Marie-Cendreline des Roches – Partie IV Bris de protocole, Bris de soi
Le carnet se referma entre ses doigts comme la dernière page d’un verdict. Elle savait maintenant. Elle savait ce qui respirait sous le drap. Elle savait ce qui frappait, ce qui patientait, ce qui cognait comme une pensée obstinée contre les parois de verre.
La Vénus d’Ille. La Veilleuse.
Une œuvre qui ne vivait qu’entre deux battements de cils. Une créature de vide et de bronze, de jalousie pétrifiée, d’étreintes mortelles. Un gouffre qui se mouvait dès qu’on cessait de l’observer.
Marie-Cendreline sentit une étrange lucidité envahir son esprit, un calme dur, tranchant ; la sorte de calme qui vient juste après l’effondrement, quand il ne reste plus qu’à tenir debout malgré soi. Elle ne détourna pas les yeux. Pas un instant.
Elle commença à reculer. Lentement. À pas mesurés, comme on quitte une chambre où un fauve sommeille. Chaque respiration lui déchirait la poitrine mais elle maintenait son regard rivé sur le drap. Le moindre battement de paupières aurait signé sa mort. Elle le savait. Elle l’acceptait presque.
Parce que la statue était là. Parce que ces choses existaient. Parce que le commun ne devait jamais savoir. Parce que quelqu’un devait se tenir devant elles ; même amputée, même brisée, même seule.
Elle atteignit la porte. Sa main unique chercha à tâtons la poignée de fer. Elle ne la trouvait pas tout de suite, son pouls vibrant trop fort dans ses tempes. Le métal sembla enfin sous ses doigts, rugueux, réel, un ancrage dans un monde encore solide.
Elle ouvrit le premier battant sans ciller, son regard toujours accroché au drap immobile. Elle fit glisser la seconde porte, lentement, dans un souffle de pierre. Toujours sans cligner.
« Encore un pas… juste un », pensa-t-elle, comme une prière sans dieu.
Elle recula d’un dernier mouvement, pivotant à moitié pour laisser passer son corps, sans perdre de vue la silhouette fantôme au centre de la salle. Elle allait claquer les battants, verrouiller les verrous, prévenir le Conservateur, respirer peut-être. Oui. Respirer.
C’est à ce moment qu’elle le vit. Le drap. Il glissait. Très lentement. Comme tiré par une main invisible. Comme si la statue avait décidé, enfin, d’être vue.
Marie-Cendreline sentit sa gorge se nouer. Elle aurait voulu hurler, mais son souffle resta prisonnier de sa cage thoracique.
Le tissu tomba au sol dans un bruissement presque tendre. Et derrière la vitre épaisse, dans la lumière froide du hublot-lampe, se dressait la Vénus d’Ille, raide, démesurée, son bronze taché de sang ancien et de pétales noircis.
La statue la regardait. Directement. Sans bouger. Sans cligner.
Les deux battants se refermèrent dans un claquement sec, presque brutal, sous l’impulsion de la main tremblante de Marie-Cendreline. Le verrou glissa dans son logement dans un grincement rauque.
Dans le silence revenu, elle crut entendre, de l’autre côté de la porte close, un simple bruit. Un tapotement. Un doigt de bronze posé contre la vitre. Clac.
Marie-Cendreline appuya son front contre le bois, ses yeux enfin clos, sa respiration heurtée. « Elle existe encore », pensa-t-elle. « Et moi aussi. »
Puis, dans un souffle presque imperceptible : « Il faudra apprendre à vivre avec. »
Et elle se détourna, laissant derrière elle le battement sec et intermittent qui résonnait déjà comme un appel ou un avertissement.
Clac.
Clac.
Clac.
⁂
Elle courait.
À grandes enjambées désordonnées, plus vite qu’elle ne l’aurait voulu, comme si chaque pas n’était pas un mouvement mais une fuite. La porte derrière elle tremblait encore dans son souvenir, traversée d’un bruit sec, clac clac clac, qui lui griffait l’âme.
Il fallait trouver la secrétaire. L’archiviste d’accueil. Signalement immédiat. Rupture de confinement. Protocole 8-L. Ne jamais laisser la Veilleuse sans surveillance humaine. Le manuel criait dans sa tête plus fort que son propre cœur.
Les couloirs défilaient en un long tunnel de bois brûlé, de pierre humide, de vitrines aveugles. Elle reconnaissait une arche ici, un escalier tordu là, un rideau de plomb au bout de tel corridor. Mais tous semblaient se répondre, se répéter, s’enrouler autour d’elle. La section Enfer n’était pas une architecture : c’était un organisme. Et il respirait ce soir avec une lenteur hostile.
Ses bottes martelaient le sol. Sa poitrine brûlait. Une sueur froide coulait le long de son flanc droit.
Puis cela arriva : la pensée déviante. La fissure. Elle pensa à son fils.
La petite botte. La poussière. La pierre. L’absence de poids dans ses bras, le vide exact qui lui rongea les os des années durant. Elle revoyait la couleur terne du cuir, ce brun mort-né, trop silencieux pour un objet d’enfant.
Elle voulut chasser l’image, mais chasser revient souvent à attirer.
Son souffle se brisa. Elle ralentit. Et cela suffit pour que la seconde pensée arrive derrière la première, comme un loup derrière un agneau.
Son bras. Ou plutôt : le moment où elle comprit qu’il n’était plus là. Non pas l’arrachement lui-même ; cela, elle ne s’en souvenait qu’en fragments disjoints, éclaboussés de lumière et de chair. Mais le jour d’après, quand elle tenta de redresser un rideau et que sa main gauche… n’existait pas. Cette absence-là, ce vide-là, pesait plus lourd que le membre que la créature antédiluvienne lui avait pris.
Elle tituba. Sa course devint une marche heurtée. Son esprit se délitait comme un manuscrit mangé par les vers.
Et si elle regardait son histoire en face ? La vraie, pas celle qu’elle présentait en uniforme. La sienne, avec ses gouffres, ses fantômes, ses amputations visibles et invisibles.
Une fatigue nouvelle, sourde et massive, descendit sur ses épaules comme un manteau de plomb. Fatigue du corps. Fatigue du devoir. Fatigue d’être la survivante que tout le monde regarde comme un pilier, alors qu’elle n’était qu’un pilier fissuré.
Elle s’arrêta. Là. Dans un couloir encombré de meubles orphelins et de cadres intouchés, comme si la section Enfer entassait ses propres restes.
Elle posa sa main, sa seule main, sur une petite commode bombée, vieillie par les siècles. Le bois vibra sous ses doigts. Elle pencha la tête, avala son souffle, lutta contre la brûlure dans sa gorge.
C’est à cet instant qu’elle la vit. Sur la commode reposait une boîte en acajou, riche, sombre, presque sensuelle, comme un coffre à bijoux d’une reine oubliée. Sur sa facture était gravé un titre aux lettres bleutées, élégantes, comme peintes à la laque marine : Domina Cæruleua.
Marie-Cendreline plissa les yeux. Elle connaissait ce nom. Ou plutôt, elle le portait dans un recoin de sa mémoire, comme un parfum ancien qu’on ne parvient pas à replacer.
Sur le dessus de la boîte, un simple papier chiffonné. Tenu par rien, posé là comme une offrande laissée à la va-vite. Un mot y était écrit, d’une écriture sèche, presque nerveuse.
Elle approcha. Ses doigts tremblaient à peine lorsqu’elle déplia le papier.
Quelques phrases désordonnées.

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