Chapitre 4- La dame

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4. La Dame

« L’amour… je ne sais pas où le mettre. On ne nous apprend pas ça. On nous apprend à survivre. Le sexe, je sais le gérer : je sais quand donner, quand reprendre, quand mentir avec ma peau. Le problème, c’est quand la chaleur n’obéit plus.
Quand un regard me fait croire, une seconde, que je pourrais être autre chose qu’une mission. Je n’oublie pas. Je ne peux pas. »

La fête s’était dissoute dans le vin et la lueur des chandelles mourantes. Quand l’homme mystérieux lui proposa son bras, Dréa le suivit sans résistance. Pas un mot, pas un geste pour trahir ses pensées. Il croyait la conquérir…

Le couloir menant à ses appartements luisait d’un éclat froid ; les torches y laissaient une chaleur lourde, presque sale. Elle savait où il l’emmenait. C’était elle qui avait préparé cette chambre, plus tôt dans la journée. Chaque détail : le lit, les draps, la cruche de vin, la clé sur la table. Une seule manœuvre. Une seule issue. À un détour, il ralentit juste assez pour la laisser passer devant lui, pas par prudence, mais par ce réflexe poli qu’on n’enseignait pas aux prédateurs. Son geste la heurta plus que tout le reste. Dans ce palais, la courtoisie avait rarement une place.

Une seule intention. Un seul but.

Il referma la porte derrière eux. La pièce baignait dans une lumière dorée. Dréa versa deux coupes, la main ferme, trop ferme pour une fille vraiment ivre, juste assez pour qu’on n’y voie rien. Le vin était fort, presque amer. Assez pour brûler la gorge, pas assez pour la faire vaciller.

Il s’approcha d’un pas assuré, les doigts déjà tendus vers elle. Dréa ne bougea pas. Elle le laissa venir, accueillit la chaleur de son souffle contre son cou. Un rire lui échappa, léger, presque un défi. L’excitation monta, vive, indécente. Il se pressa contre elle, certain de ce qu’il prenait pour une invitation. Son regard se fit conquérant : il voulait la posséder. Elle lui donna juste ce qu’il fallait. Elle l’attira d’un baiser, puis d’un autre, plus long. Laissa ses doigts s’égarer là où ils croiraient gagner. Elle abaissa son corsage, pas pour s’offrir, pour le guider. Pour l’aveugler. Il enfouit son visage contre sa poitrine, gourmand, persuadé d’avoir gagné. Une exclamation lui échappa — vite étouffée contre sa paume — tandis que ses caresses devenaient plus franches, plus avides. Et c’est là qu’elle se recula.

Brusquement. Trop brusquement.

Son souffle se coupa, ses épaules tressaillirent. Un râle, profond, étranglé. Et le vin, d’un rouge noir, jaillit de sa gorge, se répandant sur les draps derrière l’inconnu. Elle resta une seconde immobile, haletante, le regard pris entre honte et délivrance. Le silence tomba, brutal.

L’homme recula d’un pas ; le dégoût remplaça le désir. Il jura, chercha sa veste, balbutia — excuses ou insultes, elle ne sut pas. Dréa ne les écouta pas. Elle garda la tête basse, tremblante, jouant la honte avec une précision de celles qu’on a dressées.

Quand la porte claqua, tout le masque tomba. Son souffle se calma aussitôt. Ses yeux, redevenus vides, glissèrent vers le lit. Elle ôta les draps souillés, méthodique. Ouvrit le tiroir où elle savait trouver le linge propre. Remplaça, replia, refit le lit. Chaque geste précis, silencieux, calculé. Enfin, elle se défit de sa robe, garda son collier, verrouilla la porte et se glissa dans les draps. La pièce gardait encore la trace du vin. Elle ferma les yeux. Elle était dans la soie. Et, pour la première fois depuis deux jours, Dréa dormit.

***

Dréa se leva avant l’aube. La pierre du couloir gardait encore la nuit ; l’air portait la cendre et le linge humide. Elle serra le drap sale contre sa poitrine, le laissa à la laverie, puis prit des vêtements qui ne réclamaient pas d’attention. Personne ne leva les yeux. Personne ne remarquait jamais ce qui n’en avait pas besoin.

Un but s’ancra en elle.

Sept rôles. Sept mois. Elle les ferait. Parce que ce n’était pas une “formation” : c’était une façon de casser une fille sans la tuer. De la remplir de gestes jusqu’à lui vider le nom. Porter un visage, on joue. En porter sept, on se perd. Elle avait mis vingt-quatre heures à avaler la leçon. Une journée entière pour comprendre qu’ici, la fatigue n’était pas un accident : c’était un outil.

***

Aux cuisines, on ne lui demanda pas qui elle était. On lui donna un seau.

— T’es nouvelle ? lança une servante, sans lever la tête.

Dréa prit le seau. Le poids tira sur son épaule.

— Je passe. On m’a dit de me rendre utile.

La servante eut un rictus.

— Alors commence par le sol.

Dréa s’agenouilla, trempa le chiffon, frotta. La pierre buvait l’eau grasse.

On lui posa des bols. Puis des cendres. Puis des plateaux. Elle rinça, empila, essuya, recommença. Le palais exigeait la répétition ; la répétition achetait une place.

— Si tu veux tenir ici, souffla la servante en repoussant un seau du pied, t’apprends une chose : on ne regarde pas trop haut.

Dréa frotta plus fort. Parce qu’elle, elle regardait trop haut depuis l’enfance. Les Cent. Choisies tôt. Arrachées avant même d’avoir un choix. On disait “éducation”. On voulait dire : obéissance. Leur sang devait rester pur : Sangdus. Une lignée surveillée, comptée, protégée comme on protège une arme, parce que c’en était une. Une armée de femmes qu’on respectait, pas qu’on aimait. Respectées comme on respecte un incendie : de loin, en priant pour qu’il brûle du bon côté. Aucune Cent ne tombait sans qu’une autre prenne sa place. La machine ne s’arrêtait jamais.


— Plus vite, grogna quelqu’un derrière elle.
Un plateau heurta son seau. L’eau sale éclaboussa ses manches. Dréa serra les dents et continua.

Et les recrues, avant d’y entrer, apprenaient avec le corps. Certaines mouraient. Certaines restaient entières mais vides. Et celles qui échouaient… on les “reclassait”. La ligue. Un mot propre. Une fin sale. Dréa y avait échappé. Elle avait survécu. Et elle avait passé l’Annihilation — ce nom qu’on prononçait à voix basse, comme une menace et comme une bénédiction. La douleur. La convalescence. Les cicatrices… puis ce silence nouveau dans le corps. Plus d’enfant. Plus de mainmise. Pour elle, le soulagement avait été si brutal qu’il lui avait fait honte.

Elle frotta. Encore. Parce qu’elle le voulait quand même. Devenir Cent. Pas “peut-être”. Pas “un jour”. Plus que tout. Et, sous tout le reste: pour Rodmaël.

Dréa rinça le chiffon. Essuya le bord d’un plateau. Se remit à genoux. Travailler. Se taire. Tenir. Observer. Quand une respiration s’ouvrit dans le chaos, elle trouva un bout de papier et un crayon oublié près des comptes. Elle griffonna en silence : mots brisés, signes à elle, une carte intérieure. Le papier glissa dans sa poche, plié comme une promesse. Les Cent rendaient des comptes. Ce rapport devait sortir.

Elle sortit dans le jardin, invisible. Au-dessus des toits, des oiseaux de proie tournaient déjà, traits noirs découpés sur l’aube. Le ciel avait l’air constellé d’yeux. Elle leva le bras. Des serres lui arrachèrent le papier. Il disparut dans un battement d’ailes.

Dréa resta immobile une seconde, le menton légèrement relevé, comme si elle avait simplement nourri une bête. Penser ici, c’était se livrer. Réfléchir trop longtemps, c’était désobéir. Alors elle rangea ses questions là où personne ne pouvait les lire. Pourquoi tant de silence autour des Cent ? Pourquoi tout passait par des portes fermées et des regards qui se détournaient ?

Le roi régnait. Le reste se murmurait. Et au milieu de ces murmures, une idée revenait, aiguë, presque dévorante : devenir Cent. Être assez près de Rodmaël pour servir… et assez près pour voir ce qu’on lui cachait.

Dréa refit son tablier. Remit son bonnet. Et retourna au travail.

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