Marie-Cendreline des Roches – Partie III Retournement topologique non autorisé

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Les papiers tremblaient encore légèrement dans sa main, ou était-ce elle qui tremblait ? La première page, jaunie, portait une phrase griffonnée à l’encre violette, presque effacée, mise en évidence par l’écriture assurée d’un archiviste la qualifiant de pièce à conviction A-2. A-1 devant certainement être le tableau devant elle.

Marie-Cendreline sentit son estomac se contracter. Il y avait, dans ces quelques mots, quelque chose d’absolument nu. Un homme qui ne se retenait plus de tomber. Elle referma la liasse avec une lenteur presque cérémonielle, comme on ferme les paupières d’un mort.

Elle ne voulait pas comprendre. Ne devait pas comprendre. Elle recula d’un pas.

La vitrine drapée se trouvait désormais plus près qu’elle ne l’aurait cru. Le drap semblait gonflé par un souffle interne ; une respiration lente, profonde, presque inaudible.

Non.

Non, ce n’était qu’un effet d’ombre, de tissu, d’angoisse.

Quelque chose en elle refusait de s’approcher davantage. Elle savait ce que cela signifiait : une œuvre capable de réagencer l’espace, de créer du vide là où il n’y avait qu’un meuble, capable de changer le monde en falaise.

Elle en avait vu d’autres : les Archives Noires en regorgeaient. Mais jamais une œuvre n’avait été en phase si directe avec ce qu’elle portait en elle. Elle eut un souffle court, presque un sanglot silencieux. Elle effleura malgré elle son bras gauche ; ou plutôt, la place où son bras n’était plus.

Le geste lui échappa avant qu’elle puisse l’enrayer. Un geste fantôme. Une douleur fantôme.

Elle sentit la chaleur du bandage interne remonter en elle, comme une marée acide. Ce bras, elle l’avait oublié pendant une seconde. Tout comme elle avait essayé d’oublier qu’elle avait eu un fils.

Elle recula encore d’un pas, ses bottes cherchant le sol, cherchant la stabilité dans un monde où le sol pouvait, littéralement, se dérober. Le silence de la salle se tendit comme une peau trop étirée.

Elle pensa à la botte ; petite, poussiéreuse, écrasée sous les pierres. Pensée fulgurante, insupportable. Elle avala sa salive. Le goût de fer monta au fond de sa gorge.

« Non… Pas maintenant… » murmura-t-elle sans voix.

Elle sentait l’œuvre derrière le drap, immense, attentive, presque consciente. Les artefacts de la Salle aux Rideaux étaient dangereux de deux façons : ils modifiaient le monde, et ils modifiaient ceux qui les regardaient.

Elle n’était pas assez solide aujourd’hui pour faire face à une anomalie qui parlait de chute, de vide, d’envol… L’envol, elle savait ce que c’était : le moment exact où elle avait glissé sous les tirs au canon prussiens, quand une explosion l’avait projetée dans les escaliers d’un immeuble, quand son enfant avait été arraché de ses bras ; quand son bras lui-même avait été arraché.

Une chute. Un envol. Les mots d’Herbert semblaient écrits pour elle.

Elle déglutit. Non. Elle ne regarderait pas cette œuvre. Pas aujourd’hui. Pas ainsi.

Elle fit un pas en arrière, puis un deuxième. La liasse serrée contre sa poitrine comme un bouclier dérisoire.

La vitrine derrière elle sembla bouger encore, très légèrement, dans un froissement presque courtois. Comme si elle la saluait. Ou l’invitait.

Marie-Cendreline sentit son cœur devenir trop lourd pour son thorax. Elle pivota brusquement. Elle n’aurait pas dû tourner le dos, dans les Archives, tourner le dos à une anomalie était souvent une erreur mais elle n’avait plus de choix. Le couloir devant elle était étroit, mais il était réel, stable, solide. Un corridor de pierre, exempt de falaises. Un espace sans vertige.

Elle avança. Ses pas étaient plus rapides qu’elle ne l’aurait voulu, plus nerveux, presque précipités. Son souffle s’accéléra. Elle n’était pas effrayée. Non. Elle était en fuite. Pas devant l’artefact. Devant elle-même.

Au bout du couloir, une lampe oscillait doucement. Une petite tempête d’électricité crachotait dans ses filaments, dessinant des ombres hachurées sur les murs. Marie-Cendreline posa sa main droite, sa seule main, sur la paroi. La pierre était froide. Vraiment froide. Comme une tombe. Elle ferma les yeux.

Le vide derrière le drap… Sa propre chute dans les escaliers du siège… La botte de son enfant… Tout se superposait, spiralait, se fondait.

Elle aurait voulu être forte. Elle aurait voulu être la Gendastre que les autres imaginaient : solide, fiable, inébranlable devant l’horreur. Mais elle n’était qu’une femme. Une femme amputée. Une femme qui avait perdu. Une femme qui portait en elle plus de gouffres que toutes les œuvres de la Salle aux Rideaux.

Elle inspira. Longtemps. Doucement.

Le monde reprit un peu de consistance autour d’elle.

Elle rouvrit les yeux et regarda de nouveau le couloir, comme pour se convaincre qu’il n’était pas en train de se renverser, de se tordre, de s’ouvrir. Elle ne retournerait pas dans la salle. Pas maintenant. Pas seule.

Elle serra la liasse de documents contre elle. Les notes d’Herbert étaient peut-être instables, peut-être dangereuses… Mais elles étaient lisibles. Domptables. La peinture, elle, ne l’était pas.

Elle murmura, presque pour elle-même : « Je ne tomberai pas. Pas cette fois. »

Et, sans se retourner, elle s’éloigna dans les couloirs de la section Enfer, laissant derrière elle la grande vitrine drapée, immobile… ou peut-être un peu moins immobile qu’avant.

Marie-Cendreline avançait depuis plusieurs minutes, ou plusieurs heures, elle n’aurait su le dire. La section Enfer n’avait jamais été conçue pour qu’on s’y promène l’esprit ailleurs. Ses couloirs se repliaient sur eux-mêmes, les escaliers s’empilaient comme des strates géologiques, et les portes se déplaçaient parfois selon des logiques qui échappaient à l’humanité.

Elle longea une salle aux murs tapissés de boiseries charbonnées, où reposaient des objets qui bruissaient lorsqu’on passait trop près. Elle descendit un escalier en colimaçon qu’elle ne reconnut pas. Remonta un couloir bordé de vitrines vides. Tourna, encore et encore, sans vraiment regarder où ses pas la menaient.

Elle ne fuyait plus. Elle voulait seulement respirer. Respirer loin du gouffre sous drap, loin des mots d’Herbert, loin de ce souvenir qui s’acharnait à remonter. Siphonner l’air hors de ses poumons pour qu’il n’y reste plus rien d’autre.

Elle rouvrit les yeux, elle ne se souvenait même plus de les avoir fermés, et comprit, instantanément, qu’elle avait commis une erreur. Majeure.

Elle était de retour. Dans la même salle.

La pièce étirait son silence comme une corde prête à rompre. Le tableau voilé était encore adossé contre le mur à droite. La gigantesque vitrine recouverte du drap poussiéreux se trouvait toujours au centre, comme un titan recroquevillé sous un linceul trop étroit.

Impossible. Elle n’avait pas fait demi-tour. Elle en était certaine. « Non… Non, non, non… » Mais la salle était là, implacable, offerte comme une gueule ouverte.

Le claquement retentit de nouveau. Clac. Un son sec. Délicat. Presque impatient. Cette fois, il venait clairement de l’intérieur de la vitrine voilée.

Marie-Cendreline resta figée, littéralement tétanisée. Pas par peur, ou pas seulement. Mais par surcharge. Un raz-de-marée de protocoles traversait son esprit, se superposant, s’entremêlant :

Ne jamais s’approcher d’une œuvre instable sans une équipe.

Ne jamais ôter un voile sans autorisation.

Ne jamais répondre à un appel.

Ne jamais rester seule.

Ne jamais faire face à une anomalie lorsqu’on n’est pas entière.

Le dernier point n’existait dans aucun manuel. Il était à elle.

Son cœur cognait si fort qu’elle se demanda un instant si l’œuvre l’entendait. Clac. Nouveau coup. Plus lent cette fois. Comme si quelque chose frappait le verre du bout d’un ongle. Ou d’un doigt métallique.

Marie-Cendreline sentit le froid descendre le long de son ventre. Chaque fibre en elle criait de partir. De courir. De fuir.

Mais d’autres fils, plus anciens, plus profonds, ceux de la Gendastre qu’elle avait été, de la mère qu’elle n’était plus, la tiraient en avant. Elle fit un pas. Puis un autre.

Elle approchait de la vitrine, les yeux rivés sur le drap, sur sa forme déformée. Son souffle tremblait. Sa gorge la brûlait. Elle tendit une main, sa main unique, vers le tissu.

Elle allait le soulever. Elle allait regarder. Elle allait affronter.

Mais son pied heurta quelque chose sur le sol. Un petit choc sec, inattendu. Elle baissa les yeux.

Un carnet. Minuscule, relié de cuir brun. Tombé juste à l’endroit où elle avait posé le pied.

Elle se pencha. Ses doigts tremblaient quand elle le ramassa. Sur la couverture, à l’encre noire parfaitement lisible malgré la poussière : Rapport d’expérience 187-1 – Témoignage. Son souffle se coupa net.

Le numéro. Le numéro du détenu. Celui attribué à cette jeune femme démente qu’elle avait appréhendée il y a quelques années. Celui qu’elle avait encadré lors d’essai croisé en exposant des artefacts anormaux à son don. Celui qui semblait glisser comme une ombre dans toutes les sections sensibles.

Ce n’est pas mon nom, murmurait-il dans le rapport.

Marie-Cendreline sentit une vague de chaleur monter dans sa nuque. Pas de la peur. Non. De la reconnaissance.

Comme si quelque chose, dans ce carnet, dans ce numéro, dans ce claquement qui l’avait ramenée ici… lui parlait directement. Comme si quelqu’un, ou quelque chose, savait exactement ce qu’elle fuyait. Et refusait de la laisser partir.

Le claquement retentit une nouvelle fois. Juste derrière le drap. Plus clair. Plus proche. Plus intentionnel.

Elle releva lentement la tête. Le voile de la vitrine venait de bouger. Très légèrement. Vers elle.

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