussures à crampons…

Jude se demanda si c’était vraiment à cause de son oubli qu’Helen Redfield avait pâli, ou si c’était parce qu’elle s’attendait à voir arriver un phénomène difficilement contrôlable.

Solen Perry l’aida à se délester de son surplus de bagages.

L’homme n’était pas très grand, la cinquantaine bien tassée, et un regard qui en paraissait des milliers de plus. Ses cheveux étaient sombres et bouclés, mais il n’avait aucune particularité physique ou faciale, à part un visage et des mains hâlés par le soleil.

« Pincez-moi, je rêve… murmura tout bas Ryan. On dirait Monk… »

Jude le regarda sans comprendre ce qu’il voulait dire.

« Vous savez… ce type… ce flic, dans cette vieille série télé, qui a peur des microbes… »

Jude se désintéressa de lui.

Ryan avait un problème avec les ordres visiblement et faisait mine de se comporter comme s’il avait le QI d’une huître. Cela promettait.

Il y avait deux catégories d’hommes que Jude ne supportait pas : les héros et les abrutis. Il arrivait que les premiers soient aussi les seconds.

Pour l’instant, Ryan n’entrait que dans la seconde catégorie. C’était du moins ce qu’il voulait faire croire.

« Lorsque Monsieur Oldman se sera installé, nous pourrons continuer », signala Helen Redfield d’une voix aussi posée qu’elle le put.

Ainsi, il y avait au moins une personne capable de la faire sortir de son calme légendaire.

Janus Oldman voulut sortir un bloc-notes de l’une des poches de son sac, mais ne réussit qu’à le déchirer, quant aux crayons, qu’il essaya aussi d’extraire de cette même poche, ils volèrent tout simplement au-dessus de lui avant de retomber lamentablement autour de lui.

Il jura dans une langue que Jude ne reconnut pas, mais qui ressemblait toutefois à du latin.

Perry se leva à nouveau et alla chercher un bloc et un crayon posé sur l’un des bureaux, comme s’il avait prévu cette éventualité, et le tendit à Janus qui le remercia d’un signe de tête et s’installa entre lui et Costello.

Jude entendit Ryan pouffer discrètement de rire.

La réunion put enfin se poursuivre.

Les lumières artificielles baissèrent d’intensité, tandis que l’écran au milieu de la table s’alluma.

Jude était persuadé qu’il n’y en avait pourtant pas une seconde avant. Il comprit alors que cela n’avait rien à voir avec les nouvelles télévisions que les fabricants avaient lancées sur le marché, il y avait quelques mois. C’était encore plus avant-gardiste…

Il s’agissait d’un genre de projection en 3D donnant l’illusion d’avoir un écran devant soi.

Par contre, il avait eu raison pour les petits écrans sur la table. Ils étaient bien incrustés. Il en vit un juste, sous ses mains. Il les retira vivement pour mieux voir l’écran.

Helen Redfield prit la parole :

« Il y a quelques années, nous avons eu affaire à une invasion d’un nouveau genre sur une petite île de l’Océan Indien : des créatures venues d’un autre univers. Fort heureusement, cette invasion y est restée confinée, et nous sommes persuadés avoir évité le pire. Sur cette île se trouvait un groupe de scientifiques chargé d’étudier un vaisseau spatial de toute évidence d’origine extraterrestre et les artefacts qu’il contenait. Il avait été découvert une vingtaine d’années plus tôt, au large du Yémen, suite à l'élargissement d’une faille.

─ Pourquoi n’en avons-nous pas entendu parler ? » demanda quelqu’un dans l’obscurité de la pièce.

« Cette découverte a été tenue dans le plus grand secret.

─ Vous, quand l’avez-vous appris ?

─ Nous ne l'avons appris que très tardivement.

─ À propos des artefacts… »

Helen Redfield ne le laissa pas finir sa phrase.

« Parmi les artefacts découverts à l’intérieur du vaisseau, il y avait un gigantesque anneau. D’après les rapports que nous avons obtenus après la reprise du projet, les scientifiques avaient émis l’hypothèse que cet anneau puisse être une porte ouvrant sur d’autres lieux à une grande distance de son point de départ… ou sur d’autres mondes. Ce que nous avons nous-mêmes confirmé par la suite. Nous avons donc pensé que ces savants l’avaient ouverte par erreur au cours de l’une de leurs expériences. Or, nous avons récemment découvert que cette porte n’avait pas été ouverte de leur côté, mais bien par ceux de l’autre monde… ou plutôt d’un autre monde… et que leur objectif en cela était d’envahir le nôtre… Pas seulement notre planète. Nous sommes aussi persuadés que cette intrusion n’était pas une première tentative.

─ Êtes-vous certaine que cette porte est d’origine extraterrestre, d’après ce que je lis dans le visiodossier et non plus ancienne que ce que l’on imagine… créée par une civilisation qui nous serait encore inconnue ? » interrogea le Général français.

Jonas Tudort était le plus jeune des trois généraux.

Il avait à peine quelques cheveux gris. Il était sans doute aussi l’homme le plus séduisant de la pièce. Il avait un sourire à damner un ange, ou en l’occurrence, une archéologue.

Contrairement aux deux autres, il se dégageait de sa personne une certaine nonchalance qui n’avait rien d’arrogant. Elle était probablement inhérente à ses origines méditerranéennes. Il donnait l’impression d’être un homme droit dans ses bottes. Son regard brun, presque noir, brillait d’intelligence. Tout comme celui de l’Allemand, mais d’une toute autre manière.

Sa voix invitait à l’écoute. Une voix basse, douce et mélodieuse.

Jude s’était attendu à ce que ce soit Darshana Paoli qui lui réponde, et le français aussi sans doute.

Ce fut Janus Oldman :

« Vous songez sans doute à une civilisation aussi ancienne que celle des Atlantes ? »

Le Général français acquiesça :

« S’ils ont existé, oui. Après tout, vous nous avez demandé d’avoir l’esprit ouvert… et après tout ce que nous avons dû lire se rapportant à ce projet Stargate

─ Je peux vous assurer qu’ils ont existé, même si on ne leur donnait pas encore ce nom.

─ En avez-vous la preuve ? demanda le religieux. »

Janus ignora superbement son intervention.

« Et vous avez tout à fait raison, cette porte est plus ancienne que tout ce que nous connaissons sur la Terre… plus ancienne que la civilisation atlante.

─ Alors je repose ma question », tenta à nouveau Marco Van Oil. « En avez-vous la preuve ? »

Jude perçut la légère hésitation de Janus Oldman comme s’il avait eu l’envie de lui répondre qu’il en était la preuve vivante. Néanmoins, il s’en abstint.

Le scientifique opéra une petite manœuvre sur son écran individuel.

Aussitôt, tous les écrans annoncèrent l’arrivée d’un nouveau dossier.

« Toutes les preuves sont dans ce dossier. Nous avons étudié la porte sous toutes ces coutures. Vous y trouverez les différentes méthodes d’études, ainsi que les résultats.

─ J’ai entendu dire qu’il existait d’autres portes, plus petites… Savons-nous où elles se trouvent ? »

Le Général russe était une femme qui approchait de la retraite.

Elle possédait un charme éthéré qui aurait pu faire d’elle une reine des neiges, un port élégant quelque peu militaire, mais le moindre de ses gestes était empli d’une grâce contrôlée. On sentait qu’ils avaient été étudiés pour inspirer la confiance.

Ses cheveux, retenus en chignons sur sa nuque étaient blancs, mais ils avaient dû être blonds autrefois. Elle avait des yeux d’un bleu myosotis qui faisaient ressortir la pâleur extrême de sa peau, et la chirurgie esthétique n’était visiblement pas dans ses habitudes tant elle avait le poids des responsabilités sur le corps, et celui de l’expérience sur le visage.

Elle n’aurait pas été moins séduisante si elle n’avait pas su utiliser les différents artifices que l’on n’enseignait que dans l’armée russe, et en particulier dans le secteur des renseignements, tels la distribution automatique de sourires typiquement féminins, et la maîtrise parfaite de sa voix.

Raphy Costello prit la parole :

« Nous avons essayé de reconstruire celle que nous avions retrouvée en antarctique, mais nous n’y sommes pas parvenus. Il nous manquait trop de fragments. Quant à la seconde, celle qui aurait dû se trouver en Égypte… nous ne l’y avons jamais trouvée. »

Il se pencha légèrement en direction de Darshana Paoli et l'incita discrètement à prendre la parole.

« Nous ne désespérons pas la trouver, un jour, expliqua-t-elle. Il reste tellement de tombes et de monuments sous les sables, alors pourquoi pas une porte. »

Raphy Costello reprit la parole :

« Une Porte des étoiles. Nous savons que ces Portes ne sont pas les mêmes que celle qui a été découverte au large du Yémen. D’abord, elles sont beaucoup plus petites. Ensuite, elles ouvrent sur des planètes qui appartiennent à la galaxie dans laquelle se trouvent ces portes, non sur des univers différents… ou parallèles… Contrairement à notre… Méga Porte des étoiles. Enfin, en l'état actuel de nos recherches, nous pouvons le supposer. »

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