La table-falaise Notes pour la chute
Depuis dix minutes, Herbert riait, un rire dément qui résonnait dans sa salle à manger. La table devant lui n’était plus une table : elle s’élevait à présent comme une falaise vertigineuse, pierre noire et froide, hérissée de fissures où le vent semblait hurler. Il aurait dû s’en douter, depuis qu’il avait fini son œuvre il n’était plus qu’une question de temps.
D’ordinaire, Herbert portait sur lui son harnais de chute contrôlée, invention personnelle inspirée des travaux de Tissandier et des expériences aéronautiques récentes. Mais il avait oublié cette fois, lorsqu’il grimpa sur la table pour remplacer une lampe à gaz défaillante. Il était seul. Sans sécurité. Et désormais, le monde se retournait contre lui.
Au départ, les déformations spatiales ne se manifestaient que par intermittence : un escalier se faisait interminable, un trottoir se dressait comme une digue. Mais à présent, l’effet était systématique. La table s’était transformée en paroi de deux kilomètres de hauteur, un gouffre suspendu dans le ciel de Paris.
Sa dernière création, un tableau infusé de résine d’éther et de tabacs bleu cobalt manipulant la perception, l’avait condamné. Ce n’était plus de la peinture : c’était un instrument capable de transformer le réel lui-même.
Herbert éclata de rire, puis s’arrêta pour mesurer la profondeur. Le vertige le saisit : il avait toujours abhorré l’altitude. Ironie cruelle : l’outil qu’il avait forgé pour émerveiller et terrifier la perception humaine devenait une arme contre lui-même.
Ses souvenirs le frappèrent : quelques mots griffonnés sur les murs de sa chambre, adieux anticipés, mises en garde ignorées. Il aurait dû prévenir ceux qui contempleraient l’œuvre. Mais l’obsession du génie rend aveugle aux précautions.
Le ciel semblait l’appeler. Le rire se mua en un frisson de jouissance morbide. Il tendit une jambe dans le vide. La gravité semblait inversée, accélérée par l’influence du tableau. Herbert s’élança.
Le plancher de la salle à manger se rapprochait avec une rapidité surnaturelle. Les poutres et les meubles semblaient fondre dans un vertige liquide, un flux d’ombre et de bois tordu.
Herbert, dans le vertige de son saut, voyait la réalité se plier, les lois de la physique s’incliner devant sa création. Son génie était devenu malédiction, et la Dame Bleue, l’inspiration occulte qu’il avait capturée dans son tableau, se jouait de lui, faisant de chaque surface, chaque plan, une falaise mortelle.
⁂
« Mère, pourquoi le monsieur du dessus il rigole ? »
L’innocente question fit souffler bruyamment la mère Pétronille qui n’avait plus aucune once de patience envers aucun de ses marmots, et encore moins pour l’indigent artiste qui avait élu domicile au-dessus d’eux. Les allées et venues de ses étranges compagnons, les bruyantes fêtes de dandies et l’odeur âcre de l’éther et des alcools... Les frasques de Monsieur Duprès l’avait usé, plus que ses multiples grossesses. Et cet éclat de rire dément était de trop.
« Je ne sais pas, ma chérie. S’il continue, j’irai prévenir la police… »
« C’est qui la police ? »
« Finis tes légumes. »
Puis le rire devint hurlement. Le plafond céda sous la pression des forces que le tableau avait déchaînées. Planches et plâtre s’effondrèrent comme des éclats de pierre tombés du ciel. Le souffle de l’œuvre d’Herbert avait fait s’effondrer la maison entière.
Au milieu des débris, un bras ensanglanté apparut, grotesque et inanimé, oscillant comme un pantin brisé par des mains invisibles.
La fillette hurla.
La science et l’occultisme se rejoignaient dans une danse de mort et de vertige, et Paris, indifférente, ne percevait que le fracas.
Pièce à conviction A-2 des Archives Noires :
le ciel m'appelle

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