Le Loup Ravissant Dossier sur la Grande Hantise du Bois de la Joux
Cette histoire nous fut comptée par les anciens de Longevelle, en Franche-Comté. Un village isolé, accroché aux confins du plateau de Maîche, marqué par une toponymie de clairières, de bois profonds et de lieux-dits au goût ancien, tel le bois des Pendus ou la Combe de la Louvière.
Il fut un temps, au cœur d’un hiver immobile de plusieurs années, où les ormes saignaient de leur écorce et où les cloches des villages tintaient pour les morts plus que pour les vivants. Nul ne sait comment commencèrent les événements, mais un homme fut encorné aux champs par l’un de ses bœufs. Il vida ses viscères sous un hêtre, et rendit l’âme avant même que le prêtre n’ait pu lui souffler les derniers sacrements.
La nouvelle se répandit vite parmi les âmes resserrées de Longevelle. La compagne du défunt, enceinte de plusieurs lunes, fut saisie par la douleur. Le travail s’annonça trop tôt, trop long, trop noir, disaient les vieilles. Mais la mère du mort, qui avait jadis porté le drap des Pénitents d’un de ces ordres nouveaux, ne pouvait souffrir de perdre une autre chair. Elle alla égorger le seul agneau noir du village, trempa le vêtement de rituel dans le sang du père, et recouvrit l’enfant à peine né de ce linge maudit.
L’enfant survécut. Un demi-être. Un cœur de brume et de cendre. Et l’on raconte qu’il grandit dans le tissu, sans lait, sans pleurs. Constatant l’étrange survie de l’enfant, et redoutant plus encore ce qu’elle augurait, les villageois se réunirent dans la petite église rongée par le salpêtre. À voix basse, entre le fer froid de la cloche et les ombres projetées par les cierges, ils accusèrent la vieille femme d’avoir pactisé avec les forces tordues qui rôdent sous la lande.
Mais, même habités par la peur, ils ne purent se résoudre à tuer l’une des leurs. Ils lui imposèrent l’exil. Qu’elle quitte le seuil des hommes, et qu’elle gagne le cœur obscur du bois de la Joux, là où le vent porte des hurlements sans gueule, là où commence le Pays des Crocs et des Griffes.
La vieille femme ne protesta pas. Elle hocha la tête. Puis, avant de partir, elle s’en fut prévenir sa belle-fille ; et la prévint, non par paroles, mais par œuvre. Elle se mit à l’ouvrage, sous le ciel bas du dernier soir. Là, dans un recoin de grange, elle forgea un ruban unique, que nulle lame ne pourrait rompre, et dont la trace demeurerait même si le monde se fendait. Pour ce faire, elle rassembla les éléments nécessaires, dans une alchimie sauvage oubliée des grimoires : elle déroba à un chat noir le bruit de ses pas, retira de sa propre joue un vieux poil dru, plongea ses mains sous le plateau de Maîche pour en extraire un fragment de ses racines, prit un nerf d’ours, un crachat d’oiseau et subtilisa l’haleine d’un poisson, surpris dans un filet sans eau.
Avec ces matières, elle tissa un lien. Un fil du monde d’avant. Une veine du dessous. Elle le noua à la dernière planche de la clôture de la masure de sa belle-fille, et le laissa s’enfoncer seul dans la forêt, comme une invitation silencieuse. Il s’étira ainsi jusqu’à sa nouvelle demeure : une maisonnette bâtie là où l’ombre est la plus épaisse, dont le toit était fait de plumes volées aux chouettes et les murs, de poils arrachés à la bête tapie.
C’est dans ce contexte froid que vécut l’étrange enfant, que sa mère appela Régine, mais que les hommes du village surnommaient Chaperon Rouge, à cause du manteau vermillon qu’elle portait toujours. Elle ne portait pas le rouge comme un ornement, mais comme un poids.
Un jour, la mère lui remit un panier contenant un pain de seigle, une fiole d’absinthe verte et un morceau de miroir fêlé. "Va chez ta Grand-Mère. Elle est malade. Et surtout, ne quitte pas le ruban." Mais personne ne dit jamais pourquoi il ne faut pas quitter le ruban. On répète l’interdit, sans en sonder la racine.
La petite Régine, curieuse, suivit la sente, mais elle entendit bientôt une voix douce, parfumée de brume et de musc : celle d’une créature en forme de femme et de louve, drapée de silence et d’argent.
"Pourquoi te hâter, enfant ?" dit-elle. "Ta grand-mère dort d’un sommeil profond. Marche avec moi, je connais un lieu empli de fleurs pour offrir un bouquet à ton aïeul…"
Le bois s’ouvrit comme un livre défendu. Le sentier devint labyrinthe. Les pierres murmuraient des vers oubliés. La Louve Noire chantait, ses crocs luisant sous un sourire poli. Bien vite, elle profita de l’innocence de la petite Régine, éperdue dans une clairière à ramasser des fleurs pour sa grand-mère, pour prendre les devants.
Arrivée à la chaumière, la Louve prit la place de l’aïeule. Elle n’en fit pas grand-chose : un seul cri. Un geste net. Le tissu se referma, et le rituel fut accompli, comme tant d’autres avant.
Elle mit sur la table les restes : un verre de sang et un morceau de la cuisse de la carne. Puis elle attendit, sous la forme approximative d’une vieille femme : les yeux trop grands, les mains trop fines, le souffle trop calme, les dents trop longues.
Pendant ce temps, la petite Régine vagabondait dans les clairières et les bois, jusqu’à tomber sur des pierres dressées, entourées d’un cercle de fées. Là-bas, la petite fille drapée de rouge interrogea les esprits de la terre : quelle était le nom de l’être qui l’avait perdu ? Alors les pierres répondirent : "MAGNUS.SAEVUS.LUPUS.RAPIEN". Fort de cette connaissance, elle rajouta dans la fiole d’absinthe un de ses cheveux. Puis la jeune fille reprit la route de la masure de sa mère-grand.
La petite Régine entra. Le silence était pesant. Elle sentit que quelque chose mentait dans la pièce. La ravissante Louve, cachée sous les draps, invita sa fausse descendante à se mettre à table. Ni l’hostie ni l’absinthe n’avaient laissé en elle une telle chaleur : la chair était tendre, et le sang portait un parfum d’initiation.
Après quoi, la fausse-vieille invita la petite Régine à la rejoindre. Et alors que la Louve tendait les bras, la fillette posa le miroir devant elle. Elle le regarda, et ne vit rien d’autre qu’un appétit. Le reste de lui avait été mangé par son propre nom tandis que la jeune fille prononça les mots suivants : "Trois pas dans les ronces, trois pas dans la neige, Qui va là ? C’est l’ombre sans siège. Ouvre ta gueule et donne ton nom, Avant que minuit rompe le don."
Et là, miracle ou piège, la Louve se vit. Non pas comme elle se prétendait, mais comme elle était : une chimère antique, cousue d’ombre et de lamentations, forgée des restes d’un dieu déchu. Un être qui n’avait plus sa place en ce monde.
Elle hurla. Le miroir se brisa. Encore. Du sol montèrent les racines noires du Bois de la Joux, enserrant la créature. La Petite, quant à elle, ouvrit la fiole d’absinthe, mais ce n’était pas de l’absinthe : c’était maintenant une essence verte, distillée par les fées et les esprits de ce pays, un dissolvant d’illusions. Mais le prix de pareille miction n’était pas moindre.
La Louve fut bannie. Son cri se grava dans les poutres de la chaumière. Depuis ce jour, on dit que le sentier qui mène à la chaumière n’est plus le même. Il se déplace. Il évalue. Il choisit qui pourra passer. Et la fillette ? Elle ne rentra jamais. Mais parfois, à l’orée du bois, les Gendastres retrouvent des empreintes d’enfant aux pieds nus, et un fragment d’étoffe rouge accroché aux ronces.
Rapport 47-B des Archives Noires : Le bois de la Joux, situé aux confins du village de Longevelle, est classé parmi les lieux de Grande Hantise. Les expéditions menées en ce lieu confirment la présence de distorsions spatio-temporelles de niveau 1 sur l’échelle de Wells ainsi que des évènements de type Poltergeist. L’origine et la nature exacte du phénomène est sujet à controverse. Une entité récurrente, sous la forme d’une silhouette écarlate, vue à distance variable, toujours entre les troncs, a pu être observé par différentes personnes, à des dates différentes. Faute de pouvoir déterminer la nature exacte de l’entité, ou le seuil réel de menace, la décision fut prise : sceller. Présence humaine indésirable. Application de la directive 3.4-A.
Addendum 01 des Archives Noires : Le village de Longevelle est évoqué dans un recueil de l’abbé Mortaigne (1829) comme étant « le dernier endroit où les messes noires se confondaient avec les contes d’hiver ». Une rumeur persistante parle d’une enfant vêtue de rouge ayant été vue franchissant seule la lisière du Bois de la Joux. Des traces retrouvées dans la neige. Puis plus rien, sauf un éclat de broche, et des poils noirs mêlés à du sang sur une pierre dressée.
Addendum 02 des Archives Noires : En 1715, le village de Longevelle fut le théâtre d’évènements atroces. Deux jeunes filles disparurent à quelques jours d’intervalle, retrouvées mortes et partiellement dévorées dans la masure d’un des habitants du village. L’homme, sans antécédents et membres respectés de la communauté, fut jugé pour lycanthropie par ses pairs et brûlait vif. Ses biens furent dispersés entre ses ayants-droits et quelques habitants du village. L’un d’eux prit possession des bouteilles de vin et d’une fiole d’absinthe. Le paysan déménagea quelques années plus tard en terre du Gévaudan, où la fiole fut conservée par ces descendants jusqu’aux évènements de 1764.
Addendum 03 des Archives Noires : Lors d’une inspection des bois de la Joux par un groupe de gendastres en 1851, l’un d’eux, apercevant l’entité écarlate de ces bois, pris la décision de faire feu en sa direction à l’aide d’une balle trempée dans l’essence de coquelicot ; en dépit de la Directive 3.4-A, interdisant toute interaction directe avec l'entité écarlate non classifiée. Le groupe de la Gendastrerie, après inspection des lieux, trouvèrent une cape de cuir vermillon surmontée d’un capuchon. Les tests ultérieurs permirent de déterminer que le porteur du vêtement serait sujet à un cas d’altération mémoriel proche de la possession, la personne porteuse du vêtement serait convaincue d’être une enfant de huit ans, répondant au nom de Régine, et capable de décrire avec précision les premiers cercles d’abjuration alchimiques.

Annotations
Versions