INTERLUDE 3.8

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La Secrétaire Générale des Nations Unies intervint à son tour :

« Quelle mesure avons-nous pris pour que ce qui est arrivé sur l’Île ne se reproduise pas ?

─ Les plus strictes », répondit aussitôt Helen Redfield.

« À savoir ?

─ Nous avons commencé par déplacer la porte, pour le cas où quelqu’un aurait entendu parler de ce qui s’est passé sur l’Île des Brumes et aurait l’envie d’y aller voir. Aujourd’hui, il ne trouverait rien de plus que de la végétation, quelques oiseaux et surtout des insectes. »

Jude sentit la colère monter en lui. Qui donc aurait pu parler de L’Île ? À sa connaissance, aucun de ses collègues, lorsqu’ils étaient encore en vie, n’aurait eu envie d’en parler. Maintenant, il était le dernier. Il ne remettrait jamais les pieds là-bas, même si c’était devenu un paradis. Il n’inciterait personne à aller y faire un tour.

Il se concentra sur la voix d’Helen Redfield qui poursuivait.

« Pour ce qui est de la Porte, elle-même, si nous en avions eu la possibilité, nous l’aurions transportée sur la Lune ou sur Mars depuis longtemps, mais nous avons dû nous résigner à la placer sur une île artificielle mobile, dans le Pacifique. Elle ne reste donc jamais au même endroit, et si besoin, nous pouvons la changer d’océan. Nous avons une quinzaine de techniciens et de gardiens qui la surveillent sans relâche nuit et jour, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et trois scientifiques en poste permanent, dont le docteur Janus Oldman, ici présent. »

Ce qui n’était pas très rassurant, songea Jude.

La réaction consternée de Paul Ryan confirma qu’il pensait la même chose que lui.

« Nous sommes en contact avec eux toutes les heures. Concernant les locaux, nous avons reconstruit un complexe, et chaque pièce peut devenir une unité indépendante en cas d’invasion. Ce qui signifie que tout endroit considéré comme contaminé d’une manière ou d’une autre, peut-être isolé, et la contamination peut non seulement y être confinée, maintenue, mais aussi éradiquée. Les parois de ces pièces sont quasiment impossibles à perforer. Elles sont aussi solides que des coques de vaisseaux… spatiaux. Aqhat Baaliaton nous a beaucoup aidés en cela. »

Helen Redfield eut un regard en direction de Jude. Sans doute pour observer sa réaction.

Il n’avait plus entendu parler de cet Aqhat Baaliaton depuis que Max et lui l’avaient ramené avec son satané Occulteur sur Terre.

Jude n’avait même jamais su son nom jusqu’à aujourd’hui. Un nom pareil, cela ne s’oubliait pas.

Au moins, il avait survécu aux traitements que lui avaient infligés ses tortionnaires.

Il n’aurait certainement pas parié là-dessus le jour où ils l’avaient ramené sur Terre.

« Rien ne peut normalement entrer ou sortir de cette base, ajouta Helen Redfield.

─ Normalement ? » s'étonna le Général russe.

« Vous savez très bien que nous ne sommes pas infaillibles. Nous ne pouvons tout prévoir. Le risque zéro n’existe pas.

─ Dans ce cas présent, il le faudrait pourtant.

─ Je vous assure que nous avons fait tout notre possible, Général Yeliseyev. En ce qui concerne la porte, elle-même, Aqhat Baaliaton nous a conseillé de la fermer avec un iris ou, si vous préférez, une barrière hermétique suffisamment éloignée du vortex pour ne pas subir une dématérialisation, et suffisamment proche pour empêcher tout corps venant de l'autre côté de se matérialiser de notre côté. Et au cas où ce premier rempart céderait, un champ de force prendrait aussitôt le relais. Cela fait plus de quinze ans que nous avons établi ces procédures de sécurité, et elles n’ont jamais failli jusqu’ici.

─ Parce qu’il y a eu des tentatives ? » demanda Jonas Tudort.

« Quelques-unes, effectivement. Et nous n’en connaissons pas l'origine. Nous refusons tout contact extérieur pour ne pas courir de risque... Sauf lorsque nous les sollicitons.

─ Lorsque vous les sollicitez ? » s'étonna Marco Van Oil

« Depuis que nous avons eu la preuve qu'il s'agissait d’une porte, nous avons mené des expériences en ce sens...

─ Je vous demande pardon ? »

Helen Redfield prit le verre qui se trouvait près d’elle et but une gorgée d’eau, avant de le reposer lentement, à sa place, sur la table.

Sa main tremblait légèrement.

Jude se rendit compte que la seule personne qu'elle craignait un tant soit peu dans cette pièce, était l’homme de Dieu, ou du Vatican : Marco Van Oil.

Était-il capable de mettre en péril les projets de l'ATIDC ? Quels projets d’ailleurs ? Si tel était le cas, serait-ce une bonne ou une mauvaise chose ?

« Vous venez de nous expliquer que vos prédécesseurs ont failli causer la perte de notre planète à cause de cette porte, et vous, vous nous dites que vous reproduisez leurs expériences ?

─ Comme je vous l'ai dit, ils n’étaient pas responsables de ce qui est arrivé. La porte s’est ouverte sans leur intervention. En ce qui nous concerne, nous prenons toutes les précautions nécessaires.

─ C’est ce que vous nous dites. Parce que cela vous arrange.

─ Non, Mon Père. Nous contrôlons chaque donnée, chaque élément… Tout ce qui est inhérent à chaque voyage, et nous allons toujours dans le même univers. Un univers quasiment similaire au nôtre. Un univers jumeau, pour être exact… que nous commençons à bien connaître parce que nous y avons établis des contacts.

─ Quelle est la fréquence de ces voyages ? » demanda le français.

« Environ un par an.

─ Et vous y envoyez des gens ?

─ Pas obligatoirement. C'est arrivé deux fois. »

L'allemand, Mayeul Herzog, qui n’avait pas parlé jusqu’ici jugea opportun d’intervenir.

« Notamment, une mission qui s'est soldée par la mort de neuf soldats. Des soldats pourtant aguerris puisqu’ils avaient tous survécu aux créatures qui avaient envahi l'île de l'Océan Indien quinze ans plus tôt. Deux seulement en sont revenus : Max Ryan, et Jude Archer ici présent. »

L'allemand était un homme aux abords sympathiques avec sa figure avenante qui évoquait vaguement celle de Cary Grant.

Il avait une façon quasi mécanique de sourire aimablement à tous ceux qui croisaient son regard. Ses yeux gris étaient très vifs, perpétuellement en mouvement, sous un front court et une chevelure mordorée, courte.

Plutôt athlétique, il semblait pourtant aussi sec qu'un arbre mort.

« Nous savions tous que cette mission était à haut risque, se défendit Helen Redfield.

─ Puisque monsieur Archer est ici, peut-être pourrait-il nous en parler lui-même ? »

Jude regarda Herzog cherchant une expression sur son visage qui n’en exprimait aucune, puis Helen Redfield qui lui fit un signe d’assentiment de la tête.

« Comme l'a dit Madame Redfield, c'était une mission à haut risque, et même prévenu de ce que nous pouvions trouver de l'autre côté, chacun d’entre nous savait qu'il pourrait ne jamais en revenir.

─ Saviez-vous pourquoi on vous avait envoyé de l'autre côté, comme vous dites ?

─ Nous devions récupérer un homme qui était prisonnier d’un tyran nommé Cottos.

─ Qui était cet homme ?

─ Aqhat Baaliaton.

─ Un Goa’uld.

─ Je vous demande pardon ?

─ Un extraterrestre, si vous préférez. Pas des plus pacifiques, connu sous le nom de Ba’al. D’après ce que nous avons appris des Goa’ulds… grâce aux rapports de l’ATIDC, d’ailleurs. Évidemment, pas l’un de ceux qui nous ont été aimablement fournis…

─ Je l'ignorais… Nous l'ignorions. Pour nous, il avait toutes les apparences d’un être humain, sûrement pas en état de nous agresser lorsque nous l’avons récupéré. Surtout, il était le seul à pouvoir faire fonctionner le dispositif de protection… l’Occulteur… Il l’est toujours pour autant que je le sache. »

Concernant les origines de cet homme, il s’en était plus ou moins douté lorsqu’il avait vu ses yeux s'illuminer brièvement.

Il n’en avait cependant parlé à personne, pas même à Max ou au psy. Il avait toujours pensé que cela faisait partie des choses qui pouvaient le conduire à l'hôpital psychiatrique, ou six pieds sous terre.

Pour le reste, il avait brodé à partir des informations qu’il avait retenues.

Il avait l'impression que cette réunion tournait à l'interrogatoire.

« Le fameux Occulteur de Mondes, j'imagine ? »

Le ton de l'allemand indiquait qu'il n’y croyait pas beaucoup.

« Exact.

─ L'avez-vous vu ?

─ Je l'ai même tenu entre mes mains, si vous voulez savoir… et, aussi vrai que je vous vois en ce moment, j'ai vu ce qu’était vraiment l'Occulteur de Mondes, même si je ne l'ai pas compris sur le moment.

─ Comment cela ? demanda Nastasia Yeliseyev.

─ Si vous aviez la vision d’une sorte de roue en mouvement, plus grande et plus lourde que tout ce que vous pourriez imaginer, avec des symboles, des écritures, gravés sur ses deux faces, vous en penseriez quoi ?

─ Merci, Jude », intervint prestement Helen Redfield.

Il avait employé un ton plus sec qu'il ne l'avait souhaité.

Cette partie de son discours était véridique. Il n’avait tenu l'objet qu'il croyait être l'Occulteur de Mondes que quelques instants, et il avait eu cette vision d’une roue gigantesque en mouvement.

Il avait mis des années à la comprendre, et un jour, sans savoir comment, il avait su que ce qu’il avait eu entre les mains n’était qu'une pièce à ajouter à un mécanisme complexe. Une clé.

Il avait su aussi, ce jour-là, que tout ce qui avait été fait pour la ramener sur Terre, ainsi que son propriétaire, ne l'avait pas été en vain.

S'il y avait quelque chose qui menaçait son monde, et s'il y avait un moyen de contrer cette menace, et si cette chose était l'Occulteur, alors il avait fait les bons choix. Ils avaient tous fait les bons choix. Ses compagnons ne seraient pas morts pour rien…

Ces gens étaient justement en train de tout remettre en cause sans prendre en considération ceux qui avaient donné leur vie pour eux.

Il avait, de nouveau, senti la colère monter en lui.

Il y avait tellement longtemps que cela ne lui était pas arrivé...

« Lorsque vous n’envoyez pas des gens, que faites-vous ? demanda la russe d’une voix posée et rassurante, comme si elle cherchait à faire baisser la tension qui venait de s’installer dans la pièce.

─ Nous en recevons. Aqhat Baaliaton, et trois autres Goa’ulds. En fait, ils ne se font pas appeler ainsi. Ils disent être des Tok’ra, une faction pacifique des Goa’ulds. Cependant, deux d’entre eux ont été tués, il y a quelques années, et Aqhat Baaliaton avait disparu… pour les raisons que nous connaissons tous, maintenant.

─ Je croyais que ce Baaliaton était originaire de notre univers.

─ Il n’a jamais été très clair à ce sujet. Tout ce que nous savons, c’est qu’avec ou sans notre porte, il voyage d’un univers à l’autre. Mais il a vécu sur notre monde bien avant que la Porte soit découverte. Une partie de ce que nous savons à son sujet nous vient de ses connaissances. C’est aussi lui qui nous a fourni les coordonnées pour ouvrir la Porte sur l’Univers Jumeau. S’il avait été notre ennemi, nous ne serions pas là à en discuter. »

Le français décida d’aborder autrement le problème que cela lui posait.

« À ce sujet, peut-on vraiment lui faire confiance ? Quel bénéfice tire-t-il de sa collaboration avec nous ? Après tout, c’est un extraterrestre lui aussi… Nous avons toujours vécu dans l'hypothèse que si nous rencontrions une civilisation plus élevée que la nôtre, il y aurait de fortes chances qu'elle essaie de nous conquérir ou de nous anéantir.

─ Elle pourrait aussi vouloir vous aider », suggéra Janus Oldman.

Jude remarqua qu’il avait utilisé le vous au lieu du nous.

Cet homme l’intriguait. Lui aussi jouait à un double jeu, mais lequel.

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