Rédemption Fin de l’errance

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Gawronne jaillit enfin à l’air libre, et le monde l’assaillit comme une marée aveuglante. Ses paupières, meurtries d’obscurité, papillonnaient en un frémissement désespéré, tâtonnant le vide comme si ses yeux, nés dans la nuit, n’avaient jamais connu la clarté et se brûlaient au contact de l’air. Les hommes l’avaient surpris dans son antre, ce réduit qu’il avait cru sanctuaire, où il espérait, tel un prédateur patient, accumuler forces et substances pour la réparation de son corps disloqué. Mais tout avait été anéanti : le piège du destin se refermait sous ses pieds, et l’évidence s’imposait avec une brutalité glaciale ; il n’était plus maître de rien. Les nouveaux Inquisiteurs n’étaient plus des fantômes ; leur sérieux mordait son âme comme un fer incandescent, et ses bois familiers ne lui offraient plus qu’un refuge illusoire, un théâtre de fuites sans lendemain.

La sorcière qui les accompagnait, spectre ambigu, l’avait laissé filer, mais la mémoire de siècles de persécutions s’élevait en lui comme un écho noir : jadis, les sabbats le chassaient comme eux-mêmes, et maintenant ces hommes et femmes de foi devenaient ses bourreaux modernes. Où se tourner ? Aveugle, les organes volés se détériorant avec une célérité décevante, il devait dépenser des torrents d’énergie pour sentir l’air, deviner le relief, scruter l’approche des dangers invisibles. Le monde autour de lui n’était plus prêt à reconnaître son existence, à frôler le moindre fil de sa magie, et le commerce des forces invisibles devenait un luxe impensable. Sans ses yeux, ses enchantements s’éteignaient, ses illusions se dissipaient dans un soupir de cendres, et les règles impitoyables du réel, qu’il avait toujours esquivées, se refermaient sur lui comme une cage de cristal.

La magie, jadis éclatante, n’avait jamais paru si fragile, si dérisoire. La prise de conscience le secoua jusqu’aux entrailles, lui arrachant un gémissement torturé, noué dans sa gorge comme une corde en feu, qui résonna douloureusement dans le crâne, vibrante et sourde. Il ne pouvait plus… il ne voulait plus… il ne devait pas…

Et soudain, une branche traîtresse l’envoya basculer : tête première, il dévala le talus, un fracas d’os et de terre martelant la forêt. Il resta là, échoué, étendu comme un naufragé sur le sable noir, explorant par le toucher le relief de ses membres, la solidité fragile de son corps malade. Il n’avait plus rien pour subsister, nul abri, nulle source de matière pour son organisme corrompu et agonisant. Mais mourir ? Jamais. Il vivait pour échapper à la mort, et pour jouer encore avec les âmes qui l’avaient accompagné dans ses solitudes. L’un de ses objectifs se voyait déjà englouti, et l’autre restait en suspens, suspendu à l’humeur du monde, froid et indifférent.

Longtemps, très longtemps, il demeura étendu sur le flanc, écoutant la forêt respirer autour de lui. Les oiseaux chantaient, un merle, un crapaud, puis un rossignol, et le tic-tac incessant des grillons. Plus loin, un coq sonnait l’aurore invisible. Un renard, curieux et prudent, approcha, flairant la créature étendue, puis bondit en arrière avant de disparaître dans l’ombre, comme fuyant l’enfer lui-même. Chaque seconde le dépouillait de forces, chaque respiration lui laissait moins d’énergie, et bientôt il serait incapable d’user de ses bras pour étrangler même un chaton.

Il tenta de se relever, et chaque fibre de ses muscles, tendus, desséchés, raides comme des cordages centenaires, protestait dans un feu lancinant. Ses membres se déliaient avec une lenteur cruelle, chaque mouvement un supplice, chaque effort une révélation de son corps ruiné. Il rampa, avançant comme un spectre affamé, jusqu’à un arbre, s’y cramponna comme à un pilier fragile au cœur d’un monde qui se dérobait, et, haletant, se redressa enfin. Son regard, impuissant aux couleurs, aveugle aux lumières, sondait seulement des auras pâles flottant dans la pénombre. Son dos craqua dans un bruit sourd et sinistre, tel un vieux portail cédant sous le poids des siècles, et le monde, vaste, impitoyable, continua d’exister autour de lui, indifférent à sa misère, à son obstination à survivre.

Puis il vit quelque chose. Quelque chose d’étrange, irréel, surgissant au milieu de l’immense prairie, sillonnée de ruisseaux scintillants, s’étirant jusqu’au renflement de l’horizon. Des cygnes, ternes, glissaient sur l’eau comme des fantômes blanchis, des papillons aux teintes sinistres voletaient, et… des lumières. Bleues et vertes, palpitantes, minuscules cœurs oscillant dans le calme de la nature morte. Elles flottaient avec une grâce surnaturelle, vibrantes comme des âmes oubliées, des éclats que seul le regard de dedans pouvait percevoir.

C’était inimaginable, prodigieux, et pourtant d’une étrangeté que l’esprit embrassait avec stupeur. La magie, la vraie, semblait encore respirer ici, fragile et solitaire, quand tout autre éclat avait été consommé par ce monde mort. Mais les lumières se levaient déjà, s’élevant lentement, bercées par un vent invisible, ondulant dans un ballet imprévisible, et Gawronne, porté par un élan désespéré, courut, trébuchant, vers elles, tentant de les saisir de ses doigts noircis et cassants. Il attrapa une lumière hésitante, un petit cœur palpitant, s’y cramponna de toutes ses forces. Elle monta un instant avec lui, fragile passager de sa désespérance, puis éclata, explosant sous la pression de ses ongles, laissant jaillir un halo fugace qui mourut aussitôt.

Gawronne hurla. Un hurlement qui mêlait le désespoir, l’horreur, la solitude absolue, un cri sans nom qui secoua l’air comme une tempête. Il paniqua, regardant les autres lumières s’élever, infimes, lentes, irréelles, comme des étoiles en fuite. À côté, dans le ruisseau, un couple de cygnes dérivait, silencieux, immobiles. Son esprit se perdit dans les berges embrumées de la folie, mais un éclair de lucidité le frappa. Il bondit. La mâchoire démise, la bouche déformée par un cri intérieur, il saisit l’un des cygnes, tordit ses ailes dans une violence furieuse, le second ne put fuir, et Gawronne arracha ses pattes et brisa ses ailes, répandant le rouge sur le blanc dans une pluie écarlate qui se mêlait à l’eau boueuse. Autour de lui, les lumières continuaient de s’élever, indifférentes, spectres dans la nuit.

Alors il plongea ses ongles dans sa propre chair. Ses côtes se plièrent, sa colonne vertébrale hurla dans un concert de craquements et de déchirures. Son squelette pourri se remodela dans un rythme à la fois douloureux et extatique, accueillant les larges ailes blanches et rouges comme une extension de sa chair torturée. Les fluides sombres suintaient, glissant le long de son dos, et la douleur se mêlait au plaisir fou de la transformation. Puis, dans un souffle rauque et profond, il battit des ailes. L’air, enfin, le portait. Il n’aurait jamais cru que cela fût possible, et pourtant, l’horreur et la beauté de l’instant le firent voler, fusion parfaite de chair, de sang et de lumière.

Il s’éleva, fragile et crispé, tordu par la douleur comme une statue de chair brisée, chaque fibre de son corps protestant dans un feu silencieux. Les dernières lumières, flottant à une dizaine de mètres à peine, glissaient devant lui, insensibles et impassibles, ni amies ni ennemies, simples messagères d’un souffle plus vaste. Elles ondulaient dans l’air, portées par une brise matinale douce et insaisissable, et derrière elles, le sorcier mort, désarticulé et brûlant de volonté, tâtonnait pour suivre.

Ils franchirent collines et montagnes, survolèrent les oiseaux, déchirèrent la surface des nuages, et bientôt, au-delà de tout ce que l’œil pouvait concevoir, s’étendirent dans des plaines blanches que nul pied humain n’avait foulées. La lumière elle-même semblait se dilater et se liquéfier dans l’espace infini. Puis le ciel au-dessus des cieux s’ouvrit comme une immense bouche, et une lueur orange sombre, lourde et vibrante, s’échappa de cette faille, déversant sur eux un torrent de chaleur et de couleur impossible à nommer. Les petites lumières s’engouffrèrent dans cette ouverture, chacune un battement de cœur pur, et Gawronne, hagard, envahi par l’étonnement et l’effroi, fut projeté à leur suite, aspiré par l’ampleur du prodige.

Pour la seconde fois, il crut que ses yeux allaient éclater sous la magnificence du monde suspendu au-dessus des nuages. L’herbe vibrait d’une joie verte et phosphorescente, comme un rire cristallin de la terre elle-même. Des êtres étranges bondissaient, voltigeaient, se suspendaient dans les arbres et dans l’air, et plus loin, des tours filigranées, entre verre et métal, scintillaient, fusion de l’architecture et de la lumière orangée d’un soleil qui semblait mourir et renaître simultanément. Chaque détail se superposait dans un vertige, chaque vibration de l’air, chaque frémissement de la lumière, brûlait la conscience et dilatait le temps.

Gawronne Jolin le Manipulateur, l’Éveillé, le Non-mort, le Déchiré, posa enfin le pied sur cette île flottante au-dessus des ciels, dans les plaines éthérées du monde des Idées. Il sentit chaque particule d’air palpiter contre sa peau, chaque souffle du monde l’inonder d’un frisson surnaturel. Il n’était plus simplement vivant ou mort : il était un être suspendu entre tous les possibles, un spectre de chair et de lumière, au seuil de l’absolu, là où le réel et l’imaginaire se confondent et se consument dans l’éclat d’un univers baroque et sans fin.

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