Chapitre 5- Les chiens

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5. Les chiens

« Les émotions me tombent dessus comme des ordres mal donnés. Je serre les poings et je ravale des excuses que personne n’a demandées.
Je cherche la chaleur des autres… et, dans le même mouvement, je repère les sorties, les angles morts, les endroits où une chute ferait “accident”. Je déteste cette façon de penser. Je déteste surtout le fait qu’elle me rassure. »

Les premiers mois furent les plus difficiles. Trouver un rythme. Observer. Se glisser dans un équilibre qui n’était pas le sien. Les corridors du palais étaient vastes, trop vastes. Le palais, immense. Les effectifs, innombrables. Tout le monde semblait avoir sa place. Sauf Anne.

Elle ne savait pas encore comment jongler entre son désir d’avancer et la nécessité de respecter la formation. Mettre fin à l’entraînement physique avait été une torture. Son corps réclamait les épreuves, la course, les coups. Ici, on lui demandait de marcher, de servir, de plier et de sourire.

Alors elle courait quand même. En cachette. La nuit, la laverie était un ventre tiède : vapeur, draps pendus, cuves où l’eau battait encore comme une bête endormie. Anne retirait ses chaussures, nouait ses cheveux, puis lançait son corps contre la pierre froide. Un sprint. Puis un autre. Les poumons en feu, les pieds nus qui claquaient trop fort.

Une fois, une porte grinça au fond. Elle s’arrêta net, en apnée, collée à un mur humide.
— Qui est là ?
Rien.

Anne reprit. Plus silencieuse. Plus rapide. Comme si la peur, elle aussi, pouvait s’entraîner. Et, à force de tenir, Anne finit par apprendre à respirer dans ce palais.

***

Au fil des semaines, on lui assigna un nouvel appartement. Une gouvernante avait jugé son horaire « atypique » sans qu’Anne comprenne elle-même ce qui, dans sa routine, paraissait si étrange. On la déplaça sans plus d’explication.

Elle eut droit à une chambre partagée. Les lits étaient trop proches. Les respirations, trop audibles. Une fille riait toujours avant de s’endormir, comme si la journée refusait de mourir. Une autre parlait en rêve. Anne resta immobile, longtemps, à écouter.

Un matin, quelqu’un posa une tasse tiède près de son coude, sans rien dire. Ce n’était pas de la gentillesse. Pas vraiment. Plutôt une habitude qui naissait. Et Anne sentit quelque chose d’inconfortable : l’envie d’appartenir.

Et ce qu’il y a de terrible, quand on partage une chambre, c’est qu’on finit par se voir.

— Tu ne dors jamais, toi, remarqua un soir une des filles, en la voyant rentrer trop tard.
Anne haussa les épaules, un sourire vaguement coupable au coin des lèvres.
— Je marche. Ça m’aide à penser.

Elle aurait dû détester ça. Au lieu de ça, elle s’y accrocha. Aux rires étouffés. Aux confidences qu’on n’aurait pas dû faire. À cette chaleur de dortoir qui rendait presque facile d’oublier qu’elle jouait. Mais Dréa, au fond, n’oubliait jamais.

***

Elle fit de son mieux pour rester en retrait, l’oreille tendue, parlant peu, retenant beaucoup. Pourtant, avec les jours, les liens s’étaient tissés, surtout avec Jorran.

Jorran avait ce rire qui désarmait les gens sans effort. Il la surprit un jour à la laverie, les avant-bras trempés jusqu’aux coudes, un drap trop lourd collé contre sa poitrine.
— Tu vas finir par disparaître dans les draps propres, Anne.
Elle leva les yeux, faussement lasse.
— Au moins, je mourrai propre.
Jorran éclata de rire, et ce rire-là fit quelque chose d’étrange : il rendit le palais moins immense. Moins hostile. Presque… habitable.

On l’invita bientôt aux veillées tardives : une autre chambre, des voix trop fortes, des rires trop longs, des secrets chuchotés qu’on n’aurait jamais dû confier. On parlait de cuisiniers trop séduisants, de gardes trop regardés, de nobles trop exigeants. On s’inventait des histoires, on exagérait, on riait jusqu’à en avoir mal au ventre. Ce genre de nuits que Dréa n’aurait jamais cru possibles. Encore moins pour Anne.

***

Quand le troisième mois eut passé, elle dut l’admettre : elle aimait ça. Vraiment. Elle n’avait pourtant pas étouffé la part de Dréa en elle. Elle veillait à ne pas se noyer dans la mascarade. La formation exigeait sept rôles, sept jeux, sept vies. Et s’il y avait une chose que Dréa aimait plus que tout, c’était les défis. Les jeux.

Elle envoyait tous ses rapports, même les plus anodins. Elle s’était fait un jeu de raconter au Consul la vie des différents serviteurs du palais : leurs horaires, leurs amours, leurs petites trahisons. Jorran qui traînait trop longtemps près des cuisines, la lingère qui cachait des rubans, la gouvernante qui gardait toujours une clé dans sa manche. Ce qui lui semblait banal devenait matière. Et ce qui lui semblait anormal, elle le notait deux fois.

***

L’atmosphère de ces jours-là était douce, presque confortable : le bruit des seaux sur la pierre, les mains rougies par l’eau, les éclats de voix dans les couloirs, les odeurs de soupe et de linge humide.

Une routine. Une fausse paix. Quelque chose de velouté qui, parfois, lui donnait envie d’oublier pourquoi elle était là. Puis on lui proposa de sortir.

On l’informa qu’elle accompagnerait une gouvernante pour aller approvisionner la cuisine avec les achats de la semaine. Anne reçut la nouvelle avec un calme étudié. À l’intérieur, pourtant, quelque chose bondit.

Elle devait préparer la charrette, vérifier les paniers, et partir avec la gouvernante et deux hommes désignés pour aider au transport. Pour l’occasion, les serviteurs du palais devaient porter des vêtements rouges, marqués du blason royal, ornés de dorures noires. Impossible de passer inaperçus. La tenue était formelle, presque trop élégante pour de simples courses : tissu lourd, couture impeccable, bottes solides, le genre de bottes qui permettaient d’affronter n’importe quelle tempête. Anne fut surprise qu’il existe un inventaire pour toutes les tailles, jusqu’aux souliers. On les avait pensés pour eux. Préparés, longtemps à l’avance.

Elles sortiraient du palais. Dans la ville. Libres, ou presque.

Une excitation rare la traversa. L’idée de franchir les portes, d’entendre d’autres bruits que ceux du palais, de sentir l’air de la rue sur son visage… tout cela lui donna le vertige. Elle se surprit à sourire. Anne est bien trop facile à exciter, songea-t-elle avec un amusement un peu amer.

La gouvernante lui confia, en plus, une petite liste chiffonnée de courses spéciales. Le papier sentait le vin et l’osier humide. L’écriture, coincée entre deux taches d’encre, n’était pas très lisible. Une seule adresse était parfaitement claire : Le Marchand d’Épices et de Merveilles. Un magasin un peu étrange, plus éloigné dans la ville, où l’on trouvait de tout ; des poudres, des plantes séchées, des fioles, des objets dont personne ne savait plus à quoi ils servaient.

La gouvernante avait choisi Anne pour sa rapidité. Elle ne voulait pas s’y attarder.
Le trajet serait long, surtout dans cette robe rouge trop lourde, mais la mission était simple : aller, prendre, revenir. Anne, Dréa, connaissait déjà l’endroit. Elle y avait mis les pieds plus d’une fois, pour d’autres missions, d’autres concoctions. Elle serra le papier entre ses doigts.

Sous la douceur de ce matin-là, quelque chose se tendit. Une traction invisible. Comme si, quelque part, une main savait encore comment serrer.

La sortie du palais fut presque cérémonielle. Les portes s’ouvrirent sur la ville dans un grincement profond, et le petit groupe se déversa dans la lumière grise du matin : la gouvernante en tête, les deux hommes derrière, les bras déjà chargés de paniers, et Anne, robe rouge éclatante, prise au milieu comme une goutte de sang dans la foule.

Très vite, le bruit du marché les avala. Les cris des marchands, l’odeur de poissons, de fumée, de pain chaud. La robe rouge attirait les regards ; elle n’était pas faite pour se fondre dans le décor, encore moins pour se mouvoir avec aisance. Les jupons s’accrochaient, le tissu la freinait à chaque pas. Devant un étal de légumes, la gouvernante s’arrêta net. Elle plissa les yeux vers la liste chiffonnée, puis vers Anne.

— Tu ne vas pas là-bas seule, grogna-t-elle. Le Marchand d’Épices est trop loin. L’un d’eux va t’accompagner.

Anne tourna la tête vers les deux hommes. Ils avaient les bras pleins : sacs de farine, cageots de fruits, paniers de viande salée. L’un d’eux transpirait déjà, les doigts blanchis sous le poids.

— Ils sont bien occupés, dit-elle calmement.

Elle accompagna ses mots d’un simple mouvement du menton, désignant leurs charges. Un constat, pas une demande. La gouvernante voulut rouspéter. Sa bouche se pinça, prête à protester, à rappeler un règlement, un protocole, n’importe quoi. Mais les commandes s’accumulaient ; elle devait négocier les prix, choisir les meilleurs ingrédients pour un repas spécial, et elle savait que chaque minute comptait. Elle soupira.
— Très bien. Mais tu m’écoutes.

Elle attrapa Anne par le poignet, ses doigts serrés comme une griffe, et lui donna des instructions claires, précises, répétées deux fois.
L’adresse. Les quantités. Le temps qu’elle était prête à lui laisser avant de s’inquiéter.

— Tu vas, tu prends, tu reviens, articula-t-elle. Pas de détour, pas d’arrêt. Compris ?

Anne hocha la tête, docile en apparence. À l’intérieur, quelque chose souriait.

Elle connaissait un chemin. Et si une recrue connaît un chemin, ce n’est jamais le plus simple. Juste le plus rapide. Elle s’éloigna du groupe, se glissa entre deux étals, puis disparut dans une ruelle étroite où l’odeur des égouts remplaçait celle du pain. Le brouhaha du marché se fit plus lointain, remplacé par des pas, des murmures, le claquement d’une porte qu’on referme trop vite.

Disons que ce fut une négligence. De la part de la gouvernante, qui la laissa partir seule. De la part d’Anne, surtout, qui portait une bourse lourde à la taille, pleine de pièces du palais.

Dans la venelle, la robe rouge cessa d’être un uniforme. Elle devint un signal. Anne le sentit la première : ce picotement dans la nuque, la certitude absurde qu’on la regardait trop. Elle aurait dû faire demi-tour. Rejoindre la grande rue, le bruit. Mais ses pieds prirent un autre chemin. Un vieux réflexe. Pas le sien.

Dréa compta les angles sans tourner la tête. Deux issues possibles. Une fenêtre basse. Un renfoncement assez sombre pour cacher un homme. La soie alourdissait ses pas, les jupons accrochaient les pavés, la traîne buvait l’humidité. Chaque frottement disait : lente.

Anne voulut croire au blason sur sa poitrine.


Dréa, elle, savait mieux. Dans une ruelle, un uniforme ne protège pas : il annonce qu’on a quelque chose à prendre. Un besoin remonta dans son sang, brutal, familier. La morsure du danger. Le rappel de ce qu’elle était avant les sourires et les seaux.

Anne protesta, quelque part, dans un coin trop étroit d’elle-même.

Dréa serra les dents et continua. Son sang appartenait aux Cent. Et les Cent, depuis toujours, apprenaient la même chose : on ne demande pas la permission au danger. On le regarde. On le mesure. Puis on décide.

Elle s’engagea dans l’étroite ruelle qu’elle connaissait par cœur. L’air y était plus humide, plus sale ; une odeur d’eau croupie, d’urine et de fumée froide lui colla à la gorge. Il apparut comme ils apparaissent tous, ceux qui vivent de l’ombre : un pas glissé hors d’un renfoncement, un sourire narquois, les mains déjà tendues vers elle comme s’il recevait un présent attendu.

— Jolie robe pour une servante, fit-il. La bourse, ou la vie?

La phrase, si banale, fit presque rire Dréa. Elle la connaissait par cœur. Elle avait entendu cette menace hurler, chuchoter, cracher, à toutes les saisons. Anne, elle, eut un sursaut de pur réflexe : son cœur bondit, son ventre se noua. Dréa la laissa trembler une seconde. Puis elle joua.

— Non, non… cet argent est important, balbutia-t-elle d’une voix plus aiguë, plus lisse, celle d’Anne. On me fera fouetter si je la perds… si je vous la donne… soyez indulgent, je vous en prie.

Il éclata de rire, persuadé d’avoir gagné. Un rire gras qui empestait la confiance du lâche.

Dréa lui répondit par le même rire, mais ce n’était plus la même voix. Sa bouche souriait encore, ses yeux, eux, s’étaient refroidis. Elle recula d’un pas, laissant sa main se poser sur un morceau de bois posé contre le mur un bâton, grossier, mal taillé, mais assez long, assez solide. Une arme de fortune. Une lance amputée de sa pointe. Ça ferait l’affaire.

— Venez donc la chercher, murmura-t-elle.

Il fronça les sourcils, hésita. Une deuxième ombre derrière lui se détacha du mur. Un autre homme surgit, plus massif, un chien à ses côtés, tenu par un bout de corde. Pas un chien de garde ordinaire, un chien de combat, les flancs scarifiés, les babines déjà retroussées, les yeux injectés de sang.

— Oh, merde…, souffla Dréa.

Elle n’eut pas le temps d’ajouter quoi que ce soit. Le second relâcha la corde. Le chien bondit. Elle leva le bras trop tard pour parer. La mâchoire se referma sur sa chair, juste sous l’épaule, et la tira au sol. Sa joue claqua contre la pierre humide. Elle frappa à l’aveugle du poing, une fois, deux fois — inutile. Le chien s’agitait, arrachant des éclats de douleur. Un vieux fer de cerclage de tonneau, fendu et tordu, dépassait d’un tas de débris à sa portée. Dréa se jeta dessus et l’abattit sur le flanc du chien. Une fois. Deux fois. Trois. Le choc sourd résonna contre les os. L’animal grogna, resserra les crocs, ne lâcha pas.

— Par les veines du Sans-Fin, grogna-t-elle, lâche-moi !

Elle sentit le monde rétrécir autour de la douleur et de l’odeur : sang chaud, poil mouillé, ruelle crasseuse. Le chien secouait son bras comme s’il voulait la déchirer en deux, la tirer en morceaux, la traîner jusqu’aux égouts comme un vulgaire chiffon.

— Lâche, saloperie de bête ! gronda-t-elle entre ses dents.

Elle tenta de le cogner aux côtes, mais ses mouvements étaient contraints, son épaule brûlait sous la morsure. Au-dessus d’elle, l’un riait. L’autre excitait l’animal, le poussant à mordre plus fort.

Alors elle cessa d’essayer de le vaincre. Elle chercha à le faire lâcher.

D’un geste sec, elle lâcha le fer de cerclage et porta sa main libre à ses cheveux. Quelques épingles retenaient encore la coiffure sage d’Anne. Elle en arracha une, longue, fine, presque jolie. Une arme minuscule mais une arme tout de même.

— Très bien, souffla-t-elle. On va jouer à ça.

Elle planta l’épingle une première fois dans le cou du chien. Il gémit, surpris. Une deuxième, plus bas, là où la peau était plus fine. Une troisième, entre deux côtes. Puis encore. Encore. Comme une machine, haletante, le bras qui tremblait mais ne s’arrêtait pas. Chaque coup était un juron, un défi.

— Lâche.
— Lâche-moi.
— LÂCHE, PUTAIN.

L’animal finit par relâcher son bras, recula en couinant, chancela. Il tenta encore de se jeter sur elle, puis ses pattes flanchèrent. Il s’effondra dans un mélange de poussière et de sang, le souffle haché, jusqu’à ce qu’il ne bouge plus.

Le silence qui suivit sembla irréel.

Dréa resta un instant immobile, le cœur battant à lui fendre la poitrine, l’épingle poisseuse entre les doigts. Puis elle se redressa lentement, les muscles protestants. Sa robe était déchirée, tachée, ses jupons lourds d’immondices. Ses cheveux avaient échappé à leur coiffure, dévalant en mèches sombres sur ses épaules. Elle porta la main à sa taille. Sa bourse avait disparu.

— Merde…, souffla-t-elle. Parfait. Vraiment parfait.

Les deux hommes s’étaient volatilisés, avec son argent, laissant derrière eux le chien mort et une servante du palais couverte de sang. Au bout de la ruelle, elle devinait déjà quelques silhouettes qui ralentissaient le pas, attirées par le raffut.

— C’est bon, spectacle terminé, grogna-t-elle pour elle-même.

Elle arracha le bas de sa manche déchirée pour en entourer son bras. Le tissu s’imbiba aussitôt, mais la douleur, elle, se rangeait déjà dans cette part de son esprit où Dréa entassait les blessures anciennes. Elle lissa sa tenue comme elle put, redressa le menton, remit une épingle dans ses cheveux pour donner l’illusion d’un semblant d’ordre. Le rouge, au moins, avait un avantage : il dissimulait admirablement le sang.

Elle sortit de la ruelle d’un pas presque léger, un sourire tordu aux lèvres, le bras qui pulsait sous le tissu. Dréa était satisfaite d’avoir combattu. Anne, elle, avait un problème bien plus épineux : acheter les fournitures sans un seul sou, expliquer cette blessure à la gouvernante…

…ou disparaître avant qu’on ne lui pose la moindre question.

Une seule solution lui vint à l’esprit.

Dréa rangea Anne comme on range un costume trop serré. Elle remit en place son masque de Cent, celui qui ne demandait ni pardon ni permission, et se mit en marche. Un pas, puis un autre, tous aussi égaux, aussi déterminés. Elle ne se retourna pas.

***

Elle changeait rarement de domicile fixe. Cette fois encore, elle laissa son corps décider à sa place. Ses pieds connaissaient la route mieux que sa tête. Les rues montèrent, se resserrèrent, se firent plus silencieuses. Avec un peu de chance, quelqu’un serait là. Avec un peu de malchance… aussi.

Elle s’arrêta devant une porte familière. Une façade sans enseigne, coincée entre deux murs aveugles. Leur maison. Celle des recrues.

Sa main resta suspendue, un battement trop long, juste avant le bois. Hésiter était ridicule… et pourtant son cœur tapa plus fort.

Elle frappa. Rien. Elle frappa encore, plus sec.

— Bien sûr…, maugréa-t-elle.

Elle arracha une épingle de ses cheveux et se pencha sur la serrure. Ses doigts connaissaient ce mécanisme par cœur. Mais ce jour-là, le métal résista, comme si la porte décidait de la punir. Agacée, elle se redressa et envoya un coup de genou. La porte s’ouvrit d’un coup de l’intérieur, la faisant presque trébucher.

Owen se tenait là, droite comme une lame, le regard déjà en train de juger.

— Qu’est-ce que tu fous ici ? cracha-t-elle.

Dréa la balaya d’un coup d’œil, de la tête aux pieds, comme on jauge un obstacle mal placé.

— Kenya est revenue ? demanda-t-elle, comme si Owen n’avait rien dit.

— Qu’est-ce que tu fous ici ? répéta Owen, plus fort.

Dréa passa le seuil en la frôlant de l’épaule.

— Réponds.

— Non. Et tu n’as rien à faire ici.

Dréa regarda la pièce : trop calme, trop vide.

— Il y a quelqu’un d’autre ? Ou tu es seule à garder la maison comme un chien qui mord dans le vide ?

Les mâchoires d’Owen se contractèrent.

— Elles sont absentes. Maintenant, parle.

Dréa inspira. Une seconde. Pas plus.

— J’ai besoin d’argent. Dix mille Gar.

Elle baissa les yeux sur le bandage sombre qui traversait déjà sa manche, puis releva le menton.

— Quinze mille.

Owen ne cligna même pas des yeux.

— Il n’y a pas ça ici.

Dréa eut un rire bref, sans amusement.

— Si. Il y a ça ici. Toi, tu as ça.

Le regard d’Owen glissa sur les vêtements souillés, la boue, les cheveux défaits, le sang qu’elle avait essayé de dompter.

— T’es un désastre, lâcha-t-elle. Et tu viens encore nous attirer des emmerdes. Je vais le signaler.

— Rapace, siffla Dréa. Toujours à guetter l’instant où l’autre saigne pour pouvoir grimper dessus.

Owen fit un pas, durcit la voix.

— Donne-moi une seule bonne raison de te filer cet argent.

Dréa sourit. Froid.

— Parce que j’en ai besoin.

— Ce n’est pas une raison.

Le silence se tendit, sec, tranchant. Dréa pivota et se dirigea vers le coin de la pièce.

Owen réagit tout de suite, trop vite.

— Ne fais pas ça.

Dréa s’arrêta, sans se retourner.

— Tu veux dire : ne prends pas ce que tu caches.

— Tu fais un pas de plus, et je te tue.

Dréa se retourna lentement. Ses yeux étaient calmes. Trop calmes.

— Tu peux essayer, murmura-t-elle. Mais si tu rates, je te jure que je te fais regretter d’avoir encore des dents.

Owen attrapa le premier objet à portée — une petite statuette de pierre — et la lança.

Dréa l’esquiva, mais la douleur remonta quand même, acide, le long de son bras blessé. Elle serra la mâchoire. Le corsage de la robe tirait sur sa cage thoracique, les jupons entravaient ses appuis.

— Tu vois ? dit Owen, le souffle court. T’es venue en robe, en sang, et tu crois que tu vas gagner.

Dréa avança d’un pas.

— Je gagne toujours.

Elle frappa. Une gifle, sèche, qui claqua dans la pièce. La riposte d’Owen effleura son bras blessé et la douleur remonta comme une lame. Dréa la laissa approcher, puis la recadra d’un second coup, plus violent, plus humiliant. Owen recula, les yeux brillants de rage.

— Arrête ! cracha-t-elle.

Dréa s’approcha encore, assez près pour que son ombre mange le visage d’Owen.

— Donne.

Owen hésita. Une seconde de trop. Dréa la poussa d’un revers d’épaule, attrapa la bourse dissimulée et la tira d’un geste net. Le poids des pièces chanta, bas, comme une promesse. Owen se jeta sur elle, tenta de récupérer. Dréa la repoussa contre le meuble, sans douceur.

— Prends-le et barre-toi, haleta Owen, humiliée. J’en ai marre de tes… échecs.

Le mot fit son effet. Pas une blessure, une fissure. Dréa s’immobilisa une fraction de seconde. Puis elle rangea ça où elle rangeait tout le reste : loin. Très loin.

— Merci, dit-elle simplement.

Elle passa la bourse à sa taille, resserra son bandage, et tourna les talons. Owen la suivit du regard, tremblante de colère.

— Un jour, Dréa… tu vas tout faire tomber.

Dréa s’arrêta sur le seuil, sans se retourner.

— Alors prie pour ne pas être dessous.

Elle sortit. La porte se referma derrière elle. Et dans la rue, Anne revint, comme on remet un masque en place : lentement, soigneusement, jusqu’à ce que plus rien ne dépasse.

***

Dréa revint voir la gouvernante les bras chargés, tous les effets demandés soigneusement rassemblés. Elle avait profité de son passage au magasin pour glisser un petit pot de baume apaisant dans ses achats.

Dans une ruelle voisine, à l’abri des regards, elle en avait enduit cette maudite de morsure de chien enragé, serrant les dents tandis que le froid du baume brûlait presque autant que la plaie. Elle avait ensuite remis de l’ordre comme elle le pouvait : lisser, serrer un peu plus le bandage, replacer ses cheveux, effacer Dréa pour laisser revenir Anne. Quand elle se présenta enfin devant la gouvernante, tout tenait à peu près debout…

La gouvernante, en la voyant, pâlit net.

— Ma pauvre… mais… que vous est-il arrivé ?

Anne prit une inspiration, se coula de nouveau dans cette voix plus douce, plus tremblante.

— Un chien errant m’a attaquée, murmura-t-elle. Un groupe de personnes l’a chassé… j’ai eu très peur.

Elle laissa ses mains trembler juste ce qu’il fallait autour du panier, baissant les yeux comme une jeune servante effrayée, pas comme une recrue qui avait éventré une bête à mains nues. Personne n’avait envie de poser trop de questions à une servante du palais en uniforme

La gouvernante s’adoucit aussitôt, s’approcha pour saisir son bras sans trop appuyer.

— Vous avez bien fait de rentrer vite. Nous avons terminé ici, dit-elle d’une voix rassurante. Allez, posez tout ça, on va s’occuper de… cet état.

Anne hocha la tête, docile. Au fond, derrière ses yeux, Dréa souriait encore au souvenir du combat.

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