Immotus Illusio Est Rapport d’expérience 187-1 : Legs 173
On m’accorda ce soir‑là le repas en cellule ; unique trêve où l’on m’épargne les brumes narcotiques du Voir‑La‑Vie‑En‑Rose et d’autres mixtures destinées à m’émousser l’âme. On me bande les yeux durant mon maigre souper ; mieux vaut ainsi. Avant cette précaution salutaire, mes yeux furent condamnés à des visions qu’aucun esprit ne devrait admettre sans se fissurer : silhouettes calcinées qui conversaient encore, cous rompus dans d’impossibles angles secoués d’un rire brisé, torses esseulés sirotant leur café comme si l’absence de jambes ne constituait qu’un contretemps. Quant à la nourriture… je préfère taire son essence. Avez‑vous déjà porté à vos lèvres quelque infâme fange exhalant la framboise ?
Les étranges scientifiques qui m’avaient ausculté, ou plutôt observé, parlait d’un don de double-vu. Ou du moins, c’est ce que j’ai cru lorsqu’ils avaient qualifié ma condition de "vision de glissement temporel postérieur". Comprenait : voir ce qui adviendra des êtres et des choses sans jamais les voir réellement.
Alors que je mâchais en silence, une voix me coupa le souffle, derrière moi :
— « Individu Anormal Boyard-187 ? »
— Je vous répète que ce n’est pas mon nom.
— « Le protocole l’exige. Je suis le Maître‑Archiviste Girard. Vous allez nous suivre. N’ayez crainte : il ne s’agit que d’une observation pour nos travaux. »
— Fort bien. À quelle heure ?
— « À l’instant. »
Des mains gantées m’arrachèrent à ma chaise. Trois minutes d’une marche que mes pas ne possédaient pas, et l’on ôta enfin le bandeau.
Je me trouvais devant une porte colossale de métal noirci. À sa droite, un panneau marqué d’un sigil : un œil de verre enchâssé dans un cerveau stylisé, encadré de deux mains fermées. En tête, l’inscription XVIII‑L ; en pied, un mot : Veilleuse. Je ne connaissais pas la signification exacte de cette classification, mais j’avais entendu murmurer, entre les murs humides des Archives Souterraines, le nom de la Vénus d’Ille. Un frisson me parcourut l’échine.
La porte s’ouvrit dans un souffle de tombeau.
La salle contenait deux issues : l’une, blindée comme la porte d’un cryptorium, d’où s’élevaient des griffures et un frottement de pierre contre pierre ; l’autre, perchée au sommet d’un étroit escalier en colimaçon. Avant que je ne l’atteigne, Girard me retint d’un geste.
— « Avant d’aller plus avant, il vous faut savoir ceci. L’objet que vous allez observer est une statue… »
— La Vénus d’Ille. J’ai entendu les histoires. Les doigts brisés, les alliances volées, les époux étranglés au cœur de leur nuit nuptiale… J’ai lu le témoignage de Monsieur Mérimée.
— « Laissez‑moi achever. Cette idole de bronze se meut, mais uniquement lorsqu’aucun regard humain ne se pose sur elle. Dès qu’elle échappe au regard, elle rejoint la plus proche présence vivante avec une célérité inadmissible à la matière, et… resserre. Au cou, généralement. Parfois… elle étreint jusqu’à l’arrêt. »
— Vous ne comptez tout de même pas m’offrir à cette chose ?
— « Non. Nous cherchons autre chose. »
Il congédia les gardes pour cinq minutes. Lorsque les verrous retombèrent et que nous fûmes seuls, il poursuivit à voix plus basse.
— « Nous savons qu’elle demeure immobile sous l’œil humain. Ce que nous ignorons, c’est ce qu’elle devient lorsque nul ne la voit. Une statue ne peut se mouvoir ainsi sans altérer sa nature. Se délie‑t‑elle ? Change‑t‑elle de forme ? Voit‑on encore une statue… ou autre chose ? »
— Pourquoi ne pas la soumettre à une batterie de miroirs ou de caméras ?
Il ferma les paupières, secoua la tête.
— « Nous avons tenté. Les plaques sensibles noircissent. Les miroirs se fendent. Les clichés, ralentis mille fois, ne montrent qu’un flou d’ombre ; comme si l’objectif refusait de capter le secret. Nous espérons que vous, doté de votre… singulière acuité, pourriez percevoir l’entre‑deux. Le moment où elle est vue, et celui où elle cesse de l’être. »
Les gardes revinrent. Girard conclut d’un ton sec :
— « Montez. La gendastre des Roches vous ouvrira. »
Je gravis les marches. La porte claqua derrière moi. J’étais seul.
La pièce haute dominait la chambre de la statue derrière une vitre épaisse comme un bouclier de cathédrale.
La Vénus se tenait au centre, drapée de sa patine noire, doigts crispés comme s’ils cherchaient encore un anneau. Immobile.
Puis, imperceptible d’abord, elle pivota la tête. Lentement.
Je crus d’abord à un trouble de ma vision. Mais non : elle se tourna, centimètre après centimètre, vers moi.
Et soudain, elle n’était plus au centre. Elle m’apparaissait sous moi, dans l’angle de la muraille, dans un flou de mouvement que, contre toute logique, je voyais. Elle leva son visage de bronze, et ses lèvres semblèrent se distendre en l’esquisse d’un sourire.
Elle disparut de nouveau.
Cette fois, elle était face au verre. À hauteur de mes yeux.
Comment avait‑elle gravi la paroi lisse ? Ses mains de bronze frappèrent deux coups contre la vitre. Le sourire s’élargit, trop humain.
La panique me broya la gorge. Je hurlai. Je tirai la poignée, mais mes gants de contention glissèrent. Je cherchais une issue, mais en balayant la pièce du regard, je constatai que… la statue n’était plus derrière la vitre.
Un souffle froid au creux de ma nuque.
Je me retournai avec la lenteur du condamné.
Son visage était à quelques centimètres du mien. Plus de sourire.
Une expression de haine ancienne, blessée, presque jalouse ; comme celle d’une mariée trahie.
Je hurlai. Le monde se déroba. Les gardes forcèrent l’entrée.
Le noir m'engloutit.
Legs Louvre Numéro d’inventaire XVIII-L : La Veilleuse (dite Vénus d’Ille)
Œuvre transférée au Musée du Louvre en avril 1836, suite à sa découverte dans les ruines du sanctuaire voué à Vénus à Ille-sur-Têt (Pyrénées-Orientales), lors d’un chantier archéologique autorisé par la Cour des Beaux-Arts.
La statue, en bronze fortement oxydé, présente des fragments de polychromie antique ainsi qu’un travail d’orfèvrerie anormalement bien conservé.
Le socle porte l’inscription latine suivante, gravée à la pointe : « Cave amantem »
Traduction admise par le département des Langues Mortes : « Prends garde, si elle aime. »
Legs Louvre Numéro d’inventaire XVIII-L : La Veilleuse (dite Vénus d’Ille)
L’Œuvre XVIII-L est animée lorsqu’elle se trouve hors d’un champ visuel humain direct.
La statue demeure totalement immobile tant qu’au moins un observateur maintient un contact visuel continu. Toute interruption, même momentanée (clignement, chute de luminosité, angle mort), entraîne un déplacement instantané de la statue vers la présence humaine la plus proche.
L’Œuvre exerce une étreinte dorsale violente, entraînant dans la plupart des cas une rupture de la colonne vertébrale ou une asphyxie par compression thoracique.
Le personnel affecté à la surveillance doit obligatoirement se placer en binôme, et s’alerter verbalement pour tout clignement ou déviation du regard. L’absence d’annonce est considérée comme une faute grave.
Lorsque la vitrine blindée n’est pas observée, des bruits de coups (typologie : percussion métallique ou osseuse) sont régulièrement perçus à l’intérieur. Ce phénomène est classé comme comportement normal de l’Œuvre XVIII-L.
Toute modification de fréquence, d’intensité ou de rythme doit être signalée immédiatement au Conservateur-En-Chef de la Salle aux Rideaux.
Legs Louvre Numéro d’inventaire XVIII-L : La Veilleuse (dite Vénus d’Ille)
Le socle est régulièrement entouré d’une substance brun-rouge, composée de pétales de roses en décomposition et de résidus organiques hématogènes (sang humain probable). L’origine précise de cette matière demeure inconnue.
Aucune chute de pétales n’a été observée en direct, malgré les protocoles d’observation continue.
Un nettoyage bi-hebdomadaire est imposé.
En cas de déplacement de la statue ou d’attaque, appliquer le Verrouillage de Classe-IV :
• Isolement immédiat du personnel présent.
• Scellement automatique de la salle.
• Renfort de la Section Enfer dans les dix secondes.
• Interdiction de tout contact visuel jusqu’à mise en place des rideaux de confinement optique.
Toute victime est prise en charge par l’Unité des Dégâts Cognitifs et Physiques.

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