CHAPITRE 3 : LE SILENCE DU ROI

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Le palais d’Élyoréa baignait dans une lumière douce, presque morne. Les ombres dansaient lentement sur les tapisseries usées, et le silence pesait lourd. Le roi Thalian était là, assis sur son trône de chêne, immobile. Son regard ne fixait rien — ou peut-être tout à la fois. Un vide profond, une absence qu’aucun son ne pouvait combler.

Autour de lui, les voix murmuraient, hésitaient. Les conseillers parlaient, mais leurs paroles semblaient tomber dans un puits sans fond. Rien ne franchissait la barrière invisible dressée par le roi. Aucun écho ne revenait.

Dehors, le peuple s’agitait à bas bruit. Des doutes, des peurs qu’on murmurait comme des secrets dangereux. « Le silence du roi… » disaient-ils. Et ce silence devenait une tempête sourde, un poids que personne ne savait encore nommer.

Au marché, dans les ruelles pavées, on échangeait des regards inquiets, des questions sans réponses. Mirel, l’ancienne forgeronne, observait les visages fatigués, se demandant :

Le courage est-il une révolte ? Ou juste la peur d’entendre ce que l’on refuse de comprendre ?

Plus loin, dans la taverne, le jeune Isar griffonnait dans son carnet. Il écrivait à voix basse :

Le roi qui se tait donne au peuple la liberté de penser. Mais ce silence… n’est-il pas un voile sur une vérité que personne ne veut voir ?

Dans les jardins du palais, Lyréa, la princesse, regardait les étoiles. Son esprit vagabondait, capturant une phrase entendue jadis :

« Le plus lourd des silences est celui qui cache le tumulte des hommes. »

Elle sentait ce tumulte grandir. Il allait éclater.

Mais le roi, lui, restait sourd aux signes.

Aux frontières, des alliances se tissaient dans l’ombre. Des armées s’agitaient. Le vent portait un souffle menaçant. Pourtant, Thalian se murait dans son silence.

Le pouvoir peut-il tenir face à ce mutisme ? Ou ce silence est-il le présage d’une chute inévitable ?

Dans la salle aux Quatre Miroirs, les conseillers débattaient sans lui. Le roi était là, mais absent. Fixant un mur, figé, comme s’il attendait que quelqu’un parle à sa place.

Un matin, Veran, le Haut Conseiller, se leva plus tôt. Il marcha dans les couloirs vides. Devant le roi, il osa :

Majesté… le peuple murmure. Il sent que quelque chose arrive. Que vous refusez d’exprimer.

Pas de réponse.

Thalian se tourna vers la fenêtre, les magnolias en fleur semblaient ternes. Il murmura :

Je n’ai rien à leur dire. Rien qu’ils puissent entendre sans que tout s’effondre.

Veran ouvrit la bouche. Puis la referma. Il comprenait : ce silence n’était pas vide. Il était chargé de peur.

Dans la ville, le malaise s’étendait.

Les soldats recevaient moins d’ordres. L’entraînement se faisait mécanique. Des questions, murmurées, s’éteignaient avant d’arriver aux oreilles des supérieurs.

À l’Académie, des textes disparaissaient. L’histoire se rétrécissait, s’effaçait. Ceux qui demandaient trop étaient sommés de se taire « pour préserver la stabilité ».

Une atmosphère étrange. Les rues se vidaient peu à peu. Les mères ne sortaient plus seules. Les pères rentraient tôt. Les vieilles du quartier nord guettaient le vent, sans comprendre pourquoi il semblait lourd de menaces.

Et le roi ? De plus en plus isolé. Il ne tenait plus de conseils. Il s’éloignait du monde. Manger peu. Parler moins encore.

Les serviteurs racontaient ses nuits agitées. Il errait dans la salle des Ancêtres, s’arrêtant toujours devant la même gravure :

« Celui qui ne parle pas à son peuple l’abandonne à d’autres voix. »

Mais Thalian ne disait rien. Il hochait la tête. Et repartait.

Ainsi s’installait un malaise profond. Invisible. Comme une moisissure dans les murs d’Élyoréa.

À Varnée, Calen, ancien facteur, observait l’horizon. Plus de lettres, plus de nouvelles. Son instinct criait que ce silence n’était pas un oubli, mais un danger.

Il se plongeait dans de vieux poèmes, des récits oubliés. Un revenait sans cesse à son esprit :

« Quand les corneilles se taisent, ce n’est pas la paix qui règne. C’est le sang qui approche à pas lents. »

Et les corneilles avaient disparu.

À Nauris, le port se vidait. Le sel, le poisson, les bateaux manquaient. Les frontières étaient « réorganisées », disaient quelques rumeurs vagues. Mais aucun décret officiel.

Lyna, la marchande, se plaignait :

Depuis quand le vent gouverne-t-il mieux que nos rois ?

Personne ne riait.

Dans les temples, les prêtres multipliaient les rites. Les fidèles cherchaient des réponses. Les oracles restaient prudents, murmurant à peine :

« Le roi se tait non par oubli, mais parce que son silence est la dernière digue. »

Éryaine quittait les cercles savants. Il allait à la rencontre du peuple. Écoutait les gestes, les silences, les regards fuyants. Notait tout sans conclure.

Il y a un silence plus lourd que le mutisme : celui qu’on impose pour ne pas dire l’indicible.

Lyréa répondit, le regard dans les flammes :

Ou celui qu’on impose pour que nulle vérité ne voie le jour.

Dans les caves, certains murmuraient exil. D’autres priaient. Des fous parlaient de présages : chevaux sans cavaliers, arbres qui saignent. Rien ne sortait des lois. Rien dans les journaux.

C’était le plus cruel : un vide. Un trou dans le langage. Un silence qui laissait place à toutes les peurs, jamais nommées.

Dans le palais, Thalian fixait ses cartes anciennes, désertées par le présent. Il consultait les astrologues non pour savoir, mais pour dormir.

Une conseillère cria un soir :

Il faudrait au moins leur mentir !

Silence.

Même le mensonge demande du courage.

Éryaine, quelque part, entendait les rumeurs. Il ne croyait pas. Mais il sentait :

Quelque chose arrive. Pas avec des cris. Mais comme le froid : insidieux, invisible, implacable.


Chanson d’un peuple sans oracle (murmurée par Éryaine)

Les oiseaux sont partis sans dire
Si le vent reviendrait demain
Les arbres n’ont plus de soupirs
Et les horloges cachent leurs mains

Il y a dans l’air une plainte nue
Que personne n’ose appeler douleur
Comme si nommer ce qui tue
C’était l’inviter dans notre cœur

Refrain :
Qui sommes-nous dans le silence ?
Des voix sans cri, des cœurs sans feu ?
Si vivre, c’est marcher sans sens,
Alors mourir, est-ce tomber mieux ?

Les rois regardent l’horizon creux
Mais leurs regards ne voient que l’eux
Et nous, sans arme et sans oracle,
On cherche un dieu sous les décombres pâles

Certains disent que l’ombre n’est rien
Qu’un reflet d’homme qui tremble un peu
Mais si l’ombre n’est qu’un simple lien,
Pourquoi me glace-t-elle les yeux ?

Refrain

Je marche, et mes pas se souviennent
De jours que je n’ai jamais vécus
Et chaque pierre que je retiens
Est une question qu’on ne m’a pas rendue

Y a-t-il un mot qui puisse prévenir ?
Une phrase qui sauverait les vivants ?
Ou faut-il, pour vraiment s’unir,
Être d’abord perdus ensemble dans le néant ?

Refrain final (chuchoté)
Nous ne crions pas… parce qu’on espère encore
Mais l’espoir, quand il ne dit rien,
Finit par ressembler à la mort.

Et si le silence des rois n’était pas une absence… mais un avertissement que personne n’a su entendre ?



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