Bottes de cuir et gants de velours Rapport d’expérience 132-TP-1 et 132-TP-2
15 septembre 1881 - Mâtinée
Le numéro d’inventaire reposait sur une lourde table de bois, dans l’une des caves des Archives Noires de la caserne de Mayim. Autour de lui, l’archiviste Aloïs Bertrand et l’archiviste Arthur Sermier griffonnaient dans leurs livrets respectifs, prenant les dernières mesures de température, d’hydrométrie et notant l’heure exacte de l’examen.
Le déclassé n°2538 observait en silence les allers et retours méthodiques des deux ésotéristes autour du cadavre.
- Bien, dit l’archiviste Sermier. Il se tourna vers le déclassé, fit un bref mouvement du doigt du vivant vers le mort.
- Approchez-vous et touchez le numéro d’inventaire 132-TP.
- Vous savez que j’ai un nom ? rétorqua le prisonnier.
- Désolé, mais c’est la procédure, répondit sèchement l’archiviste.
N°2538 se tut. L’échange avait déjà eu lieu des dizaines de fois, sous des formes identiques, avec archivistes, gendastres, surveillants. Il avait eu un nom ; il ne possédait plus qu’un matricule.
Il s’approcha du corps sans hésitation : ce n’était pas le premier cadavre qu’il voyait, et pour une fois il n’était pas impliqué dans sa mort. Ce qui l’intriguait davantage était la faible lueur violette qui semblait rayonner sous l’uniforme du policier.
Il se plaça sur le flanc droit du mort et posa la main sur son torse. La peau était froide.
- Aucune réaction, énonça l’archiviste Sermier en notant aussitôt.
- Frappez légèrement l’objet, enchaîna l’archiviste Bertrand.
Le déclassé s’exécuta, leva son poing fermé et l’abattit sur le torse du mort. Un bruit sourd, puis le silence.
- Vous l’avez vu ? demanda l’archiviste Bertrand en désignant la main droite gantée du cadavre du bout de son crayon.
- Qu’avez-vous constaté, Aloïs ? demanda Sermier.
À l’énonciation du prénom, n°2538 inspira plus profondément et souffla par le nez, irrité.
- La main droite du légataire vient de bouger. Plus précisément : les doigts.
Le déclassé recula d’un pas pour mieux observer. Bertrand contourna la table et examina la main droite de près. Aucun mouvement apparent.
- D-2538, recommencez l’opération, avec davantage de force, ordonna Sermier.
Le déclassé inspira longuement, leva le bras et abattit son poing avec violence dans le ventre du mort. Aussitôt, les gants se mirent à s’agiter, suivis des bottes. Les membres convulsèrent environ une minute, puis retombèrent, inertes.
Sermier s’approcha de Bertrand pour un échange bref, toujours consigné sur le vif.
- Outre les runes scarifiées sur la peau du numéro d’inventaire 132-TP, ces bottes et ces gants ne font pas partie de l’uniforme réglementaire de la police cantonale. Nous allons étudier ces objets à part pour déterminer leur nature anormale. D-2538, retirez les gants et les bottes.
Une nouvelle inspiration, un souffle bruyant. Le déclassé saisit la main droite du cadavre. Il tira le gant. Rien. Fronça les sourcils, tenta d’agripper un doigt du gant, tira encore. Rien ne bougeait.
Il essaya d’insérer les doigts dans l’ouverture du gant, tira de toutes ses forces. Le cadavre glissa sur la table, bascula légèrement mais le gant ne se détacha pas.
- Je… Je n’y arrive pas, admit n°2538, décontenancé.
Les archivistes restèrent impassibles.
- Aloïs, dit Sermier, allez chercher une scie chirurgicale au bloc médical. Et faites demander un bac de liquide aseptisé.
Bertrand acquiesça et quitta la salle. Pendant ce temps, Sermier fit le tour de la pièce en griffonnant dans son carnet, indifférent à la présence du déclassé. N°2538 suivait chaque pas, espérant un regard.
Finalement, il parla : Qu’allez-vous faire avec la scie ?
- Moi ? Rien.
- Alors pourquoi… la scie ?
- Puisque vous n’avez pas été en mesure de séparer les gants et bottes du numéro d’inventaire 132-TP, vous serez obligé de les détacher autrement.
- Des ciseaux seraient plus pratiques, objecta le déclassé.
- Vous n’allez pas détruire des artefacts potentiellement anormaux. Vous découperez les membres du numéro d’inventaire 132-TP. Nous nous chargerons du nettoyage pour l’analyse ultérieure.
- Pardon ? Vous voulez que je débite cet homme ? Mais vous n’êtes pas bien !
Pour la première fois, l’archiviste leva les yeux vers lui. Un regard bref, sans colère ni compassion. Puis il retourna à son carnet. N°2538 déglutit. Son regard glissa lentement vers le cadavre.
Bertrand revint quelques minutes plus tard, accompagné d’un gendastre poussant un chariot de bois portant deux bacs d’acier emplis d’un liquide à l’odeur âcre, ainsi qu’une scie à os. Tout fut disposé méthodiquement.
Sermier fixa le déclassé. Celui-ci, sans attendre, prit l’instrument. Il procéda comme indiqué, sous les conseils techniques de Bertrand. Les mains furent déposées dans le premier bac, les pieds dans le second.
La scie reposée, Sermier déclara que l’expérience 132-TP-1 était terminée. Les gants et bottes reçurent les numéros 132-TP-A et 132-TP-B.
Un gendastre raccompagna le déclassé n°2538 à sa cellule. Il ne prononça plus un mot de la matinée, se demandant encore s’il ne valait pas mieux mourir que de se corrompre davantage.
⁂
15 septembre 1881 – Après-midi
Le déclassé n°2538 fixait les gants de velours et les bottes de cuir étendus sur la table d’examen. Les objets paraissaient anciens, usés, tachés par le temps ; l’archiviste Sermier avait estimé leur fabrication à plusieurs siècles. L’information l’avait laissé hébété, persuadé un instant qu’il rêvait encore, victime de la fièvre qui le dévorait depuis la veille.
- D-2538, déclara l’archiviste Arthur Sermier, sans lever les yeux de son livret, enfilez les numéros d’inventaire 132-TP-A et 132-TP-B.
Le déclassé se tourna vers lui.
- Les… quoi ? Bon sang, tout ceci devient interminable.
- C’est la procédure, répondit simplement l’archiviste.
N°2538 reporta son attention sur les gants. Une sueur lourde commençait déjà à perler le long de ses tempes. Après quelques secondes d’hésitation, il enfila les deux gants de velours.
Aucune douleur, aucune réaction particulière : seulement la douceur du tissu et la chaleur réconfortante qui enveloppa ses mains. Puis ses doigts se refermèrent d’eux-mêmes sur les bottes.
- Je… Mes mains ! Elles agissent sans moi ! Qu’est-ce que… ?
Aucune réponse ne vint.
Les gants, animés d’une volonté étrangère, saisirent les bottes et les amenèrent vers ses pieds. Pris de panique, n°2538 recula brusquement et tomba à la renverse, tentant d’écarter ses jambes aussi loin que possible de ses mains.
Le gant droit lâcha une botte pour saisir sa jambe gauche sous le genou et l’obliger à la plier. L’autre gant enfonça la chaussure de force.
Le déclassé haletait, gémissait, luttant contre cette impulsion invisible qui s’était emparée de ses bras. Il tenta d’immobiliser ses mains sous son propre poids, mais ses muscles n’obéissaient plus.
La seconde botte suivit. Le gant gauche la fit glisser d’un mouvement sec et précis, contournant ses efforts pour y échapper. En quelques instants, les deux bottes étaient enfilées.
N°2538 resta immobile, stupéfait, allongé sur le sol froid. Ses membres tremblaient légèrement, pas seulement de fatigue, mais de cette sensation immonde d’avoir été déplacé de l’intérieur, d’avoir servi d’outil à une volonté qui n’était pas la sienne.
Il releva les yeux vers l’archiviste Sermier, espérant un commentaire, une explication, un ordre. L’homme l’observait avec la même neutralité qu’un instrument de mesure.
- Notez ceci, dit simplement Sermier à un assistant en retrait. Puis, à l’adresse du déclassé : Restez immobile. Nous allons poursuivre la phase d’observation.
Le déclassé obéit, sans mot dire. Il lui restait encore assez de lucidité pour comprendre que tout geste supplémentaire serait interprété comme une résistance.
Et au fond, tandis que le cuir ancien épousait fermement ses pieds, une pensée fulgurante traversa son esprit : il était désormais, pour la première fois depuis son arrivée à Mayim, en partie moins vivant qu’un objet.
D-2538 resta immobile encore quelques secondes, puis sans volonté, se releva et se dirigea vers la porte de la salle d’expérimentation. Il s’arrêta juste devant le battant d’acier, les gants et bottes inertes.
Dix minutes s’écoulèrent ainsi, dans une tension pesante. Aucune manifestation supplémentaire ne fut observée : pas de spasme, pas de contraction autonome, seulement la lente montée d’un tremblement interne difficile à distinguer de la peur.
Lorsque l’autorisation du Chercheur en Chef Hazélius parvint par tube pneumatique, l’archiviste Bertrand leva les yeux de son livret et acquiesça d’un bref mouvement de tête.
La porte fut déverrouillée. D-2538 franchit le seuil.
Il n’avait pas fait trois pas dans le couloir que les signes de stress se manifestèrent ; non sous forme anormale, mais par la crispation générale de son buste, un tressaillement continu du diaphragme, et cette lutte sourde contre ses propres bras, comme s’il tentait de reconquérir chaque centimètre de motricité volé par les artefacts.
Pourtant, il avançait.
Il suivit les couloirs du Site en direction de la sortie, passant devant les portes scellées, les hublots opaques, les lanternes de sécurité qui vacillaient comme à son passage. Chaque pas semblait dicté non par lui, mais par une inertie étrangère, légère, presque polie, mais irrévocable.
À l’approche des dernières barrières, les gardes attendirent l’ordre formel. Un nouveau message du Chercheur en chef Hazélius arriva par un autre tube pneumatique : Autorisation accordée.
Les barrières se relevèrent, une à une. D-2538 franchit les dernières lignes. Puis, au seuil même du Site, sa marche s’interrompit brusquement. Pas un geste, fixé comme une statue abandonnée avant la dernière enjambée. Les bottes restèrent fermement rivées au sol, comme si la terre elle-même refusait le passage.
Un long silence s’imposa. L’archiviste Bertrand referma son carnet.
- Notez ceci : impossibilité de sortie. Objectif externe non accessible. Prévoir intervention d’agents de terrain. La séquence sera reconduite ultérieurement.
Les gardes reçurent alors l’ordre de reconduire le déclassé dans la salle d’expérimentation. D-2538 tenta de s’y opposer, non par volonté, mais par cette résistance animale et désespérée du corps lorsqu’il comprend que la liberté vient de lui être retirée une seconde fois.
Ses bras se débattirent, maladroitement, mécaniquement, tandis que ses jambes, dociles sous les bottes, avançaient dans la direction inverse de son effort. Il fut traîné à reculons, glissant presque, ramené dans la pièce où l’attendaient déjà les registres ouverts et les instruments d’observation.
La porte se referma derrière lui dans un claquement étouffé.
Legs Temporaire Numéro d’inventaire CXXXII-TP : Bottes de cuir et gants de velours
L’ensemble 132-TP constitue un couple d’artefacts vestimentaires présentant des propriétés anormales dès lors qu’ils sont portés par un sujet humain. Il est composé d’une paire de gants en velours (132-TP-A) et d’une paire de bottes de cuir (132-TP-B).
Les propriétés observées se déclenchent si et seulement si les deux instances d’un même composant (gants ou bottes) sont portées simultanément.
Lorsqu’un sujet enfile 132-TP-A ou 132-TP-B, il perd immédiatement le contrôle des extrémités concernées. Les membres affectés adoptent une motricité autonome visant à réaliser une séquence d’actions orientées vers un objectif géographique non identifié à ce jour.
Si 132-TP-A est enfilé en premier, les gants contraignent physiquement le sujet à enfiler 132-TP-B.
Si 132-TP-B est enfilé en premier, les bottes initient immédiatement la locomotion automatique vers l’objectif. Dans ce cas, le sujet conserve l’usage de ses mains, sous réserve des limitations induites par la marche forcée.
Une fois activés, 132-TP-A et 132-TP-B ne peuvent être retirés par aucun moyen conventionnel. La seule méthode actuellement viable pour séparer les artefacts du sujet est l’amputation totale des segments corporels concernés (mains et/ou pieds).
Cette opération met fin aux effets anormaux immédiatement.
Les observations concordent vers l’hypothèse d’une fabrication intentionnelle par une entité intelligente, dotée d’un niveau avancé de maîtrise ésotérique ou thaumaturgique.

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