Résurrection Rapport de Traque-132-α

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14 septembre 1881

La forêt au sud de Nendaz reposait sous une lumière pâle, encore suspendue entre l’été qui se retirait et l’automne qui s’armait lentement. Le Gendastre Charles-Louis d’Esposito gravit le sentier sans s’arrêter, suivant le trajet que l’agent de la police cantonale Nicolas Favre avait indiqué avant de disparaître. L’air sentait la résine humide et le bois ancien ; le silence, trop large, trop exact, s’étendait comme une nappe tirée trop loin sur une table.

Il inspecta d’abord les lisières du village, méthodiquement, élargissant peu à peu son périmètre. Rien. Pas la moindre trace d’une anomalie, ni même d’un passage trop récent. Après une heure de recherche, il dut admettre ce qu’il refusait jusque-là : la police cantonale avait abandonné cette affaire comme une simple défaillance humaine, l’une de ces disparitions que l’on range rapidement dans l’armoire des malchances montagnardes.

Pourtant, il continua d’avancer. Non par devoir, mais par cette obstination intérieure qui s’accroche aux vivants tant qu’aucun cadavre ne la contredit.

La montée devint plus rude et, au détour d’un replat, il aperçut ce qu’il cherchait sans le savoir : une cabane de pierres en ruine, écrasée par les années, dont la grille branlante laissait deviner un refuge pour les esprits fuyants comme pour les criminels sans talent.

Il s’approcha et lança, sans conviction :

- Il y a quelqu'un ?

La forêt répondit par son éternel refus.

Il posa la main sur la grille, inspira, puis entra. Le sol de pierre renvoyait une odeur de poussière froide. Un corps gisait au centre, entouré d’un cercle de bougies consumées. Dans un angle, recroquevillée contre le mur, une petite silhouette retenait son souffle.

Charles-Louis s’agenouilla, le regard précis, cherchant d’abord le signe de l’anormal. Il ne trouva sur l’enfant que quelques coupures au dos, à l’abdomen, aux mains : rien qui dépasse la logique cruelle du monde naturel.

- C’est toi, Joseph Elliott ? Beaucoup de gens te cherchent.

Le garçon hocha lentement la tête, les yeux baignés d’une fatigue qui ne venait pas de l’âge. Le Gendastre se pencha pour se mettre à sa hauteur ; le bois de la ruine craqua sous son poids.

- Peux-tu me raconter ce qu’il s’est passé s’il te plait ?

La voix de Joseph était presque effacée, comme si l’air refusait de transporter ses mots.

- Un petit homme étrange et noir m’a attrapé et m’a enfermé dans cette maison. Il a fermé la porte à clés. Il m’a laissé pleurer ici toute la nuit et toute la journée. Il n’est revenu me voir que le soir. J’ai eu très peur qu’il me fasse du mal mais il a juste déposé cet homme sur le sol et est reparti, comme avant. J’ai essayé de le réveiller mais je n’ai pas réussi. Il ne bouge pas… Il…

Les sanglots coupèrent la phrase. Charles-Louis l’attira contre lui avec une douceur inattendue pour sa stature, puis le guida vers l’extérieur, jusqu’à un pan de mur encore debout.

- Ne t’en fais pas, nous allons bientôt partir. Je dois encore vérifier quelques détails.

Il sortit son sifflet d’étain et souffla trois fois ; l’écho se dissipa dans les arbres. Pour rassurer l’enfant, il lui adressa un bref signe de tête et un sourire avant de retourner dans la cabane.

Le corps était affaissé comme une marionnette oubliée. Sur la peau, entre les vêtements gris, se dessinaient des marques bleues luminescentes, fines comme des scarifications rituelles. Le torse portait plusieurs incisions refermées par des coutures irrégulières. Les bottes et les gants, en velours sali par la boue, détonnaient avec le reste, trop neufs dans leur décrépitude.

Charles-Louis posa deux doigts sur la gorge de l’homme : aucune pulsation. Rien non plus à la carotide, ni sous le sternum. L’absence totale, froide, administrative.

Il fit encore le tour des pierres, prenant note, observant les moindres restes d’un rituel désormais figé. Il ne trouva rien de plus.

Le bruit sourd d’un attelage s’approcha. Deux franches-montagnes tirèrent une voiture d’intervention jusqu’à l’entrée de la masure. Le cocher, Alfred Vérone, descendit sans un mot. Charles-Louis lui exposa les faits et, ensemble, ils déployèrent l’appareil photographique rangé dans le coffre du véhicule. Ils prirent environ trente clichés de la scène : un relevé méthodique, comme une cartographie des ombres.

Ensuite, Charles-Louis recouvrit le corps d’une couverture et le porta jusqu’à la voiture, avec les précautions dues aux morts mystérieux. Il s’installa ensuite sur la banquette arrière avec Joseph Elliott, qui se blottit contre lui comme un animal sauvé d’une pierre de meule.

Le retour vers la caserne de Mayim se fit sans un mot. Les arbres paraissaient plus serrés qu’à l’aller.

À leur arrivée, le Maréchal des Logiques Roch les attendait déjà dans la cour. Joseph fut confié au service médical. Le corps, lui, fut transféré immédiatement aux Archives Noires. Les médecins confirmèrent l’absence de signe vital ; l’identité fut établie sans hésitation : l’agent Nicolas Favre, porté disparu la veille.

On lui attribua le numéro 132-TP, pour temporaire, et on referma la porte du confinement sur son silence encore tiède, dans l’attente d’une manifestation ou d’un examen plus profond.

4 mars 1350

Ils approchaient.

Gawronne Jolin sentit la vibration sourde des sabots bien avant que le bruit ne se forme. Il dégagea ses membres des couvertures qui puaient la suie froide et la vieillesse humide, se redressa péniblement, et prit le coffret qu’il gardait près de lui depuis trop longtemps.

Il savait, comme on sait la venue d’un hiver définitif, que l’univers se referme toujours sur celles et ceux qui tirent trop sur les coutures entre la nature et la surnature. Lui les avait tirées, étirées, manipulées, jusqu’à sentir la trame se déchirer sous son propre poids.

Il sortit dans le jardin. La terre, gorgée d’eau, cédait sous ses doigts secs et recourbés. Pas besoin d’une tombe entière : une demi-profondeur suffisait pour une survie future.

Il creusa lentement, repoussant la terre humide par plaques spongieuses. Lorsque le trou atteignit un mètre environ, il y glissa les gants et les bottes, enfermés dans leur écrin de bois noir cerclé de fer, puis repoussa sur eux la terre vive, sans soin, mais avec urgence.

À l'autre bout du chemin forestier, les sabots se mirent à clapoter dans les flaques. Gawronne se releva, ses articulations bruissant comme des feuilles sèches, et regagna la masure.

Il jeta d’un geste brusque quelques bûches dans la cheminée, alluma le feu d’un claquement sec. Les flammes prirent aussitôt, impatientes, presque vexées d’être réveillées si tard.

Gawronne vida ensuite les étagères : bibelots, grimoires, accessoires, pratiques accumulées sur des siècles : tout fut jeté dans le foyer.

Le feu, comme libéré d'un carcan, hurla, se gorgea de poudre d’encre et de fragments d’os, et se déploya avec une violence que seule la famine peut produire.

Le sol vibra. Les cavaliers entraient dans le dernier virage.

Gawronne rapprocha ses mains du feu et les claqua l’une contre l’autre. La flamme jaillit hors de la cheminée comme l’eau d’un barrage qui cède, s’étala sur les planches, remonta le long des murs, s’inscrivant dans les jointures comme un lierre incandescent.

Il ne se détourna pas du brasier. Il passa simplement la porte, glissa sur l’herbe mouillée et s’assit, le regard tourné vers les arbres.

Les années l’avaient vidé. Celles passées à maintenir en activité des organes qui auraient dû mourir bien avant. Le feu achevait ce qu'il restait.

Il attendit. C’était la seule action qu’il pouvait encore offrir au monde.

Julien l’Hospitalier, en tête des quatre cavaliers, sentit une étrange forme de soulagement. Le voyage touchait à sa fin.

À l’auberge, la veille, Salmid le Turcopole avait douté que la créature choisisse les bois comme refuge. Julien, lui, ne s’était pas laissé tromper : un mage ancien n’a pas besoin de disparaître dans les failles du pays quand il peut enclaver une section de forêt entière et la plier à sa volonté.

Il connaissait ces équilibres fragiles. Parfois, la surnature glissait doucement dans la nature et y demeurait, tolérée, utile même.

Parfois, la chose qui traversait la frontière n’apportait que déséquilibre, faim, stagnation.

Et alors, c’était à eux de ramener la pierre centrale à son exact niveau, au fil de l’épée. On racontait cela comme un conte de fées ; on en oubliait les années de route, la boue jusqu’aux genoux, et les morts laissées derrière.

La chose était là, juste devant eux.

Le dos trop long, courbé sous les années. Une silhouette que la forêt semblait vouloir effacer d’avance. Les cadavres desséchés retrouvés dans les villages suffisaient : ce mage ne pouvait plus exister sans mordre le monde autour de lui.

Julien tira son épée. Son amulette vibra, pas de manière agressive : plutôt comme un instrument qui reconnaît une note familière. L’épuisement du mage se sentait dans l’air même.

Il leva la lame et frappa.

La tête vola. Pas celle de Gawronne : celle d'un mouton qui broutait à quelques pas, comme s’il s’était glissé accidentellement dans l’espace d’abattage.

Le corps s’effondra sans bruit.

Le sang épais coula en silence sur la terre, qui sembla se détendre sous la chaleur.

Julien pressa les flancs de sa monture pour s’écarter, mais les sabots de l’animal s’enfoncèrent dans un sol soudain mou. Derrière lui, un craquement d’une ampleur gigantesque retentit, comme si un colosse avait rompu ses rotules.

L’arbre immense à leur droite se renversa lentement.

Julien bondit hors des étriers, roula plusieurs fois sur le côté. Le tronc s’écrasa à un souffle de lui, brisant son cheval sous une masse de bois noueux. Le bruit fut obscène.

Il se releva, l’épaule brûlante. Ses doigts retrouvèrent la garde de son épée. Arcturus, seul encore en selle, l’observait derrière le rideau de poussière.

Julien balaya le terrain du regard : l'arbre avait fendu la clairière en deux et s’était fiché dans le toit de la chaumière, un toit déjà voué à disparaître.

Deux de ses hommes étaient morts. Deux ombres de plus qui s’ajouteraient au sol lourd de cette forêt. Ils avaient touché au but sans même rencontrer l’adversaire.

Gawronne, recroquevillé contre un tronc centenaire, respirait difficilement. Son flanc s’était ouvert sous l’effort, révélant des côtes grises et sèches. Aucun liquide ne coulait. Rien de vivant, sinon l’entêtement.

Il regarda le sang animal répandu, l’arbre abattu, les cavaliers dispersés.

Sans le brasier allumé dans sa maison, sans la déchirure qu’il avait infligée à l’arbre, il aurait été abattu sans résistance.

Première défaite. Peut-être la dernière.

Il se laissa basculer dans la mousse, les yeux fermés sur la forêt qui continuait de respirer autour de lui. La lumière tombait comme une poussière.

Les deux chasseurs avançaient encore, mais le silence de la forêt était déjà retombé, lourd, presque solennel ; comme s’il attendait que le monde décide enfin de ce qu’il convenait de faire de ce corps qui n’appartenait plus à aucune saison.

10 septembre 1881

Joseph écarquilla les yeux.

Les gants, posés dans la boîte comme deux animaux dociles endormis, luisaient d’un rouge profond, adouci par la poussière. Leur surface avait cette douceur trouble du duvet lorsqu’on en effleure le sens. Il n’aurait su dire pourquoi, mais il éprouva le besoin, presque une urgence, de glisser ses doigts à l’intérieur.

Il en ramena un vers sa paume. Le gant recula. Pas d’un mouvement visible.

Plutôt d’une fuite, légère et pourtant certaine, entre ses doigts encore tachés de terre. Il recommença. Même glissement, même refus. Le gant retomba au fond de la boîte avec une docilité qui sonnait comme une décision.

Joseph sentit une inquiétude muette lui serrer la gorge. Peut-être que le gant savait qu'il ne lui appartenait pas.

Il les avait trouvés la veille, les deux gants et les bottes assorties, dans une petite boîte enfouie derrière l’étang, dans la zone que les anciens désignaient comme "le bois des milieux". Un endroit où l’on ne perdait rien sans intention.

Il aurait pu aller les montrer à la gendarmerie. Il ne l’avait pas fait.

Il s’était dit que leur propriétaire devait être mort, ou parti depuis longtemps, et qu’un enfant pouvait bien prendre pour lui ce que le temps avait déjà avalé. Et puis, ils seraient parfaits pour son costume de sorcier : là-dessus, il n’avait aucun doute.

Il avait caché la boîte sous son lit en rentrant, enveloppée dans son gilet devenu trop petit ; comme si le vêtement, râpé et trop court, pouvait dissimuler la présence rouge et sombre des objets.

À présent qu’il tentait de les essayer, une impression plus grave se formait en lui : les gants n’aimaient pas la maison. L’air, peut-être. Ou les murs trop serrés. Ou quelque chose dans leur matière qui appelait la forêt, comme si la boîte, ici, n’était qu’un mauvais écrin.

Peut-être que demain, dehors, ils se laisseraient approcher. Dans les bois, les choses se disposeraient autrement. Il le sentait.

Sa mère l’appela pour le souper, une voix nette, sans inquiétude, qui montait le long de l’escalier.

Joseph replaça les objets avec une délicatesse brusque dans la boîte et la referma aussitôt, la repoussa sous le lit et resta un instant immobile, l’oreille tournée vers le plafond. Rien ne bougea dans l’ombre.

Il descendit ensuite en courant, essuyant machinalement la poussière sèche de ses doigts sur son pantalon, comme pour effacer la trace de ce qu’il avait essayé de toucher.

11 septembre 1881

La cloche sonna, et l’école se fendit d’un seul coup d’un bruyant éclatement : les chaises raclèrent, les cartables claquèrent, et les langues se délièrent dans l’air de la fin d’après-midi. Tous les enfants se dispersèrent selon le rituel immuable du départ. Joseph, lui, s’éclipsa aussitôt vers la gauche, sans un regard pour la route qui menait à sa maison.

Il avait dit à sa mère qu’il jouerait avec des camarades. Elle n’avait pas insisté. Mais il n’allait voir personne. Aujourd’hui, il ramenait les gants et les bottes chez eux.

Il se mit à courir, ses chaussures claquant sèchement sur les pierres de la route, comme si elles annonçaient quelque chose à la forêt qui, déjà, s’ouvrait devant lui. Elle encerclait le village comme une muraille verte, mais la lisière derrière l’école, haute, close, presque oubliée, était sa préférée.

Personne n’y allait.

Les arbres y vivaient serrés, tronc contre tronc, et la mousse tapissait le sol de lourdes éponges qui étouffaient les pas. Joseph y marchait comme dans une autre époque, persuadé, chaque fois, de fouler les sentes de quelque Merlin silencieux.

Il frissonna : peut-être que les gants étaient des objets-fées.

Il marcha longtemps avant d’apercevoir la ruine, ces pierres que les arbres semblaient vouloir repousser vers les profondeurs du sol, comme une verrue étrangère à effacer.

Il s’assit sur un gros éclat de roche et ouvrit son sac. La petite boîte s’y trouvait, soigneusement enveloppée de son vieux gilet trop court. Il la posa sur ses genoux, releva le couvercle et découvrit les gants.

Ils paraissaient plus vifs que la veille. Plus rouges. Plus lustrés. Comme heureux d’être revenus ici.

Joseph les saisit et les enfila aussitôt, de crainte qu’ils ne lui échappent comme la première fois. Mais ils ne s’enfuirent pas. Au contraire. Ils accompagnèrent la manœuvre, guidant ses doigts hésitants avec une douceur bizarre, presque pressée, presque impatiente.

Les gants étaient magiques. Il n’en doutait plus.

Déjà, ses mains attrapaient les bottes restées dans la boîte. Elles les soulevèrent, les orientèrent vers ses pieds, et Joseph sentit un réflexe de recul qui n’alla nulle part. Le cuir lui avala les chevilles, les lacets se nouèrent seuls, et ses pieds se plantèrent dans la terre avec une fermeté qui n’était plus la sienne.

Il n’arrivait plus à bouger ses mains. Ni ses pieds. Mais eux, eux bougeaient.

Ses bottes pivotèrent, s’orientèrent, et l’emmenèrent vers la ruine, puis derrière elle, vers un très vieil arbre tassé sur lui-même comme un vieillard recourbé. Ses mains tirèrent vers le sol. Joseph tomba à genoux et les vit fouiller la terre détrempée, remuant feuilles jaunies et aiguilles noires. La panique monta brusquement dans sa gorge, sèche et chaude.

Les gants étaient magiques, oui. Mais peut-être pas bienveillants. Peut-être les avaient-on maudits, ou peut-être avaient-ils une tâche à accomplir et lui n’était que le bras du sort.

Les récits de pirates squelettes lui revinrent, horriblement nets. Enterrer quelqu’un. Enterrer quelque chose. Enterrer…

Les mains continuaient. Sans pitié. Sans pause. Sans lui.

Les minutes s’allongèrent, coulèrent comme la résine d’un arbre blessé. Joseph pleura, seul, au milieu des bois, incapable même de fuir en courant. Quand enfin les mains stoppèrent, le trou se révéla : pas une tombe pour lui.

Une tombe déjà prête.

Un puits de lumière. De lumière noire.

Gawronne ouvrit les yeux mais il ne vit rien. Il ouvrit la bouche mais rien ne passa. L’air ne vint pas. Le son non plus.

Il tenta de bouger, mais son corps, ou ce qu’il en restait, refusa. Il existait encore, seulement dans le minuscule espace de sa pensée, les sens dissous. Il peina à retrouver la notion de gorge, de poitrine. Rien. Ni souffle. Ni battement.

Alors il ferma les yeux du dehors et chercha à ouvrir ceux du dedans. Ils grattèrent, lourds de poussière, comme après un sommeil trop long. Enfin, une image se forma : une petite silhouette penchée au-dessus de lui.

La mémoire revint. La chute au pied du vieil arbre. La mort. L’attente. Et, surtout : les gants. Les bottes. Ils avaient rempli leur office, avaient trouvé une âme à saisir, et l’avaient ramenée jusqu’à lui. Il fallait maintenant passer à l’étape suivante.

Gawronne puisa dans leur énergie, dans la vieille mécanique d’Alchimie qu’il n’avait jamais employée sur lui-même. Il imagina son âme : une sphère pâle, une luciole blanchâtre perdue dans le noir des siècles. Il la saisit. Puis il chercha celle de la petite créature au-dessus de lui ; frêle, tremblante comme un oisillon hors du nid, et la broya dans sa main.

Des fragments brillants fusèrent, éteints aussitôt. Et Gawronne se retrouva seul.

Il glissa, comme un souffle, vers le corps vidé, s’y logea, éprouva chaque os, chaque nerf, chaque parcelle de chair. Le corps était endommagé quelque part, pourri au centre, mais encore utilisable. Insuffisant pour passer pour un enfant vivant trop longtemps, mais suffisant pour bouger, apprendre, comprendre.

Il se redressa. Vacilla. S’accrocha à un tronc. Ouvrit enfin les paupières de l’enfant : les siennes, désormais.

Rien ne se forma devant lui. Pas même une ombre.

Il fit le tour de la ruine à tâtons, guidé par un regard intérieur qui ne traversait pas encore le monde. Il alla s’asseoir à l’intérieur, dans un coin, sur un tas de feuilles mortes.

Il attendit.

Il ne manquait plus que les yeux.

12 septembre 1881

Bien des heures plus tard, Gawronne glissait encore, comme porté par un fleuve sans lit, le long des berges du temps. Mais il avançait désormais en sens inverse, revenant vers l’ombre chaude de son corps retrouvé.

Il avait vu l’essentiel : les années écoulées pendant sa mort, les gestes des hommes, les dérives du monde. Et il dut se rendre à l’évidence : tout avait changé au-delà des plus vastes courbures de son imagination. Il ne reconnaissait plus les sentes, ni les usages, ni les repères de la surnature.

Une inquiétude sourde, presque nouvelle, bruissait au fond de lui. Il évoluait dans un décor dont la majorité des lois lui échappaient encore.

Il prit alors conscience qu’il portait toujours les gants et les bottes. Il passa une main lente, caressante, sur le velours et le cuir, et les détacha de sa peau empruntée. Les objets obéirent aussitôt fidèles, dociles. Il les posa sur le tapis de feuilles, comme on dépose deux bêtes endormies.

Il fallait procéder par étapes.

D’abord restaurer cette enveloppe épuisée : un organe en ruine, quelque fragment de pancréas en loques, compromettait déjà la tenue du corps.

Ensuite, renouer avec la surnature de cette époque. Il devait bien rester des cercles de sorciers, de mages, de survivants du vieux savoir, ou quelque chose d’approchant. Il n’y avait qu’une voie : chercher à l’aveugle, comme on cherche un organe dans la nuit d’un ventre…

- Hééé… oooh !

Une voix. Dehors. Une présence qu’il n’avait pas entendue venir, ni même ressentie. Elle n’était pas hostile : un homme, sans doute missionné par les villageois pour retrouver l’enfant disparu. L’occasion idéale, et offerte dans les circonstances les plus favorables.

Gawronne se recroquevilla et laissa échapper un sanglot rauque, parfaitement orchestré.

- Il y a quelqu’un ? Je vais entrer, ne fais pas de gestes brus… Oh. C’est toi. Salut, je suis l’agent Favre. Je suis de la police, je te cherchais justement. Ta mère est très inquiète, tu sais ?

Gawronne leva vers lui deux yeux brillants de larmes, un masque d’enfance docile. L’homme n’était pas préparé à la méfiance envers un petit corps en pleurs. Il s’accroupit, tendit la main, et ouvrit déjà la bouche pour prononcer quelque apaisement.

Le geste demeura suspendu.

Gawronne jaillit en avant, tout en muscles et en angles, comme une grenouille surgissant de l’eau. Ses jambes s’enroulèrent autour du cou de l’agent, serrant avec précision. Il planta sa main gauche dans sa bouche, puis tout l’avant-bras, enfonçant l’os et la chair jusqu’à étouffer les premiers cris. Un craquement profond, organique, ponctua la manœuvre.

L’agent suffoqua avant même que son corps ne comprenne qu’il devait lutter. Quelques minutes s’étirèrent, lentes et poisseuses, puis Favre cessa de remuer. Ses muscles se détendirent comme une corde lâchée.

Gawronne se pencha sur le corps, profitant avec une gratitude méthodique de l’absence de sens olfactif dans son enveloppe actuelle. Il effleura le ventre. Là. Il ne fallait pas tarder : l’organe devait encore vivre.

Il traça une incision oblique du bout de l’ongle. La peau s’ouvrit. Il écarta les lèvres de la plaie, sectionna quelques tubes, retira ce qui gênait. Puis il saisit le pancréas, encore tiède, et le tira hors de la cavité. Un geste vif, sûr.

Il répéta la même opération sur son propre torse, retira l’organe défectueux, auquel se joignait une excroissance ancienne, et inséra le morceau sain. Il referma les deux plaies du bout des doigts, calmement, comme on resserre une couture.

Il traça ensuite quelques glyphes de conservation sur le corps du défunt, afin d’empêcher la pourriture et d’éloigner les bêtes. La chair ne servirait plus à rien, mais son abandon prématuré aurait attiré trop d’attention.

Il fouilla les poches de l’homme et en sortit un petit paquet de bougies de réchaud. Il les alluma une à une, savourant leur lueur stable, et retourna s’asseoir dans le coin sombre de la ruine.

Il lui fallait du repos. Un long silence pour que la chair se stabilise, que les liens s’ajustent, que la pensée retrouve sa portée. Ensuite seulement, il partirait dans le monde neuf ; en quête d’un refuge, d’une alliance, d’une terre où reprendre les affaires autrefois laissées en suspens.

14 septembre 1881

Le soleil déclinait, lentement, comme retenu par quelque hésitation ancienne. Il restait encore haut, mais sa lumière s’étirait déjà en longues lignes pâles entre les troncs. Gawronne était prêt. Une part notable de ses forces, revenues au compte-goutte, suffisait désormais pour quitter la ruine et se remettre en marche.

Il se leva et s’étira. Ses articulations craquèrent dans un murmure sec, ses os trop légers résonnèrent faiblement. Les deux jours passés ; deux jours d’âme cueillie, de corps repris, de chair remaniée, l’avaient revigoré plus qu’il n’aurait osé l’espérer après tant d’années de famine spirituelle.

Dans son très ancien temps, à l’époque où son âge se mesurait encore à la manière des hommes ordinaires, il avait appris l’art des inflexions auprès des prieurs bleus des profondeurs : dans l’Abysse sous l’abysse, un lieu qui n’existait que dans les Rêves les plus fermes.

Depuis, il avait cultivé la faculté de jouer avec la frontière, de caresser ce qui était réel pour y insérer ce qui pouvait le devenir. Ce n’était pas vraiment de la magie : il n’avait jamais été puissant, jamais brillant, jamais autre chose qu’un artisan appliqué. Il cherchait les zones de souplesse dans la grande toile du monde, les interstices où la vérité ondulait légèrement. Là, il lissait les plis. Et parfois, ce qui n’existait pas se penchait, traversait un peu la surface du réel, et teintait l’endroit de sa nuance.

Avec l’expérience, ses gestes étaient devenus plus précis ; mais il restait toujours des zones rigides, fermées, rétives, où rien ne cédait. Il rêvait d’un lieu où tout serait tendre, accommodant, où la réalité elle-même se laisserait pétrir. Là, il serait fort. Là, il n’aurait plus besoin de ruse, de pièges, de stratagèmes lâches…

Un craquement l’interrompit.

Le bois s’agitait, encore lointain, mais venant vers lui. Gawronne tenta d’ouvrir les yeux, les deux paires, mais aucune ne réagit. L’esprit demeurait trop faible ; les orbites, trop vides. Il ne percevait que des sons étouffés, confus, qu’il devait retraduire comme de possibles pas humains.

Un chercheur de disparus, sans doute. Un soldat. Un gens d’arme ; oui, ce mot-là existait encore, il l’avait aperçu dans les plis du monde récent. Étrange qu’un seul soit venu : l’autre, déjà, ne reviendrait plus. Peut-être celui-ci appartenait-il à une caste plus entraînée, plus difficile à tromper.

Il n’avait aucune chance de le tuer sans se détruire lui-même. Et il avait assez payé ce genre de tentatives par le passé.

Il réfléchit. Il ne pouvait pas puiser dans son énergie, il n’en avait presque plus. Mais il pouvait réorienter la petite quantité déjà investie. Il déforma quelques glyphes tracés sur la peau du cadavre étendu au centre de la pièce, leur donnant cette instabilité sourde qui précède les catastrophes discrètes. Puis il se replia dans un coin, tirant ses genoux morts contre sa poitrine.

Si l’homme le trouvait et s’avérait hostile, il suffirait qu’il reste un peu trop près du corps chargé d’énergie faussée. Alors, il comprendrait. Trop tard.

Les pas approchèrent. Les feuilles frissonnèrent. Puis une voix, calme et portée, appela :

- Il y a quelqu’un ?

Gawronne demeura immobile. Un enfant silencieux contre un mur de pierre. Avec un peu de chance, l’homme ne verrait que ce qu’il s’attendait à voir : un garçon recroquevillé, égaré, fragile. Avec la fine pellicule d’énergie que les objets enchantés avaient déposée sur sa peau à sa renaissance, il ressemblait à un vivant tant qu’on ne le regardait pas trop longtemps.

L’homme entra. Son pas prudent vibra contre la pierre fendue. Il considéra la scène sans tressaillir, observa le corps au sol, puis remarqua la forme recroquevillée dans l’angle. Il avança, lentement. Sa voix se fit douce :

- C’est toi, Joseph Elliott ? Beaucoup de gens te cherchent.

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