Traversée du désert Rapport de Traque 132-TP-b

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RAPPORT PRELIMINAIRE

Date : 12 mars 1882

Membre impliqué :

· Gendastre-Lieutenant Marie-Cendreline des Roches – Cellule des Traques Anormales

· Gendastre Charles-Louis d’Esposito – Patrouilles de surface

· Gendastre Eléonore de Brigneux – Section des Traques Forestières

· Gendastre Lionel Carabaccia – Patrouilles de sous-niveaux

· Archiviste-Préfecteur Adjoint des Codex Thaumaturgiques Philibert Hadrien de Saint-Montbrun – Section Enfer de la Bibliothèque Nationale

Journal de Charles-Louis d’Esposito

Entrée du 12 mars 1882

Je suis arrivé hier par la gare de Clermont. J’ai pris une chambre à l’hôtel Au Lion d’Or. Je n’en suis presque pas sorti. L’endroit est suffisant : un lit étroit, une table basse, une fenêtre qui donne sur un mur sans profondeur. Rien qui exige d’être regardé. Je me suis contenté d’un pain aux céréales et de trois bouteilles de vin rouge ; syrah et grenache, hauts cantons de l’Hérault. Je les avais prises à la gare de Pézenas, au moment précis où j’ai quitté ma femme et mon fils. Les jours passés auprès d’eux n’ont pas affecté mon moral. Ils ont eu l’effet inverse. Chaque fois que j’ai serré l’enfant contre moi, j’ai ressenti cette impression nette, presque méthodique : tenir un corps étranger, trop chaud, trop vivant.

Le visage de mon fils appelle autre chose. Il déclenche une remontée mécanique, sans affect apparent. La caserne. Les murs. La succession des faits tels qu’ils ont été consignés. Le drame n’a jamais été formulé autrement que dans des rapports. Il existe sous forme de dates, de signatures, de pièces jointes. Pourtant, un nom persiste, indépendamment de l’alcool : Joseph Elliott. Je sais ce qui aurait pu être empêché. Je sais ce qui ne l’a pas été. La culpabilité ne se manifeste pas comme une pensée claire, mais comme une pression constante, logée dans la poitrine, qui s’intensifie au contact de ce qui aurait dû rester simple. L’enfant rappelle ce qui n’a pas survécu. Il n’y est pour rien.

Je sais que cette pensée est inutile.

Le réveil, ce matin, a été long. Presque hostile. Il m’a fallu une violence intérieure sans qualificatif pour extraire mon corps de cet état opaque, voisin du coma. Je me suis levé, habillé sans réelle conscience du geste. Le repas a été aussi frugal que la veille. Mais il n’y avait plus de vin. Plus rien pour contenir l’afflux d’images, ni pour ralentir les associations. Ce n’est pas un problème. Sur le trajet vers la gare, je trouverai un commerce. Il y a toujours un endroit où l’on peut acheter de quoi différer.

J’ai pris soin d’emporter l’encensoir en laiton, ainsi que quelques charbons et une poche d’arbousier séché, réduit en une poudre grossière. La plante est réputée détourner du seuil les influences délétères et assurer la protection du foyer. Les traités ne s’accordent pas toujours sur son efficacité, mais en l’état, rien ne me paraît plus approprié pour ce qui s’annonce. Les gestes sont faits. L’uniforme est en place. La matraque d’olivier repose à la ceinture, à portée immédiate. Tout est conforme.

Clermont n’a rien à voir avec la garrigue sèche et poussiéreuse de mon village, ni avec les chemins saturés de sève et d’humus de Mayim. Ici, tout relève de l’agression sensorielle. La fumée épaisse des usines s’impose immédiatement, obstrue le nez, alourdit les poumons. L’air est froid, mais son goût est métallique, proche de celui de l’acier poli des bâtiments. Entre les immeubles, le froid est humide, stagnant, sans vigueur. Rien à voir avec la fraîcheur franche de la caserne. Là-bas, le froid maintenait droit. Ici, il n’offre aucun appui. Il ne reste qu’à avancer, et à retarder encore ce qui, tôt ou tard, exigera d’être regardé.

La gare de Clermont ne diffère cependant en rien des autres gares de villes industrielles. Même structure, même saturation. Le bruit est constant, sans origine identifiable. Les machines fonctionnent à plein régime, produisant cette vibration de fond qui finit par se confondre avec la respiration. Je suis censé retrouver le reste de la cellule dans une cabine privée, à bord d’un train en partance pour Montluçon. L’ordre vient du lieutenant Marie-Cendreline des Roches. Aucune information complémentaire ne m’a été transmise. Ni noms, ni visages, ni historique. Seulement une convocation.

Je sais pourquoi j’ai été retenu. Mon expérience antérieure au contact de la cible suffit à justifier la décision. Du moins sur le papier. Dans les faits, mon utilité reste incertaine. J’ai conscience de ce que je transporte avec moi ; non pas un savoir, mais un résidu. Il est possible que je ne sois qu’un corps de plus, un volume assigné à la progression du groupe, dépourvu de volonté propre. Si tel est le cas, il faudra que les autres me déplacent, me contournent, ou me traînent. Cette perspective n’appelle aucune réaction particulière. Elle s’inscrit simplement dans la continuité des choses telles qu’elles ont été engagées.

Procès-verbal de la réunion préliminaire à la traque 132-TP- β

12 mars 1882 – 09 : 00

Locomotive PML N°1492

Rédigé par la gendastre Eléonore de Brigneux

Nous avons quitté la caserne de la Gendastrerie de Lyon à une heure fort matinale, après y avoir pris repos pour la nuit. La discipline et la retenue propres à notre institution furent scrupuleusement respectées : aucun échange formel ne précéda l’embarquement, chacun mesurant, à sa manière, la gravité de la mission à venir. Ce silence n’était point vide, mais chargé de cette concentration tacite qui distingue les véritables serviteurs de l’Ordre.

La Gendastre-Lieutenant Marie-Cendreline des Roches nous attendait déjà dans la cabine privée attribuée à notre cellule, droite et irréprochable, incarnant par sa seule présence la rigueur et la noblesse de la Gendastrerie. Je n’eus cependant pas l’honneur de m’entretenir avec elle comme je l’eusse souhaité, la cabine étant occupée par Monsieur Philibert Hadrien de Saint-Montbrun, délégué des Archives Noires, imposé à notre groupe en qualité d’expert en occultisme et phénomènes anormaux, disciplines dont l’utilité réelle, hors des cercles académiques, reste sujette à caution.

Cet individu, à l’inverse de tout agent digne de ce nom, ne portait aucun uniforme. À la place du képi noir, symbole de notre engagement et de notre loyauté, il arborait un chapeau melon ridicule, surmontant une paire de lunettes teintées, comme s’il craignait d’affronter la réalité sans filtre. Il était vêtu d’une Norfolk jacket en tweed épais, qu’il se plut à préciser, non sans suffisance, être de laine écossaise, portée sur un gilet au col cassé, haut et empesé, assorti d’une cravate sombre. Des bottines Balmoral à lacets et semelle épaisse complétaient cet accoutrement hybride, oscillant entre affectation bourgeoise et prétention aventurière. Seul son pantalon robuste, dont il rentrait le bas dans des guêtres de cuir, me sembla présenter une utilité concrète pour une traque de cette nature. Ledit archiviste ne jugea jamais utile de m’adresser la parole durant l’intégralité du trajet, attitude que j’interprétai comme un aveu d’inconfort face à la présence disciplinée des gendastres.

À ses côtés se tenait une créature dont l’exotisme confinait à l’anomalie : une sorte de vestale des Andes, transplantée par quelque aberration du destin jusque dans notre Auvergne civilisée. Son teint présentait cette nuance olivâtre et cuivrée propre aux populations américaines, rappelant la patine grossière des poteries précolombiennes récemment exhumées par les archéologues. Une carnation mate, presque terreuse, semblant avoir absorbé les réverbérations de plateaux que l’Europe éclairée n’a nul besoin d’envier.

Elle portait un costume d’une richesse que je qualifierais de barbare : lainages de vigogne aux teintures criardes ; rouges de cochenille, jaunes de safran, heurtant sans vergogne la sobriété élégante de nos usages. Une lliclla drapait ses épaules, maintenue par une lourde épingle d’argent, ouvrage certes habile, mais marqué d’une naïveté ornementale trahissant l’absence de toute véritable école artistique.

Il fallait toutefois reconnaître à cette femme une forme de dignité hiératique, semblable à celle des statues antiques avant que l’Histoire ne les éclaire. Elle se tenait droite, le port altier, mais son regard semblait chargé de tout l’atavisme des peuples vaincus, de cette fierté stérile qui ignore le progrès et s’arc-boute sur des traditions mortes. En somme, un spécimen singulier de l’humanité primitive, enveloppé dans un luxe archaïque qui, s’il manquait cruellement de distinction, pouvait flatter l’œil curieux d’un observateur amateur d’exotisme.

Cette dignité me parut d’autant plus vaine que Monsieur de Saint-Montbrun ne cessait de la couvrir d’éloges déplacés, évoquant sans retenue « cette catin andaise dont la puissance occulte ferait la créature la plus dangereuse du Vieux Continent, mais que ses soins avisés auraient permis de dresser ». Ce n’est qu’au cours de la réunion que j’appris le nom de cette femme : Lilia-Mithza Pizarro, dite la Lionne de Lima, appellation aussi emphatique que révélatrice de l’imaginaire excessif entretenu par certains cercles extérieurs à la Gendastrerie.

Cependant, cette demoiselle n’était nullement la plus singulière des personnes appelées à composer notre cellule. Les deux individus qui nous rejoignirent peu après jetèrent, à mon sens, un discrédit autrement plus grave sur la Gendastrerie, et, par ricochet, sur la Nation qu’elle sert. Je ne me permettrai point de contester les choix opérés par la Gendastre-Lieutenant des Roches, dont le jugement demeure au-dessus de toute suspicion ; néanmoins, la fréquentation de ces hommes, qui tenaient davantage du malandrin de grand chemin que du gardien de l’ordre public, suscita en moi un profond malaise. Je résolus toutefois de conserver le silence face à ce spectacle affligeant, préférant m’en remettre à la sagesse et au discernement de notre supérieur plutôt que de troubler inutilement l’harmonie hiérarchique.

Le premier de ces énergumènes était le Gendastre Lionel Carabaccia, simple routier de son état, adepte d’un humour macabre d’un goût douteux et passant la majeure partie du trajet à se plaindre avec ostentation de l’opacité et du prétendu manque d’informations entourant notre cible. Son charme tapageur, que d’aucuns qualifieraient peut-être de populaire, me parut en totale opposition avec la réserve distinguée que devrait imposer le port de l’uniforme. Il évoquait moins un agent de la Gendastrerie qu’un de ces apaches parisiens singeant nos usages et nos insignes, travestissant ainsi notre Ordre en caricature. Je ne pus m’empêcher de déplorer la présence d’un tel individu dans nos rangs, ainsi que l’absence manifeste de remontrances de la part de la hiérarchie. Pas même la Gendastre-Lieutenant ne jugea opportun de le rappeler à la décence. Peut-être s’agissait-il là d’une de ces causes perdues que seule la durée réglementaire du service empêche de sombrer définitivement dans une existence d’errance et de désordre.

Le second gendastre, et dernier membre de notre cellule à nous rejoindre lors d’un arrêt en gare de Clermont, était Charles-Louis d’Esposito. Il se présenta sous un jour que je ne saurais qualifier autrement que sinistre : lèvres noircies par le tanin, regard rougi et voilé, l’un de ses yeux semblant s’affaisser sous le poids de veilles trop arrosées, et cette odeur persistante de boisson qui trahissait un relâchement indigne de notre charge. Face à un tel manquement au professionnalisme qu’exige notre rang, la Gendastre-Lieutenant des Roches prit l’initiative de s’entretenir avec lui à l’écart, hors de notre portée auditive, démontrant une fois encore son sens aigu de la discipline et du maintien de l’ordre interne.

Cette parenthèse, imposée par l’absence de toute autorité immédiate, produisit un effet regrettable sur les deux autres hommes demeurés dans la cabine. Monsieur de Saint-Montbrun se lança dans une critique ouverte de ce qu’il nomma la « dégradation » de notre corps, jugement que je ne pouvais, en toute honnêteté, entièrement contester à la vue du spectacle offert. Le Gendastre Carabaccia, quant à lui, répondit à ces propos par une insolence à peine voilée, invitant l’archiviste à soulager son déplaisir en quittant séance tenante le convoi pour aller se perdre dans quelque estaminet obscur, propos qui, s’ils manquaient de retenue, traduisaient au moins une franchise brutale.

La véritable réunion préparatoire à notre mission ne put enfin débuter qu’avec le retour de notre supérieure et de Monsieur d’Esposito, leur présence rétablissant aussitôt un semblant de gravité et de silence, conditions indispensables à toute entreprise digne de la Gendastrerie.

Le départ de Clermont-Ferrand était une apothéose de noirceur et d'or. Derrière la vitre de la portière, la ville s'effaçait dans un tourbillon de suie. La cathédrale de lave, cette sentinelle de basalte, semblait s'enfoncer dans le sol tandis que la locomotive, tel un dragon de houille, crachait ses premiers poumons de fumée grise sur les vergers de la plaine.

À l'intérieur, l'atmosphère était saturée d'une opulence confinée : les boiseries d'acajou vernies à l'excès renvoyaient le reflet de la femme inca, assise telle une idole de terre cuite sur le satin bleu de France. Le scientifique, lui, ajustait son monocle comme on arme un fusil, scrutant le contraste entre ce luxe étroit et la fuite éperdue des vignobles de Riom au dehors.

Bientôt, le rythme changea. Le halètement de la machine devient un râle de titan. On attaqua la rampe. Le train rampait littéralement sur le flanc des volcans. La plaine n'était plus qu'une mer de brume lointaine, un souvenir de civilisation que l'on abandonne.

Le paysage se convulsa : aux lignes géométriques des cultures succédèrent les chevelures de pierre des coulées de lave. Les parois de granite frôlaient les fenêtres avec une violence minérale. La lumière elle-même changea, passant de l'éclat pâle de la Limagne à une pénombre forestière, filtrée par les pins givrés qui montaient la garde le long du ballast.

La Gendastre-Lieutenant prit enfin la parole, rappelant avec l’autorité calme qui la caractérise que, à l’exception du représentant des Archives Noires et de sa compagne, l’ensemble des membres de cette cellule avait été sélectionné par ses soins, avec l’aval exprès du Maréchal des Logiques, Monsieur Nicolas Roch. J’avoue avoir éprouvé, à cet instant, un sentiment mêlé de fierté et de gravité : être choisie personnellement par Madame Marie-Cendreline des Roches constitue un honneur rare, que je ne puis attribuer qu’à l’efficacité éprouvée de mes nombreuses traques menées avec succès en terrain forestier, domaine dans lequel elle a toujours su reconnaître les compétences véritables.

Toutefois, je ne puis dissimuler que cette distinction perdît quelque peu de son éclat lorsque je considérai les autres membres composant ce cercle d’élus. Me retrouver ainsi associée à Messieurs Carabaccia et d’Esposito eut pour effet regrettable d’émousser la superbe de cette sélection, tant leurs profils semblaient éloignés de l’idéal que je me faisais d’une cellule d’exception.

La relecture attentive des divers documents joints à notre mission permit néanmoins d’éclairer, au moins partiellement, la présence du Gendastre d’Esposito. Il apparaissait en effet comme le seul collègue de la Gendastrerie à avoir été en contact direct avec l’objet de notre traque : le Leg 132. Cette entité, dont la nature exacte demeure inconnue, ne se laisse appréhender qu’au travers d’indices fragmentaires et profondément inquiétants. Les rares informations fiables font état de sa capacité à changer de forme ou à prendre possession d’un corps humain, ainsi que d’un pouvoir autrement plus alarmant encore : celui de pervertir les lois mêmes de notre réalité afin de provoquer, au besoin, des artefacts ou des événements de nature anormale.

C’est là que réside toute la gravité de cette affaire. Le Leg 132 n’est point une simple bête diabolique mue par la soif de sang ; il constitue une menace conceptuelle, capable de défier l’ordre du monde et de le corrompre jusqu’à engendrer de nouveaux artefacts ; d’autres Legs, perpétuant ainsi un cycle de désordre que seule la Gendastrerie se doit d’endiguer.

Malheureusement, le témoignage du Gendastre d’Esposito se révéla d’une utilité fort limitée. Son manque de loquacité, que je ne puis attribuer qu’à l’état de déchéance dans lequel il se trouve, ne nous fournit que des éléments vagues et difficilement exploitables. J’eus tout au plus l’impression que sa sensibilité excessive avait joué un rôle déterminant dans son échec passé, permettant au Leg 132 d’échapper à la vigilance collective et de se soustraire à toute suspicion.

Monsieur de Saint-Montbrun prit ensuite la parole, exposant plusieurs de ses théories personnelles, qu’il consignait avec application dans son carnet d’étude, comme s’il s’agissait d’un exercice académique plus que d’une menace tangible pour l’ordre public. Ses propos, s’ils témoignaient d’une érudition certaine, me semblèrent toutefois manquer de l’ancrage pratique que seule l’expérience de terrain peut conférer.

Il fut enfin précisé que notre destination réelle n’était pas Montluçon, comme je l’avais initialement supposé, mais le village de Saint-Éloy-les-Mines, point d’entrée vers les Combrailles, où nous devrions nous enfoncer afin de pister le Leg errant. Selon les témoignages recueillis, l’entité serait responsable de nombreuses morts et disparitions dans les environs d’Aurillac, et une traînée de cadavres présentant des similitudes troublantes aurait été retrouvée en remontant vers le nord. La Gendastre-Lieutenant avait constitué cette cellule dans l’urgence, avec l’espoir d’intercepter la cible avant qu’elle ne bifurque ou ne se dissolve à nouveau dans l’anonymat.

Un pari audacieux, sans doute, mais dont je ne doute pas un instant qu’il sera remporté par Madame Marie-Cendreline des Roches, dont la clairvoyance et la détermination ont déjà fait leurs preuves au service de la Gendastrerie et de la Nation.

Passé le viaduc de la Sioule, nous pénétrâmes dans ce que je ne puis qualifier autrement que le royaume des anémies fertiles, contrées à la fois nourricières et épuisées, où la terre semble produire au prix de sa propre agonie. Le paysage se métamorphosa en une vision baroque et désolée. Les Combrailles s’étendaient devant nous en un chaos de vagues de terre rousse et de tourbières noires, creusées d’eaux stagnantes, où les arbres, tordus par les vents de mars, prenaient l’aspect de mains suppliciées, figées dans une imploration silencieuse adressée à un ciel indifférent.

L’atmosphère de la cabine se chargea alors d’une tension perceptible, presque électrique. Le silence, pesant et contraignant, n’était rompu que par le cliquetis régulier de la chaîne de montre de Monsieur de Saint-Montbrun et par le froissement feutré des étoffes péruviennes, dont la présence persistante semblait hors du temps. Il me parut évident que nous quittions progressivement le siècle de la raison pour nous approcher de celui des légendes, là où l’ordre rationnel de la Gendastrerie se heurte aux résistances du monde ancien.

À chaque arrêt dans une gare de montagne oubliée, l’air s’engouffrait dans le wagon avec une brutalité presque agressive, chargé d’odeurs de terre détrempée, de neige fondue et de fumée de bois. Cette exhalaison primitive, âcre et insistante, venait heurter le parfum de lavande du bourgeois comme une offense délibérée, rappelant que ces contrées n’avaient jamais véritablement consenti à la civilité moderne.

La Gendastre-Lieutenant nous exposa alors, d’une voix calme et assurée, le protocole à suivre dès notre arrivée à destination. La première démarche consisterait à nous présenter auprès de la Gendarmerie communale, ou à défaut, de représentant officiel, afin d’y recueillir le maximum d’informations exploitables. Monsieur de Saint-Montbrun, en vertu de ses compétences spécifiques et de ses connaissances théoriques, serait chargé de rechercher d’éventuels signes de la présence du Leg aux abords du village. Le Gendastre Carabaccia et moi-même aurions pour mission de l’escorter, lui ainsi que ce qu’il se plaisait à désigner comme son trophée, responsabilité que j’acceptai sans enthousiasme mais dans le strict respect des ordres reçus.

Le voyage s’acheva dans un clair-obscur saisissant, oscillant entre la majesté hiératique de Lilia-Mithza ; qui n’avait pas cillé de tout le trajet, et le triomphe mécanique du rail, cette prouesse de fer et de vapeur ayant soumis les puys à la volonté humaine. Nous descendîmes de ce palais roulant avec l’étrange impression d’avoir traversé, en trois heures de vapeur, plusieurs siècles d’humanité, quittant les certitudes rassurantes de la modernité pour entrer dans un territoire où le passé n’a jamais cessé de respirer.

Carnet d’étude de Philibert Hadrien de Saint-Montbrun

Entrée préliminaire de la traque 132-TP- β - 12 mars 1882

Première constatation : la cellule est moins homogène qu’annoncé. Sélection rapide, manifestement. Volonté d’interception avant bifurcation du sujet. Cela explique beaucoup de choses.

Le Leg 132 demeure mal défini, trop mal défini. Les documents antérieurs évoquent tour à tour changement de forme, possession, artefacts animés, mais jamais la causalité première. Or c’est précisément ce point qui doit être considéré comme central.

Les éléments attestant d’une connaissance des pratiques occultes ne pourront nous orienter dans un premier temps. Depuis la popularisation récente des idées ésotériques ; notamment sous l’impulsion d’Eliphas Lévi, ces pratiques se sont diffusées bien au-delà des cercles initiés. Il serait naïf de chercher la paternité du Leg au sein de quelque société discrète ou cénacle magique contemporain.

Ce qui importe réellement est de comprendre la nature exacte de Joseph Elliott ou, à défaut, la nature du changement opéré par le Leg afin d’endosser cette forme. Il convient donc de s’interroger sur cette volonté manifeste de prendre une apparence humaine. Pourquoi celle-ci, et non une autre ? D’autant plus que la fuite hors de la caserne de la Gendastrerie de Mayim indique une volonté nette d’éviter toute concentration humaine : les individus y semblent perçus non comme des personnes, mais comme une ressource indistincte.

Si les capacités de polymorphie du Leg sont avérées, pourquoi conserver une forme humaine une fois celle-ci compromise ? Pourquoi ne pas en changer ? Cette contradiction suggère fortement que la piste de la polymorphie pure est erronée.

Il nous faut donc nous concentrer sur la seconde hypothèse : celle d’un cas de possession, impliquant une volonté d’incarnation dans le monde matériel par l’entremise d’un corps humain. Les entités éprouvant ce désir sont rares ; la majorité demeure à l’aise dans le monde des Idées. Quant à celles qui cherchent à explorer notre réalité, elles disposent en général d’un choix quasi infini de réceptacles. Pourquoi, dès lors, prendre possession d’un enfant ?

La réponse s’impose à moi avec une clarté soudaine : la nature du Leg est fondamentalement humaine. C’est la seule explication cohérente à ce désir d’incarnation sans capacité de génération autonome d’une enveloppe charnelle. Toutefois, mes connaissances m’autorisent à exclure l’hypothèse d’un revenant. Comme l’a confirmé la Gendastre-Lieutenant, les fantômes, spectres et autres manifestations similaires sont à l’origine de hantises, mineures ou majeures, et non de possessions actives.

Pour approfondir cette piste, il convient de tenter de déduire l’identité du Leg. Le lieu de sa découverte m’apparaît, à ce titre, lourd de sens. La forêt entourant le village de Nendaz, où furent retrouvés le Leg et les artefacts attenants, n’est pas un site anodin. C’est dans cette région que furent recensés et condamnés les premiers cas de vauderie au XVe siècle. L’évêché de Lausanne conserve l’archive de près de cent cinquante jugements de vaudois. Il n’est pas impossible que l’un de ces sorciers ait échappé au bûcher en dissociant son esprit et son âme, dans l’attente d’un vaisseau apte à les recevoir ; en l’occurrence, le jeune Joseph.

Bien que notre cellule ne soit pas spécifiquement préparée à affronter des cas de Maleficium, nous savons désormais à quoi nous attendre. Le Leg demeure cependant un être faible, souffrant, incapable, semble-t-il, des prodiges majeurs associés à la sorcellerie ancienne.

À noter : le Gendastre d’Esposito. Contact antérieur avéré avec le sujet. État physique dégradé, mais cela n’invalide pas l’expérience ; au contraire. Les survivants de phénomènes anormaux présentent presque toujours des signes de dissociation ou de dépendance. Son silence est peut-être moins un manque qu’un mécanisme de défense. À observer.

Note à moi-même : Le Gendastre Carabaccia est un sujet de rebut totalement aliéné ! Ce dégénéré, après que j’eus évoqué la possibilité de réaliser en toute hâte des bouteilles de sorcière, n’a cessé de vouloir "donner de sa personne" et emplir mon outre de son urine ! Un béjaune.

Seconde constation : Conformément à la volonté exprimée par la Gendastre-Lieutenant Marie-Cendreline des Roches, notre séparation temporaire me permettra de mettre en œuvre, par l’intermédiaire de la Lionne de Lima, un Ritus Vestigii Tenebrarum. Les Gendastres de Brigneux et Carabaccia seront chargés de réunir les composants nécessaires (si Dieu le veut).

Déposition du sujet D-IA-327

Séance du 12 mars 1882 – Lieu tenu secret

Enregistrement réalisé par l’archiviste André Sango

Etat magnétique léger, pénombre contrôlée

« Je ne dors pas. Je le sais, parce que j’entends encore la pièce, le bois qui craque, la respiration derrière moi. Mais ce n’est plus cela qui attire mon attention.

Au début, il n’y avait rien. Seulement une sorte de noir, comme lorsque l’on ferme les yeux trop fort. Puis ce noir s’est épaissi, comme une matière lente et visqueuse qui me recouvrait.

Je n’ai pas vu de figures tout de suite. J’ai senti une direction. C’est difficile à dire autrement. Comme si quelque chose, sans me toucher, insistait à ma gauche.

J’ai perçu une forme. Je ne saurais dire ce qu’elle était, un goupil ou un chien. Un petit être qui s’extirpait du néant. Je ne ressentais rien. La chose avait du mal à figurer, et disparaissait dès lors que je fixais mon regard dessus.

Il y a eu une odeur puissante, différente du bois vernis et de la poussière de ma chambre. Une odeur d’humus, de mousse, de sève, d’humidité, de nature. Ça faisait longtemps.

J’ai alors perçu une forme derrière la première apparition. Celle-ci a disparu, pour laisser place à quelque chose d’autre. Une nymphe, couleur terre et aux longs cheveux bouclés tombant en cascade sur ses épaules. Elle était nue je crois. Je ne sais pas. Je veux lui parler mais je n’y arrive pas, je ressens une peur qui m’immobilise.

Je ne sais plus trop. Elle a disparu, le noir est revenu. Puis elle était de nouveau là, accroupie. Je… Son fessier est magnifique. Elle est penchée sur quelque chose.

Elle regarde quelque chose. Elle le touche. J’ai du mal à voir ce que c’est. Un tronc ou un rocher, je ne sais pas. Apou ? Apu ?

J’ai peur. Il y a quelque chose d’autre. Ce n’est pas elle. La nymphe a peur aussi. Je n’arrive plus à lever mes bras, il y a quelque chose avec nous. Je suis terrifié.

Il est là, il est dans l’obscurité. Je… Je ne sais pas. L’odeur de la forêt a disparu, ça empeste le pétrichor ! Il y a une pointe minérale, crayeuse, une odeur blanche qui me donne envie de vomir.

Il y a trop de bras, trop de jambes ! Elle sort du noir ! Je n’arrive pas à bouger !

Par pitié, arrêtez-ça ! La nymphe a peur elle aussi mais elle reste droite, consciente. Moi non. J’ai peur. Je ne sais pas quoi faire, elle si. »

Note de l’archiviste André Sango : Le sujet D-IA-137 semble avoir expérimenté un état de phénomène visionnaire. L’état liminaire de départ est authentique. Le glissement imaginaire progressif semble être la résultante d’une contamination émotionnelle et désirante. Je pense avoir interrompue la séance trop tard.

Avis : Ce témoignage doit être classé comme vision instable, ne peut être cité comme preuve factuelle. Observation utile pour analyse comparative.

Interrogatoire de l’agent de Gendastrie Lionel Carabaccia

Séance du 15 mars 1882 – Caserne de Gendastrerie de Lyon

Echange mené et retranscrit par le Maréchal des Logiques Louis-César Gallard

« Veuillez me confirmer votre identité.

- Je suis l’agent de Gendastrerie Lionel Carabaccia, affecté à la caserne de Mayim en tant que patrouilleur. J’ai déjà participé à plusieurs opérations spé…

- Il n’est pas nécessaire de vous étendre sur vos états de service. Nous nous intéresserons à votre dernière opération : la traque…

- Et vous ? Vous pouvez me rappeler votre nom ?

- Pardon ?

- Je me suis présenté. Il me semble correct que vous vous présentiez aussi. Enfin, c’est comme ça qu’on fait par chez moi.

- Bien. Je suis votre supérieur, le Maréchal des Logiques Louis-César Gallard, affecté à la gestion de la caserne de Gendastrerie de Lyon. Je vous invite désormais à ne répondre qu’à mes questions, sans vous disperser, ni m’interrompre, ni m’interroger en retour.

- Allons-y, Maréchal.

- Pouvez-vous me relater les événements de la traque 132-TP-β ?

- Marie-Cendreline n’a pas rédigé de rapport ? C’est dans ses prérogatives, vu que c’est elle qui a dirigé l’opération.

- Contentez-vous de répondre.

- Je ne suis pas vraiment doué pour la narration. Enfin, si… mais pas pour ce genre d’histoire. M’enfin, si vous voulez la vérité…

- Votre vérité.

- Ma vérité ? Qu’est-ce à dire ? Il y aurait plusieurs vérités ?

- Concentrez-vous sur le déroulé des événements, Gendastre Carabaccia.

- Le voyage s’est plutôt bien passé, quoique la compagnie ne fût pas des plus jouasses. Vous me direz, nous n’étions pas partis nous acoquiner dans les faubourgs de Lyon ou de Paris. Et puis faut dire qu’en réalité, nous étions tous ignorants de la nature de la cible. Montbrun a bien théorisé à voix haute, mais je crains qu’à l’exception de Marie-Cendreline, nous n’ayons pas été très réceptifs à sa logorrhée.

- Monsieur Philibert Hadrien de Saint-Montbrun.

- Pardon ?

- C’est Monsieur Philibert Hadrien de Saint-Montbrun. Je vous invite à respecter les agents morts en service.

- Je m’excuse, mais Montbrun n’a pas vraiment été des plus respectueux de son vivant. Vous ne m’en voudrez donc pas de le traiter avec l’égard qu’il a eu pour mes camarades et moi.

- Que pensez-vous de vos compagnons de mission ?

- Que du bien. À l’exception de Montbrun, bien évidemment.

- Détaillez votre point de vue sur Monsieur Philibert Hadrien de Saint-Montbrun.

- Mmmh… Un Jean-Fesse.

- Monsieur Carabaccia, je vous invite à faire preuve de retenue dans votre déposition et à maintenir un langage à la hauteur de votre fonction. Monsieur Philibert Hadrien de Saint-Montbrun était un membre honorable des Archives Noires. Sa disparition, ainsi que celle des agents de Brigneux et d’Esposito, comporte des zones d’ombre que nous nous devons d’éclaircir. Vos propos vous desservent. Plusieurs traces écrites font état d’une animosité manifeste entre vous et Monsieur de Saint-Montbrun.

- Vous êtes en train de dire quoi, exactement ?

- J’aimerais que vous m’explicitiez vos échanges et vos rapports avec Monsieur de Saint-Montbrun.

- Vous pensez que j’ai saboté la mission pour lui nuire… et le tuer ?

- Je ne pense rien. Je veux des réponses. Dois-je noter un quelconque aveu ?

- Rien du tout, Maréchal. Vous voulez ma vérité ? Monsieur de Saint-Montbrun était un archiviste. Je ne rentrerai pas dans les détails de son statut, mais ce genre d’individu est persuadé de sa supériorité sur tout et chacun, quand bien même ses paroles sont aussi vertueuses que celles d’un ténia. Donc non, je ne l’aimais pas. Mais rassurez-vous : il y a bien des personnes que je ne porte pas dans mon cœur, sans pour autant m’amuser à les faire sauter avec un bâton de dynamite dans une grotte, qui plus est lorsque je me tiens à deux pas d’eux.

- Le rapport de la Gendastre-Lieutenant fait état d’une explosion d’origine supposément occulte. Diriez-vous que la détonation serait plutôt due à l’usage de dynamite ?

- Bon sang, je suis patrouilleur de la Gendastrerie, pas archiviste ni chimiste ! Si Marie-Cendreline a indiqué que le sorcier en face de nous a usé d’un boutefeu ou d’une tempestarierie, alors c’est que ce devait être cela. Qu’est-ce que vous sous-entendez, à la fin ?

- Rien. Je cherche simplement à faire la lumière sur les zones d’ombre de cette affaire.

- Mais de quelles zones d’ombre parle-t-on ? Marie-Cendreline a rédigé un rapport. Interrogez-la si vous avez besoin de précisions.

- Ne doutez pas que cela sera fait en temps voulu.

- Alors pourquoi…

- Votre rapport avec l’agent de Gendastrerie Éléonore de Brigneux, je vous prie.

- Non mais c’est pas vrai… Vous allez m’interroger sur chaque membre de la cellule ? Très bien. Éléonore était une pète-sec hautaine, sortie tout juste des bancs de la Gendastrerie. Pas incompétente, mais pas assez expérimentée, et surtout bien trop arrogante. Elle a ouvert la marche dans l’antre du Leg malgré les protestations de Marie-Cendreline. Elle a glissé dans une faille et a été emportée par une rivière souterraine. C’est horrible. Une mort horrible que ni elle, ni personne, ne mérite. Quant à Charles-Louis, c’était un gars honnête. Trop honnête pour ce boulot. Je l’avais déjà croisé à la caserne de Mayim, sans vraiment lui parler. Le pauvre était dévasté. Je pense qu’il n’était déjà plus lui-même dès sa montée dans le train.

- Les éléments dont nous disposons indiquent que l’agent d’Esposito était alcoolique. Pouvez-vous confirmer ce fait ?

- Je n’aurais pas dit ça.

- Avait-il consommé de l’alcool juste avant votre rencontre ?

- Bien sûr que oui. Vous-même devez consommer votre canard au réveil et de l’abondance tout au long de la journée. Ce n’est pas à un homme de votre stature que j’apprendrai que l’eau, en ce bas monde, est porteuse de maladies.

- Je vous prie de changer de ton, Monsieur Carabaccia.

- Je vous prie de m’excuser, Monsieur Gallard.

- Maréchal des Logiques Gallard.

- Faisons comme cela.

- Aviez-vous consommé plus que de raison en compagnie de Monsieur d’Esposito durant cette mission ?

- Oh non. Bien que j’apprécie comme tout un chacun l’ivresse, j’ai une expérience bien trop personnelle avec la boisson pour me le permettre. Et je tiens à préciser que Charles-Louis est resté sobre tout au long de l’enquête. Comme je l’ai dit, je crains qu’il ne souffrît d’un mal plus profond que ce que vous sous-entendez.

- Pouvez-vous détailler cette expérience personnelle ?

- Mon père est mort, ivre mort, sous un banc de cabaret.

- Vous portez donc l’ivrognerie en haine ?

- Aucunement. Mon père était un violent de la pire espèce. Je loue le Sauveur de nous avoir donné la vigne. Je regrette même qu’Il n’ait point changé l’eau du puits en absinthe ; l’affaire aurait été réglée bien plus tôt.

- Vous êtes un personnage écœurant.

- Pensez ce que vous voulez. Montbrun était écœurant. La quasi-totalité des Maréchaux des Logiques que je connais, vous y compris, sont écœurants.

- Bien. Je ne vais pas faire tarder cet entretien. Une dernière question.

- Je vous écoute.

- Qui est Lilia-Mithza Pizarro ?

- Lilia-Mithza ? Comment ça qui est-elle ? Vous devriez le savoir, ce sont les Archives Noires qui nous l’ont envoyé, avec Monsieur de Saint-Montbrun.

- Justement non. Madame Lilia-Mithza Pizarro ne figure pas au registre du Bureau de Surveillance des Individus Anormaux, et elle n’apparait dans aucun document des Archives Noires ou de la Gendastrerie.

- Alors Monsieur de Saint-Montbrun a fait venir la sorcière de sa lointaine contrée sans vous tenir au courant, comme on importe une espèce exotique. C’est ça ?

- C’est ce que nous suspectons. Maintenant dites-moi tout ce que vous pouvez me dire à propos de cette personne.

- Pas grand-chose à dire ; je l’ai vu faire des trucs de sorcières. Elle est très belle mais ne semblait pas ravie d’être ici, surtout en compagnie de Saint-Montbrun. Je comprends mieux du coup.

- Détaillez-moi ses capacités.

- Ses capacités ? Je n’en sais pas grand-chose. Saint-Montbrun l’a fait rentrer dans une vieille bergerie inoccupée, il lui a donné du vin et des champignons ainsi que divers objets comme une lampe à huile, une petite cloche en étain, une page vierge qu’il a déchiré de son carnet. Je ne sais plus trop mais bon, comme je vous disais, des trucs de sorcières.

- Vous ne pouvez rien me dire de plus à son sujet ?

- Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise de plus ? Je ne m’y connais pas en sorcellerie ! Plus je m’en tiens loin, mieux je me porte. C’est si important que cela pour vous ?

- Le témoignage de Madame des Roches et le carnet de note de Monsieur de Saint-Montbrun laissent à penser que les compétences de Lilia-Mithza Pizarro n’ont rien à voir avec les pratiques occultes européennes ; et qu’elle les dépasse largement.

- Pas de chance.

- Pardon ?

- Je veux dire, votre Saint-Montbrun que vous défendez tant, il a fait venir cette femme chez nous, l’a maltraité et l’a relâché, bien malgré lui, sur la France. Et bien évidement, de Saint-Montbrun a eu la délicatesse de décéder sans vous tenir informer de son initiative. C’est une sacrée affaire que vous avez là.

- Rien d’autre à ajouter sur le déroulé de votre opération Monsieur Carabaccia ?

- Rien de plus, je le crains. »

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