Marie-Cendreline des Roches – Partie I Là où la raison trébuche

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La destruction de la Nouvelle-Bastille par les Communards au plus fort de leur délire insurrectionnel contraignit la République naissante à agir dans l’urgence. L’effondrement du bastion scella également le destin d’un autre édifice dont les fondations remontaient aux premiers soupirs surnaturels de l’État : le Dépôt Anormal Centralisé.

Sous la supervision hâtive du tout jeune Ministère des Affaires Occultes, on engagea le rapatriement des artefacts, grimoires et entités dormantes. D’abord les Fonds Anormaux du Roy, vestiges des chambres closes de la monarchie, puis les possessions de la Singulière Académie Impériale, cette institution aux volets toujours clos, où Napoléon avait réuni les dérives du savoir hermétique.

La chance voulut que la majeure partie de l’arsenal surnaturel de France soit en attente de transfert au site Boyard, une forteresse insulaire récemment cédée par un spéculateur local à nul autre que Jean Passepartout, célèbre pour ses circulations impossibles au travers du monde.

Du côté des insurgés, on ne sut que faire de ces reliques. La plupart restèrent enfermées dans des caveaux que nul ne comprenait. D’autres furent détruites à l’aveugle ou simplement ignorées.

La décision finale, entérinée par le Conseil Restreint des Archives Noires, imposa une dispersion provisoire des Legs, selon une logique de dissimulation sous couvert d’érudition. Les objets physiques, œuvres figées ou cristallisations dangereuses, furent dirigés vers la Salle aux Rideaux, aile condamnée du Musée du Louvre. Les écrits, incunables, manuscrits toxiques et fragments linguistiques encore vibrants furent acheminés vers la Section Enfer de la Bibliothèque Nationale de France, cette cavité construite sous la Révolution, dans les fondations mêmes du non-dit.

C’est entre les piliers tordus de la Section Enfer, dans l’antre humide des ouvrages impossibles, que Marie-Cendreline des Roches fut affectée pour la journée du 14 avril 1882.

À l’étage supérieur, sous les plafonds de marbre, les Abjurants de la Grande Caserne de la Gendastrerie Nationale délibéraient. L’objet de leur réunion : déterminer si la Gendastre des Roches devait être élevée au rang de Maréchal des Logiques.

On ne l’avait pas conviée à l’audience. On l’avait relocalisée. Ce n’était ni une sanction ni une faveur. C’était une de ces décisions typiques des Archives Noires où l’on récompense en isolant et où l’on éprouve sous prétexte de préserver.

Espérer était un mot sans usage ici. Seuls comptaient l’observation, le palimpseste et le jugement différé.

Marie-Cendreline avait fait ses preuves.

Et elle les avait faites dans la boue, le sang, et les zones d’amnésie réglementaire. Sa dernière mission, menée le mois précédent sous la supervision distante de l’Abjurant Orsse, n’avait guère été concluante.

L’entité en cause, un mage parasite ayant rompu le Pacte des Cycles, n’avait pas été neutralisée. Mais elle avait été remarquée. Et dans ces métiers-là, parfois, cela suffisait.

L’autre obstacle à son ascension portait un nom moins abstrait : son bras droit manquant.

Arraché net l’an dernier par une créature pré-diluvienne échappée d’un gouffre oublié, le membre n’avait jamais été retrouvé. Il avait probablement été digéré. Ou offert à quelques entités antédiluviennes.

Depuis, son corps portait cette absence comme une relique.

Sa silhouette, droite dans l’uniforme noir réglementaire, évoquait moins un corps vivant qu’un moulage fonctionnel. La peau semblait pâliee comme du papier trop longtemps conservé.

Rien ne dépassait. Ni les cheveux, tirés en un chignon sévère. Ni les anciennes taches de rousseur, effacées sans lutte.

Tout en elle relevait désormais de l’impératif. Jusqu’à son regard, deux sphères de métal noirci, qui ne cédait plus au clignement.

Les Archives Noires lui avaient offert un poste sédentaire. Elle aurait pu devenir Conservatrice, analyste de Codex, ou Rédactrice de Protocole dans une salle sans fenêtres.

Elle avait refusé.

Depuis que le bibliothécaire, ce fonctionnaire aux fonctions mêlées de secrétaire, de gardien et d’exorciste, s’était fondu entre deux rayonnages, elle n’avait plus vu âme qui vive. Le silence était absolu, si ce n’est les murmures… des livres en veille, des artefacts encore en quarantaine, des savoirs non encore oubliés.

Marie-Cendreline des Roches avançait à pas lents. La Section Enfer, dans son immensité labyrinthique, n’avait rien d’un lieu de consultation. C’était un sas d’épreuve, une chambre d’attente pour les esprits en balance.

Elle ferma les yeux. Inspira. Longuement.

Puis glissa sa main dans la poche intérieure de sa veste de gendastre. Ses doigts rencontrèrent le bois usé d’un petit jeton gravé, un anneau fendu, un éclat de verre aux reflets bleutés et une perle d’os de gypaète.

Des talismans, des fragments, des restes. Officiellement, ces objets étaient proscrits : toutes traces mémorielles personnelles devaient être purgées à l’entrée des Archives Noires.

Mais dans les faits, aucun gendastre n’en sortait vraiment indemne. Et chacun, à sa manière, portait ses reliques. Des souvenirs rendus tangibles. Des protections illusoires. Mais parfois l’illusion seule suffisait à tenir l’oubli à distance.

Un frisson remonta le long de son dos. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, plus de rayonnage. Un mur aveugle que la topographie du lieu ne laissait pas prévoir. En son centre, une vitrine encastrée.

Derrière le verre scellé, quelque chose pendait. Une cape de cuir rouge suspendue sur un cintre de fer noirci. Elle brillait d’un éclat humide, comme fraîchement écorchée, et semblait encore suinter légèrement à la jointure des coutures. Trop humaine pour n’être que de l’animal. Trop charnelle pour appartenir à un vêtement. Une plaque de laiton, sobrement rivetée au bas du cadre, portait une inscription en capitales gravées à l’acide : "CHAPERON ROUGE.1851"

Sur un guéridon à trois branches vermoulues, une cagette en bois blanc remplie de foin encore parfumé d’absinthe et de soufre. Au centre de ce lit végétal reposait une fiole ronde en verre soufflé vert pâle et scellée à la cire. Une plaque métallique y était fixée au col : "M.S.L.R.1715"

Posé contre le bord de la boîte, un mince cahier sans titre relié de fil rouge. Sur la page de garde, une annotation d’un certain Frère Sébastién datée de 1841 : "Ce récit, collecté aux abords de la forêt de la Joux, ne doit pas être confié aux enfants, ni aux rêveurs, sauf à vouloir perdre les uns et corrompre les autres."

Marie-Cendreline le saisit sans mot dire. Le parchemin était chaud. Et il palpitait.

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