Domina Cærulea, Ad vitam Etude spirite d’un cas de transformation fluidique
Lucien de Mérule s’avança vers le miroir à trumeau qui régnait au fond de son modeste logis de la rue du Faubourg‑Saint‑Antoine.
Sa vie s’était effondrée moins d’un mois auparavant.
L’air défait, il bourra sa pipe d’un tabac à la senteur sucrée, une mixture inconnue aux reflets cobalt, l’alluma, tira une longue bouffée et laissa s’enrouler dans la chambre des anneaux de fumée pâle.
Un soupir lui échappa, lourd comme un glas.
Assis sur une chaise à roulettes, artifice moderne qu’un horloger du Marais lui avait vendu comme « mobilier du futur », il posa ses jambes amaigries sur le bureau encombré de journaux spirites, de bulletins de la Société d’Études Psychiques et de feuillets tournoyants griffonnés de théories.
Des nuits entières il avait compulsé traités occultes, feuillets de vulgarisation électro‑psychique et pamphlets de charlatans. Rien n’avait offert de réponse.
Il se savait seul. Seul dans sa singularité. Seul à endurer cette métamorphose déconcertante.
Il se leva et ouvrit la fenêtre. Dehors, Paris baignait sous un ciel d’étain ; une pluie fine poudrait les toits. Un temps parfait pour l’âme qui se défait.
Il ferma les paupières, tapota la pipe de l’index, laissant les cendres choir au parquet déjà jonché d’ouvrages ésotériques et de dettes impayées.
Un frisson, instinctif. Il se retourna vers le miroir. Il ouvrit les yeux.
Une femme s’y trouvait ; ou plutôt, lui, mais transfiguré. Une beauté glacée, aux lèvres bleues, aux prunelles d’azur profond, à la tête rasée où luisaient quelques reflets de jais. Elle était belle d’une beauté presque architecturale, comme ciselée par un sculpteur trop parfait. Non, parfaite.
Lucien contempla son reflet. Il se surprit à adopter une posture lascive, presque charmeuse. Il pivota légèrement de profil : la silhouette était fine, délicate, d’une grâce irréfutable.
La pipe glissa de ses doigts. Il avança jusqu’au miroir, y posa la pulpe de ses doigts ; frêle caresse donnée à une amante impossible.
- Je t’aime tant… Pourquoi restes‑tu si lointaine ?
Ses lèvres remuaient, il se voyait parler, mais les mots semblaient venir de l’autre côté. Cette femme existait‑elle ? N’était‑elle qu’un mirage de mercure ? Pourtant, elle le fixait, et son regard vibrait d’une conscience.
- Pourquoi me fais‑tu souffrir ainsi ?
Il hésita à poser ses lèvres contre le verre, comme il l’avait fait tant de soirs, puis se détourna et regagna la chaise. Les larmes menaçaient. Mais il se mit à rire. Après tout, n’avait‑il pas fait une rencontre merveilleuse ?
Il se pencha, ramassa la pipe encore tiède. On pouvait y lire, gravés sur le fourneau, deux mots en émail bleu : « Domina Cærulea ».
Voilà la clef. C’était l’homme au chapeau feutre qui lui avait apporté la Dame Bleue.
C’était un dimanche. On avait frappé longtemps à la porte, l’arrachant à son sommeil. À l’époque, il était encore Monsieur de Mérule ; comptable à la Banque de l’Union. Il avait jeté sur ses épaules une veste élimée et grogné tout le long du couloir, avant d’ouvrir sa porte sur un homme vêtu d’un complet gris perle, chapeau assorti, gants impeccables.
L’inconnu lui avait tendu un petit coffret de bois, sans sceau ni adresse.
« Pour vous remettre en main propre. Rien de plus. »
Rien d’autre. Il s’était incliné et avait disparu dans l’escalier. Lucien ne l’avait jamais revu.
« Il fallait juste ».
Ces mots le hantaient. Pourquoi lui ? Pourquoi cet étrange envoi ? Était‑ce un hasard ou un choix délibéré ?
À l’intérieur du coffret, il avait trouvé une douzaine de pipes et de sachets de tabac bleu. D’abord, il crut à une plaisanterie. Puis il en chargea une pipe, par désœuvrement. C’est ainsi que tout avait commencé.
Les soirs suivants, le miroir semblait respirer.
Puis, peu à peu, son corps se modifia. Ses traits s’affinèrent, sa voix se voila, ses habitudes se désagrégèrent. Il perdit son emploi, puis ses relations.
Demain, l’électricité de son logement, alimentée par un générateur artisanal qu’il louait au voisin, serait coupée. Le propriétaire le menacerait d’expulsion.
Il leva les yeux vers le miroir.
- Suis‑je fou ? Tout paraît pourtant si réel…
La pipe s’éteignit entre ses doigts. Le sol était un charnier de tabacs brulés, de papiers spirites, de revues sur le magnétisme, l’ectoplasmie et les transformations fluidiques du corps astral.
Il n’était pas fou. Cette femme existait.
Elle était partout.
Dans la vitre des omnibus. Dans le cuivre des vitrines. Dans les flaques de pluie nocturne.
Toujours présente, jamais accessible.
Il ne pouvait la connaître. Elle était lui ; et pourtant étrangère, inaccessible derrière la surface glacée.
Elle lui manquait. Chaque nuit, elle l’abandonnait, le laissant seul dans sa déréliction.
Il ramena sa chaise au bureau. Saisit une plume bleutée et une feuille vierge. Il écrivit quelques lignes, raya, recommença. Ses mots tremblaient.
Puis il se leva, prit un verre et plusieurs flacons de Pilules du Sommeil de l’Abbé Gélis ; puissants narcotiques vendus sous le manteau dans les cercles occultes.
Ainsi donc, les affiches placardées dans la ville ne mentaient pas : Fumer tue.
Assis, il versa l’eau, aligna les pilules, en avala une première poignée. Il jeta un dernier regard vers le miroir. La Dame Bleue était là, assise en reflet, mimant son geste avec grâce.
- Tu me manques. N’aie crainte… je vais te rejoindre.
À ses pieds, les flacons vides s’amoncelaient.
Pièce à conviction A-2 des Archives Noires :
Je ne sais pas ce qui m'arrive. Je la vois partout.
Je sais que je devrais savoir qui elle est mais je ne peux pas. Je l'aime mais je ne sais pas qui c'est. Elle est tellement belle mais je ne veux pas peux pas me rappeler. Je la connaissais mais plus maintenant. Où es-tu partie Tu me manques

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