Marie-Cendreline des Roches – Partie VIII Jugement par ses pairs
Le regard de Marie-Cendreline demeura suspendu au-dessus du rapport comme s’il avait cessé d’appartenir au monde visible. Les lignes noires se dissociaient, perdaient leur rigueur d’encre, devenaient des filaments de mémoire. Ses yeux lisaient encore, mais son âme s’était retirée ailleurs ; dans un lieu sans table ni plafond, saturé de bruits étouffés et d’images qu’aucun protocole ne classe.
Le réel revint d’un seul bloc.
Non pas progressivement, mais comme une pluie brutale sur une terre fissurée. Une drache sèche et froide qui la frappa au creux du ventre. La salle reprit sa géométrie. Les dorures cessèrent de trembler. La table redevint table. Elle redressa l’échine. Le masque réglementaire se remit en place.
Derrière le large bureau de bois sombre, l’Abjurant Lucien Orsse l’observait.
Sa moustache, soigneusement taillée, ne dissimulait pas le sourire discret qui plissait ses lèvres. Un sourire à demi-complice, à demi-didactique. Il cligna des yeux avec cette indulgence étudiée que certains hommes réservent aux subalternes qu’ils estiment ; ou qu’ils pensent avoir façonnés.
Marie-Cendreline ne le haïssait pas. Le mot serait trop simple.
Orsse avait cru en elle. Du moins, l’avait-il affirmé. Il était venu la chercher lui-même au sortir des jours troubles de la Commune, après que son nom eut circulé dans les couloirs ; pour sa résistance face au tonnerre prussien, pour cet affrontement que les rapports désignaient encore sous le nom imprononçable de Rosenkavalier. Elle n’avait pas porté l’uniforme sur les barricades ; la Caserne Centrale l’avait retenue pour formation. Chance administrative. Malheur moral.
C’est là qu’il l’avait forgée.
Jeune, oui. Mais déjà mariée, déjà mère, déjà passée par la guerre. Il l’avait prise telle une matière brute, l’avait redressée, polie, durcie. Toujours avec ce mélange singulier : mépris tendre, encouragement sévère, cette condescendance lumineuse que tant d’hommes prennent pour de la bienveillance.
Peu l’avaient regardée autrement. Quelques gendastres, tout au plus.
La voix d’Orsse s’éleva alors, ample, résonnante, frappant les pierres et les moulures comme un coup de maillet sur une cloche :
- Je suis heureux de vous voir, Madame des Roches. Je ne vous cacherai pas que le débat du jour fut des plus éprouvants.
Le bois noble vibra sous la pression de ses mots. Ou peut-être était-ce elle.
Elle continua de fixer le sourire de son supérieur. Elle le détaillait avec une précision presque clinique, comme on examine une fissure dans un mur porteur. Intérieurement, elle le maudissait — lui, et les autres. Eux qui parlaient d’épreuves depuis des fauteuils capitonnés. Eux qui l’avaient déplacée, isolée, observée à distance, avec l’espoir muet que l’usure finirait le travail à leur place.
- Un agent de votre stature est loin d’être commun, poursuivit-il. Peu d’entre nous émettent un avis favorable sur votre situation.
Il marqua une pause. Elle n’y vit pas de cruauté. Seulement une franchise administrative.
- Vieille femme. Manchote. Ce sont là deux défauts que notre institution supporte mal.
Les mots tombèrent sans violence apparente. Ils n’avaient pas besoin d’en avoir.
Marie-Cendreline ne baissa pas les yeux. Elle sentit le poids de l’absence à son flanc gauche, ce vide qu’aucune manche noire ne comblait réellement. Elle sentit aussi les années que d’autres lisaient sur son visage avant même de lire ses états de service.
Vieille. Manchote. Deux termes consignables dans un dossier.
Elle se tint droite. Plus droite encore qu’auparavant.
Dans cette pièce saturée d’or et de pierre, elle n’était ni défaut ni exception. Elle était une survivante en uniforme. Et cela, aucun débat ne pouvait l’abolir.
- Mais… reprit l’Abjurant, vos états de service n’ont rien à envier à ceux de vos collègues masculins. Et votre refus obstiné d’un simple poste administratif force le respect. L’admiration, même. Simplement… personne ne l’avouera.
Le mot resta en suspens, comme s’il devait être classé à part.
Orsse repoussa sa chaise capitonnée. Le cuir soupira. Il se redressa avec lenteur, paumes posées sur la table massive dont le bois ancien protesta sous son poids. À côté des dossiers scellés reposait la petite boîte de bois sombre, lisse, sans ornement. Il la prit avec une précaution disproportionnée, puis entreprit de contourner le bureau.
Marie-Cendreline le suivit du regard ; ou donna l’impression de le suivre. En vérité, ses pupilles aux reflets métalliques accrochaient autre chose. Les murs, derrière lui. Les fresques. Les bustes alignés dans leurs niches de marbre.
Les Sept Figures de la France.
Son regard s’immobilisa sur la Marianne bifrons. À gauche : la mère, bouche entrouverte dans une promesse de consolation. À droite : la jeune fille, menton relevé, pupille dure, prête à la vindicte. Deux visages, une seule nuque.
De toutes les figures mythiques qu’elle avait étudiées, consignées, combattues parfois, elle ne s’était jamais reconnue qu’en celle-ci. Elle comprenait la fatigue de la mère et la colère intacte de l’enfant. Elle comprenait l’usure et la morsure. Trente années à peine, et déjà deux directions contradictoires dans la poitrine.
Le visage d’Orsse vint occulter la statue. Proche, désormais. Trop proche.
Son parfum de musc peinait à dissimuler l’odeur plus franche d’une sueur nerveuse. Son sourire persistait, mais il s’y mêlait autre chose ; une tension administrative, le pli discret d’une décision déjà prise.
Une chaleur monta des entrailles de Marie-Cendreline. Brève. Dévastatrice. Elle l’absorba d’une déglutition qu’elle jugea trop sonore. Son unique main demeura immobile le long de son flanc.
Elle comprenait.
- Cependant, Marie-Cendreline, ce ne sont pas vos défauts qui ont monopolisé la majeure partie de cette réunion.
Il posa la boîte sur l’angle du bureau, sans l’ouvrir. Ses doigts restèrent dessus, comme pour en contenir le contenu.
Il plongea son regard dans le sien. Les anciens saphirs avaient laissé place à ces billes d’acier poli depuis la mort de son fils. Le bleu s’était retiré. Il n’y subsistait qu’une réflexion froide, presque minérale. Orsse chercha, derrière cette surface, un vacillement.
- Vous m’assurez que votre rapport concernant la traque 132-TP-β est complet. Que vous n’omettez aucun détail relatif à l’évasion du Leg. Ni à celle de Lilia-Mithza Pizarro.
Il n’avait pas haussé le ton. Il n’en avait pas besoin.
Dans la pièce, quelque chose se contracta. Peut-être l’air. Peut-être la mémoire.
⁂
La caverne suintait avec lenteur. L’eau tombait à intervalles irréguliers comme si la roche comptait, goutte après goutte, le temps qu’il restait.
Marie-Cendreline était au sol, adossée à une paroi calcaire dont la froideur traversait l’étoffe et la chair. Des sédiments crissaient entre ses dents. Chaque respiration avait le goût minéral des profondeurs. La fraîcheur austère engourdissait ses membres ; la fange, épaisse, tachait son uniforme et se mêlait à son sang. Ensemble, ils formaient à ses pieds une flaque trouble, presque animée ; une matière indécise, mi-liquide, mi-terreuse, qui semblait hésiter entre l’écoulement et la prise. Un golem sans volonté. Une création sans créateur.
Le cercle au centre de la grotte avait disparu. Il n’en subsistait qu’une brûlure sombre, d’une netteté trop parfaite pour appartenir au hasard géologique. Une cicatrice tracée sur la peau du monde.
Pourtant, malgré la lanterne renversée qui expirait à ses côtés, malgré les bougies éparses dans les alcôves, la caverne demeurait visible avec une précision déconcertante. Chaque flaque. Chaque aspérité. Comme si l’obscurité elle-même avait décidé de la laisser voir.
Devant elle se tenait une Vénus d’ombre. La peau de Lilia-Mithza, plus sombre encore que les strates calcaires, absorbait la lumière au lieu de la refléter. Elle paraissait moins femme que silhouette découpée dans la nuit.
Elle se retourna lentement.
Son regard ne portait plus la tension du combat. Il était chargé d’une fatigue dense, celle qui n’apparaît qu’une fois le danger dissipé, quand l’adrénaline se retire et laisse place au poids réel des choix.
- Il est parti.
La voix de Marie-Cendreline n’avait plus rien de l’assurance froide qu’elle avait tenue toute la journée. Elle était crayeuse. Usée. À bout de souffle.
- Il cherchait un lieu. Je lui ai indiqué une direction.
La réponse ne contenait ni excuse ni défi. Elle relevait du constat. Un fait nu, livré sans commentaire.
Les yeux d’ambre de Lilia-Mithza semblèrent s’éclairer d’une chaleur retrouvée. Elle s’avança d’un pas rapide, examinant la blessure de la Gendastre avec une précision presque instinctive.
Le revolver personnel de la Lieutenant-Gendastre reposait à portée de main, engagé dans son holster. Rien n’aurait empêché son geste. Ni la douleur. Ni l’épuisement.
Seule la volonté manquait.
- Tu l’as laissé.
- Vous n’avez pas à vous en faire. Il trouvera ce qu’il cherche. Son errance sera terminée.
Lilia s’accroupit. À la distance exacte qui avait toujours été la leur. Ni trop près. Ni trop loin. Elle observa la plaie sans poser de question.
- Tu saignes.
- Je sais.
Un filet d’eau tomba entre elles, éclatant sur la pierre. Le rythme de la grotte se brisa, puis reprit.
- Tu savais comment cela finirait, constata Marie-Cendreline.
- Oui. Depuis que je l’ai vu dans mon esprit.
Marie-Cendreline ferma les yeux un instant, rassemblant les fragments de conscience qui lui restaient. La douleur se diluait dans le froid.
- Tu n’as pas cherché à nous prévenir. Pas même moi.
La Lionne de Lima hocha la tête, lentement, sans détourner le regard.
- Tu n’as pas cherché à nous protéger.
Cette fois, Lilia détourna les yeux vers les amas de terre et de gravier éparpillés au sol, comme si la réponse s’y trouvait.
- Je savais que tu comprendrais.
Marie-Cendreline rouvrit les paupières. La caverne lui semblait désormais plus douce. Moins hostile. Presque enveloppante. Un ventre de pierre saturé de pétrichor et de fraîcheur.
- Parce que tu savais que je n’avais plus rien à perdre.
Le silence qui suivit ne fut ni accusateur ni défensif. Il fut dense. Protecteur.
- Parce que tu savais ce que cela fait… quand il n’y a plus de lieu où revenir.
Lilia-Mithza demeura immobile.
- Oui.
Elle se releva avec lenteur. Sa stature, pourtant moindre, emplissait l’espace. Quelque chose de chthonien, d’antérieur aux lois humaines, émanait d’elle.
Sans hâte, elle se dévêtit, abandonnant ses étoffes bariolées sur le sol humide. Elles s’affaissèrent comme des peaux mortes. Elle ne conserva qu’une simple robe de toile, pâle dans la pénombre.
- Tu pars, toi aussi.
- Oui. Mais pas dans la même direction, je le crains.
Lilia-Mithza posa sur elle un regard chargé d’une question qu’elle n’osa pas formuler. Ses lèvres s’entrouvrirent, puis se refermèrent. Elle n’eut pas besoin de parler.
- Tu sais que je vais porter cela ?
- Oui.
- Que je vais rester ici avec ?
- Oui.
- Que je ne dirai rien.
Lilia inspira lentement. L’air de la caverne sembla hésiter avec elle.
- Tu n’as pas à…
- Je n’ai aucune obligation.
La phrase tomba sans éclat. Sèche. Définitive.
Un silence s’installa, comme une matière partagée.
- Moi aussi, je suis déjà partie une fois, ajouta Marie-Cendreline.
Lilia releva la tête.
Leurs regards se croisèrent avec une netteté presque douloureuse. Elles auraient pu en rester là. Elles se comprenaient sans davantage de mots. Pourtant, ni l’une ni l’autre ne souhaitait que l’instant se dissolve trop vite.
- Va, dit Marie-Cendreline.
- Tu ne me retiendras pas.
- Non.
- Tu ne me jugeras pas.
- Non.
- Tu comprendras.
Un hochement de tête. Presque imperceptible.
- Comme toi.
Lilia-Mithza commença à se déplacer, glissant plus qu’elle ne marchait sur la pierre humide, en direction de l’interstice par lequel ils étaient entrés. La fente paraissait plus étroite désormais, comme si la roche cherchait à refermer la scène.
Arrivée à l’ouverture, elle se baissa. Avant de disparaître, elle lança un dernier regard vers la blessée.
- Je ne sais pas si cela valait…
- Rien ne vaut, coupa Marie-Cendreline. Mais on continue quand même.
Les mots ne contenaient ni consolation ni amertume. Seulement une vérité nue.
La Lionne demeura immobile un instant, puis tourna brièvement les yeux vers l’endroit où le plafond s’était effondré. Sous les blocs de calcaire, un corps subsistait. Respiration entravée, mais présente.
- L’homme au sang d’or a survécu. Il émergera bientôt. Il t’aidera.
Elle n’ajouta rien.
Puis elle disparut dans la galerie.
La caverne reprit son rythme. Goutte. Silence. Goutte.
Marie-Cendreline resta adossée à la paroi, immobile. La douleur persistait, précise, presque méthodique. Elle ne croyait pas que quoi que ce soit venait d’être réparé. Ni la fuite. Ni la perte. Ni l’ancienne blessure qui ne portait pas de trace visible.
Mais elle savait exactement pourquoi elle n’avait pas crié.
Et cela, pour l’instant, suffisait.
⁂
Marie-Cendreline rendit à l’Abjurant un sourire mesuré. Il se voulait à la fois timide et sincère, calibré à la hauteur de la pièce et de l’instant. Elle soutint son regard sans défi.
- Je puis vous assurer que j’ai compilé l’entièreté des faits tels qu’ils se sont déroulés. Mon rapport est conforme aux événements observables.
Sa voix ne trembla pas. Elle ne s’excusa pas.
Peut-être qu’Orsse ; peut-être que la Gendastrerie tout entière,attendait d’elle une contrition. Une formule brève, une reconnaissance d’échec qui aurait refermé la discussion dans les cadres usuels. Elle n’en offrit aucune. En offrir aurait été aussi arbitraire que s’y refuser. Les faits n’exigent ni honte ni absolution.
- Il demeure fascinant que Monsieur Carabaccia ait survécu à l’effondrement complet d’une grotte, poursuivit l’Abjurant. Et qu’il s’en soit extrait seul. Un sacré gaillard. Lui qui affectionne déjà les récits grandioses, voilà matière à alimenter ses futures fanfaronnades.
Marie-Cendreline garda le silence. Les mots d’Orsse flottaient dans la pièce comme une hypothèse que personne ne souhaitait formuler entièrement.
- L’ensemble des Abjurants, en concertation avec le Conseil Restreint des Archives Noires et le Bureau de Surveillance des Individus Anormaux, incline à penser que Monsieur Carabaccia pourrait être le dépositaire d’un don de survivance singulier.
Un don. Le terme résonna avec une netteté excessive.
Presque imperceptiblement, elle fronça les sourcils.
Orsse ouvrit alors la petite boîte de bois. Le couvercle émit un souffle sec. À l’intérieur, des galons d’argent reposaient sur un velours sombre. Il en sortit une paire avec une lenteur cérémonielle et les fixa à la veste noire de la Gendastre.
Le métal froid mordit l’étoffe.
- Au vu de vos états de service et de vos compétences remarquables dans la lutte contre l’anormal, les Abjurants de la Grande Caserne de Paris ; et moi le premier, avons l’honneur de vous élever au rang de Maréchal des Logiques. Félicitations, Madame des Roches.
Elle demeura immobile.
Le sourire d’Orsse se fit plus ample, puis se mua en un rire bref, rocailleux, presque satisfait.
De sa seule main valide, Marie-Cendreline effleura l’insigne nouvellement apposé. Le crâne d’argent, stylisé, semblait l’observer en retour. Elle éprouvait une difficulté réelle à accorder le poids symbolique du métal avec la réalité de l’instant.
Maréchal.
Le mot ne produisit ni exaltation ni soulagement. Seulement une inflexion supplémentaire dans la trajectoire.
- Je profite également de cette annonce, Maréchal, pour vous informer de votre prochaine mission.
La main lourde d’Orsse se posa sur son dos. Le geste était presque cordial. Suffisamment appuyé pour orienter.
Ils se dirigèrent vers la sortie.
- L’interrogatoire de Monsieur Carabaccia tend à démontrer qu’il vous accorde une estime particulière. Une confiance certaine. Je souhaiterais que vous le preniez sous votre aile lors de vos prochaines affectations. Il nous faut déterminer, avec la plus grande discrétion, si cet homme est effectivement le dépositaire de talents anormaux.
À ces mots, le léger état de suspension dans lequel elle se trouvait se dissipa.
Le sol sous ses bottes retrouva sa densité. La pièce, sa rigueur. L’air, son poids.
Elle tourna vers l’Abjurant un regard redevenu strictement administratif.
Froid. Clair. Sans résidu d’émotion.
- Permettez, dans ce cas, que je choisisse notre future affectation.

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