Marie-Cendreline des Roches – Partie II Le rouge qui reste

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Elle reposa le dossier, très doucement, comme on repose un enfant endormi qu’on n’ose réveiller.

Le ruban rouge, qu’elle avait défait sans réfléchir, semblait maintenant hurler contre le bois noirci du pupitre. Une couleur trop vive, trop jeune. Un éclat de vie dans un lieu où tout était cendre.

Marie-Cendreline resta un moment immobile, les yeux fixés sur les lettres "CHAPERON ROUGE." Elles vibraient encore en elle, comme si la lecture ne s’était pas terminée, comme si le texte continuait de couler à travers sa poitrine.

Un souffle long, lent, lui échappa.

Elle crut d’abord qu’il venait d’elle. Puis elle comprit que c’était le bâtiment qui respirait, les murs de la section Enfer se contractant sous des courants d’air invisibles, les pierres gémissant doucement comme des côtes fracturées.

Elle posa la paume sur la couverture du dossier. Un geste presque tendre. C’était stupide. Ce n’était qu’un conte déformé. Une transcription. Un témoignage parmi des centaines.

Mais quelque chose, dans la voix de la fillette, l’avait déchirée. Cette façon hésitante de dire "Grand-Mère ?" Cette terreur honteuse de ne pas avoir regardé au bon moment. De s’être détournée juste assez longtemps.

Elle ferma les yeux. L’image revint, pas celle du dossier. L’autre. Le souvenir qu’elle passait son temps à contourner dans les couloirs de sa mémoire.

Un escalier éventré. La fumée des incendies, lourde comme du goudron. Le bruit sec d’un mur qui s’effondre. Et puis… la petite botte. Une seule. Une botte d’enfant, couverte de poussière. La sienne. A lui.

Elle ouvrit brusquement les yeux. Les lumières semblaient trop blanches. Les murs trop proches. Dans les Archives Noires, tout était conçu pour supporter l’indicible, mais pas elle. Pas aujourd’hui.

Elle voulut se lever, mais ses jambes ne répondirent qu’à moitié. Une lourdeur étrange était montée du sol, comme si le parquet tentait de s’accrocher à ses chevilles pour la retenir. Elle finit par se redresser malgré tout. Le dossier resta sur la table. Ouvert. Exposé. Elle n’osa pas le refermer.

Elle avait l’impression, idiote mais tenace, que refermer le dossier reviendrait à refermer une tombe. Qu’elle recouvrirait encore une fois un petit corps sous les décombres. Qu’elle refermerait encore une fois trop tard.

Elle recula d’un pas. Puis d’un autre. La salle semblait respirer plus fort. Les lampes vacillaient à peine ; mais dans les Archives, une oscillation de lumière pouvait être l’écho d’un souvenir, d’un spectre cognitif, ou d’un simple défaut électrique. Souvent, on ne savait pas. Et ce soir, Marie-Cendreline avait trop de plaies ouvertes pour chercher une explication.

Elle porta une main à son front. Elle avait froid. Un froid intérieur, qui venait du creux que l’enfant avait laissé en elle.

Un bruit sec retentit dans le couloir. Un claquement. Peut-être une porte. Peut-être un soupir du bâtiment. Elle sursauta.

Ridicule.

Elle, une Gendastre, habituée aux chambres d’enfermement, aux artefacts qui murmurent, aux ombres qui apprennent à marcher… elle sursautait comme une apprentie parce qu’un conte avait réveillé un souvenir.

Elle tenta de sourire à cette idée. Mais la crispation mourut aussitôt. Elle recula encore. Le dossier restait ouvert derrière elle, comme une plaie.

Elle se força finalement à tourner le dos et à quitter la salle. Ses pas résonnaient trop fort. Chaque marche descendue faisait battre son cœur un peu plus vite. Au bas de l’escalier, sans qu’elle le veuille vraiment, elle se retourna.

Il n’y avait personne. Juste le couloir vide. Mais elle crut voir, dans le reflet d’un verre d’observation accroché au mur, une petite silhouette rouge. Elle cligna des yeux. La silhouette n’était plus là.

Elle descendit le reste des marches plus vite que prévu.

Le claquement résonna de nouveau dans le couloir, plus sec, plus proche. Pas un bruit fort : un coup discret, presque délicat. Mais répété. Comme un appel. Marie-Cendreline s’arrêta net sur la dernière marche.

Dans les Archives Noires, rien ne frappe sans raison. Un coup pouvait être un artefact remuant dans sa cage de verre, une entité membranaire qui cherche une faille, un souvenir rémanent qui tente de rejouer sa scène ou, pire, une rupture de confinement en devenir.

Elle inspira lentement, posa la main sur la rambarde pour stabiliser son souffle. Le bruit retentit une troisième fois. Toujours le même : clac. Cette fois, il semblait plus impatient.

Elle resserra sa veste réglementaire et descendit les escaliers, pas après pas, avec le calme d’une femme qui a appris à survivre dans les zones d’ombre de la mémoire humaine. Son port était droit, mais son cœur cognait comme un animal enfermé dans une cage trop petite. Malgré tout, une certaine excitation envahissait Marie-Cendreline. Tout ce qui pouvait l’emmener loin de ses souvenirs avait pour elle un aspect réconfortant.

Arrivée au rez-de-chaussée, elle se dirigea vers la source probable du bruit. Les lampes vacillaient légèrement non par défaillance électrique, mais par réaction aux courants anomaux qui traversaient parfois les fondations des Archives Noires comme des veines malades.

Le claquement s’était tu. Ce silence soudain était pire encore.

Marie-Cendreline accéléra, ses bottes effleurant à peine le parquet. Quelque chose n’allait pas. Elle le sentait dans la façon dont l’air vibrait, comme si les murs retenaient leur respiration. Au tournant du couloir, une pancarte se dévoila, gravée dans une plaque de laiton : EN ATTENTE DE PLACEMENT DANS LA SALLE AUX RIDEAUX. Accès restreint — Section : Œuvres instables.

Elle se figea. La Salle aux Rideaux… L’un des lieux les plus dangereux des Archives Noires, scellée au sein même du Musée du Louvre. Là où l’on confinait les œuvres d’art qui ne montraient pas toujours la même chose à deux spectateurs. Des tableaux qui changeaient de saison, des portraits qui respiraient, des sculptures qui refusaient la lumière.

Mais cette pièce-ci n’était qu’un sas, une antichambre d’attente. Un purgatoire pour artefacts encore non classifiés. Elle poussa la porte. La pièce était vaste, mais encombrée. Des tableaux empaquetés, des sculptures bâchées, des vitrines drapées, des chevalets vides… Le tout baignant dans une lumière froide venue d’un unique hublot-lampe suspendu au plafond.

Le silence avait quelque chose de compact. Étouffant.

Au centre s’élevait une gigantesque vitrine, haute comme deux hommes, entièrement recouverte d’un drap long et poussiéreux. La forme était vaguement rectangulaire, mais déformée ; comme si ce qui se trouvait dessous n’avait pas tout à fait la bonne mesure.

Marie-Cendreline sentit un frisson lui courir le long de l’échine. Cette vitrine n’était pas censée être ici. Elle aurait dû être déjà cataloguée, ou enfermée sous triple garde.

Elle s’avança prudemment. Le bois craqua derrière elle. Elle se retourna… trop vite.

Son coude heurta légèrement un chevalet, et un tableau voilé bascula dans un craquement sec. Le bruit claqua comme un coup de feu dans la salle silencieuse.

Marie-Cendreline tendit un bras pour le rattraper, manqua de trébucher, mais parvint à le saisir au vol. Elle y mit tout son soin, par réflexe, pour éviter que le voile ne glisse et n’expose l’œuvre, c’eût été une folie d’en regarder une par accident.

Elle réussit à le redresser contre le mur, le souffle court. Un objet se détacha du cadre et tomba doucement sur le parquet : pas un choc, pas un crissement : une glissade, presque naturelle.

Elle baissa les yeux.

Une liasse de papiers. Pliée, dissimulée. Glissée soigneusement dans le cadre, comme un secret qu’on n’avait pas l’intention d’enregistrer officiellement. Marie-Cendreline hésita une seconde. Dans les Archives Noires, rien ne tombe par hasard.

Elle se pencha, prit très délicatement le paquet de documents et souffla la poussière du bout des doigts. La couverture n’était pas réglementaire. Pas de numéro. Pas de classification. Un simple titre, manuscrit, gratté à la plume : "Journal d’Herbert - Notes pour la Chute"

Son cœur se serra. Ce nom… Elle l’avait déjà vu dans les listes de pré-confinement. Herbert Duprès. Un peintre suspecté d’user d’artifices anormaux, proche du groupe d’artistes anarchistes Sommes-nous à nos aises, désormais ? Un incident non résolu.

Le claquement retentit à nouveau. Plus près. Plus clair. Dans son dos. Marie-Cendreline se figea. Les papiers tremblaient légèrement dans sa main.

Elle n’osa pas se retourner tout de suite.

Dans la salle silencieuse, quelqu’un, ou quelque chose, venait encore de frapper. Et cette fois, c’était comme un appel direct, précis, calculé. Presque doux.

Elle inspira profondément, resserra la liasse contre sa poitrine, et tourna lentement la tête. Quelque chose venait de bouger. Elle en était certaine.

Et la vitrine au drap poussiéreux… semblait légèrement déplacée. Comme si elle avait glissé de quelques centimètres pendant qu’elle ramassait les documents.

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