Marie-Cendreline des Roches – Partie VII Mémoire possible

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Marie-Cendreline reposa l’éclat de verre avec une précaution presque liturgique, comme on dépose un enfant mort-né sur une dalle froide. Son visage s’était vidé de toute certitude. Elle avait conversé avec des spectres, arpenté un monde oublié jusqu’à s’y faire dévorer un bras, affronté les hurlements d’êtres pour lesquels même la langue humaine n’avait plus de forme. Mais ce fragment… ce souvenir possible… cela, elle ne l’avait jamais envisagé.

Un silence épais se fit autour d’elle, et les Archives Noires semblèrent s’effacer, avalées par une obscurité sans murs. La Section Enfer retenait son souffle.

Madeleine finit par rompre l’immobilité. Elle s’approcha, saisit l’éclat du bout des doigts, et l’enveloppa dans un carré de tissu pâle qu’elle noua d’une simple ficelle de cuir. Le geste était d’une lenteur méthodique, presque tendre, comme si l’objet pouvait s’éveiller au moindre bruit. Marie-Cendreline observa cette manœuvre avec la sensation fugace d’être un intrus dans sa propre vie.

Elle savait, de cette certitude inébranlable qu’offre parfois la peur, que parmi toutes les reliques de cette Section maudite, celle-ci était la plus dangereuse. Non par sa forme, non par quelque effet ostensible, mais par ce qu’elle promettait : une connaissance interdite, un arsenal pour quiconque saurait déchiffrer ce qui palpitait encore dans sa lumière.

Elle leva enfin les yeux vers Madeleine. Sa gorge se serra. Les mots refusèrent d’abord de naître, puis jaillirent, enroués, presque brisés :

- Qu’est-ce que… vous allez en faire ?

Madeleine lui adressa un sourire d’une douceur inattendue, un sourire presque maternel, étrange contraste venant d’une femme qui semblait avoir laissé son enfance dans une alcôve oubliée des Archives.

- Moi ? murmura-t-elle. Je vais simplement suivre les directives et remettre cet artefact au Ministre Noir.

Elle s’interrompit brusquement, rougissante, ses yeux s’arrondissant comme si elle venait de prononcer le nom d’un spectre interdit.

- Je veux dire… à monsieur Longuet.

Le cœur de Marie-Cendreline fit un sursaut. Elle dévisagea Madeleine, plus déstabilisée encore que par la découverte du souvenir possible.

- Que… que veut le ministre des Affaires Occultes avec ce souvenir ?

Madeleine baissa légèrement la tête, comme pour échapper à la morsure invisible de la question.

- Un souvenir possible, Marie-Cendreline. Rien n’indique qu’il soit vrai. Il peut avoir été embelli, corrompu, rêvé. Rien n’est certain. Et quant aux intentions de monsieur Longuet… cela dépasse mes attributions. Je suis là pour exécuter, non pour comprendre.

Cette dernière phrase tomba entre elles comme un couperet silencieux. Marie-Cendreline inspira lentement, l’esprit revenant des gouffres où il se réfugiait trop souvent depuis quelques mois.

- Vous n’êtes pas une simple archiviste, Madeleine. Vous travaillez directement au bureau du ministre.

Madeleine acquiesça calmement, sans la moindre volonté de nier l’évidence.

- C’est exact, Marie-Cendreline. Et voyez : vous continuez de raisonner juste. Votre corps vous trahit, votre confiance chancelle, mais ni l’un ni l’autre ne vous empêchent de tenir debout. Vous êtes sur un seuil, oui. Et ce seuil tremble. Mais vous, vous ne cédez pas. Vous persistez.

Elle marqua une pause, son regard brillant d’une lumière douce que la Section Enfer n’avait pas réussi à consumer.

- C’est cela, être gendastre. Pas frapper. Pas survivre. Persister.

Marie-Cendreline demeura figée, comme sculptée dans la pénombre savante de la Section Enfer. Autour d’elle, le silence avait repris ses droits, un silence dense, presque liquide, lavé des grondements, des murmures et des chuchotements qui l’avaient assiégée tout au long de la journée. Ce calme soudain paraissait irréel ou pire : mérité.

Elle était exténuée. Son esprit flottait, suspendu au-dessus d’elle-même, enfin délivré d’une tension qu’elle n’avait plus espéré voir céder.

Un répit. Un vrai. Un interstice fragile entre deux cauchemars.

Elle repensa à l’errance. Ce mot lui revint, lourd, sourd, comme un glas. Une errance, oui. Sa vie n’avait été que cela.

Depuis le jour où ses parents avaient fui la Belgique pour la Paris fumeuse et vorace.

Depuis le mariage grotesque, honteux, avec un ivrogne qui lui avait brisé plus d’os que de promesses.

Depuis la mort de son fils, déchiqueté sous les bombes allemandes, mort sans adieu, mort sans tombe digne, mort sans qu’elle-même n’ait pu mourir avec lui.

Depuis qu’elle avait rejoint la Gendastrerie, repérée pour ses talents de résistante. Talents ? Simple instinct de survie, plutôt.

Depuis qu’elle parcourait les routes de France, traquée par l’incompréhensible, confrontée à l’indicible, frôlant l’innommable jusqu’à la brûlure.

Elle n’avait été que cela : une passagère involontaire, dérivant d’une épreuve à l’autre comme une ombre secouée par les vents d’un monde qui n’avait jamais eu la décence de lui demander son avis. Aucune volonté. Aucun espoir. Et pourtant… Pourtant elle avait traversé tout cela.

Comment ? Pourquoi ?

La question s’éleva en elle comme une plainte d’outre-tombe, la même que celles des couloirs hantés de la Section Enfer. Une fissure dans son armure, un vertige devant l’abîme.

Peut-être que Madeleine l’entendit respirer plus fort, ou trembler. Peut-être sentit-elle ce moment où Marie-Cendreline s’effondrait intérieurement et se redressait dans le même souffle.

Peut-être.

Mais Marie-Cendreline, elle, ne trouvait aucune réponse. Seulement une intuition infime, déraisonnable, presque sacrée, qu’elle continuait non pas par force, ni par foi, mais parce que quelque chose, quelque part, la poussait encore en avant.

Un mouvement. Une impulsion. Une survivance têtue. Ou peut-être, ce fut sa pensée la plus effrayante, l’errance elle-même. Comme si elle n’était plus un accident de sa vie, mais son moteur secret. Comme si elle était née pour cela.

L’immobilité s’était déposée sur la Section Enfer comme une poussière antique. Plus un souffle. Plus un froissement de papier. Madeleine avait cessé de classer les artefacts ; sa tâche, pour une fois, touchait à son terme. Marie-Cendreline, elle, demeurait assise, raidie dans une contemplation sans objet. Sa poitrine se soulevait par réflexe, non par volonté. Une vérité brute, presque minérale, s’ouvrait en elle : le vide. Le même vide que celui des salles scellées. Le même vide que celui de sa propre histoire. Et c’était cela qu’elle redoutait : l’effacement final, l’ultime rature.

Madeleine resta à ses côtés, silhouette froide, immobile, mais étonnamment présente. Une présence d’administration : sans chaleur, sans cruauté, obstinée. Le temps devint pâteux. Rien ne bougeait, sinon l’idée trouble de ne plus exister.

Lorsque la voix de Madeleine se décida enfin à naître, elle traversa le silence comme une aiguille : Comment vous sentez-vous ?

Marie-Cendreline tourna vers elle un regard creux, lavé de toute illusion.

- Je ne suis que ce que la volonté du monde a sculpté dans la chair restante. Si la Gendastrerie décide de se passer de moi… je n’aurai plus rien.

Madeleine hocha lentement la tête, et pour la première fois, un sourire discret apparut sur son visage impassible.

- Tout ira bien. Les Abjurants trancheront avec justice.

Elle posa la main sur le poignet de la Gendastre, une caresse brève mais d’une douceur inattendue.

- Et si leur décision, quelle qu’elle soit, vous est insupportable… il existe toujours une issue.

Marie-Cendreline releva à peine la tête. Madeleine poursuivit, avec la neutralité d’un rapport de mission :

- Au fond de la Section Enfer, nous gardons une arme dont personne n’a encore décidé l’usage. Emplacement ZZ-999. Inventaire : Verne.2108.

Elle n’eut pas le temps d’en dire davantage. Le grondement d’une dizaine de bottes s’engouffra dans le couloir, répercuté par la pierre noire. Une délégation d’Abjurants sortit d’une alcôve, silhouettes muettes, hiératiques, ignorant les deux femmes comme si elles n’encombraient même pas la réalité.

Le dernier d’entre eux, l’Abjurant Orsse, ralentit. S’arrêta. Tourna la tête dans un rai d’ombre. Son regard accrocha celui de Marie-Cendreline. Un simple signe, bref, presque rituel. Puis il reprit sa marche, disparaissant dans les marches que la pénombre avalait aussitôt.

Marie-Cendreline bondit sur ses pieds, galvanisée : l’ordre était tombé, et avec lui la nécessité d’obéir pour rester quelqu’un. Elle lança à Madeleine un dernier regard ; une question, une gratitude, ou un adieu, difficile à dire. Sa main valide glissa instinctivement dans sa poche, cherchant les talismans amassés au fil des années, ces minuscules certitudes dans un monde qui n’en avait plus.

Et elle se mit en route, droite comme une sentence, fragile comme une prière.

L’Abjurant Orsse entra dans la salle haute d’un pas mesuré. Les murs transpirant une humidité froide semblaient encore vibrer des délibérations du jour. Il rejoignit son siège derrière la grande table de chêne noir ; un monolithe couvert d’une litière de papiers froissés, de notes griffonnées, de scellés brisés. Face à lui, Marie-Cendreline se plaça net, au garde à vous, l’échine raide comme si elle tentait de tenir le monde lui-même à distance.

Au centre de la table, une boîte de bois sombre trônait, verrouillée, presque trop petite pour contenir quoi que ce soit d’important. Pourtant, elle irradiait une densité inquiétante. Le destin tenait parfois dans des volumes minuscules.

Le regard de Marie-Cendreline glissa malgré elle sur les feuillets éparpillés. Les titres manuscrits lui sautèrent au visage comme autant de spectres rappelés à la barre des témoins :

Confinement du site paléo-humide Castelnau-001

Enquête 36V - Cas de combustion spontanée

Expérience 187-1 - Etude croisée avec Leg XVIII-L

Chacune de ces lignes était un fragment de sa vie. Une cicatrice recousue. Un soir où elle avait tremblé. Un matin où elle avait menti à la hiérarchie pour protéger un témoin. Un crépuscule où elle avait tué quelque chose qui n’avait pas de nom.

Une dizaine d’hommes qu’elle ne connaissait pas, qu’elle ne connaîtrait jamais, avaient aujourd’hui parcouru son existence comme on retourne une terre malade pour voir ce qui grouille dessous. Seul Orsse lui était familier ; et encore, à peine.

Elle déglutit. Derrière elle, la Section Enfer sembla reprendre son souffle. Une exhalation lente, calcaire, sourde, qui se glissa dans son dos comme un avertissement ou un présage.

Elle força ses yeux à rester fixés droit devant, mais une feuille, posée en évidence au-dessus du chaos de paperasses, attira malgré tout son attention. Un intitulé sec, brutal, entouré au crayon rouge :

Traque 132-TP-b

Le sang lui battit aux tempes. Ce nom-là, elle ne voulait plus jamais le revoir. Elle sentit ses doigts refermés dans sa poche chercher instinctivement le contact de ses talismans, comme si le frottement d’un peu de bois ou de métal pouvait conjurer le retour d’un passé qui hurlait encore dans l’ombre.

L’Abjurant Orsse leva enfin les yeux vers elle.

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