Chapitre 3- L'infiltration

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3. L’infiltration

« Une ruelle, je sais. Une mission, je sais. Mais ici… ici, je ne sais rien.
Ici, je ne suis pas censée être forte. Je suis censée être invisible. Un masque. Une démarche. Un silence. Et pourtant, sous tout ça… je suis quoi, là, tout de suite ? «»

La nuit touchait à sa fin quand Dréa décida de bouger.

Le ciel, encore lourd d’encre, commençait à pâlir derrière les toits de pierre. Le vent sentait la suie et le bois de cheminée. Ses pas étaient muets sur les pavés gelés, rythmés par la seule pensée de ce qui l’attendait à l’aube. Elle ne dormit pas. Elle ne pouvait pas.

Quand les premières lueurs effleurèrent les ruelles, Dréa se lava à l’eau glacée d’un bassin abandonné. L’eau mordit sa peau, effaçant les dernières traces de fatigue. Ses gestes étaient précis, méthodiques, sans hâte, sans douceur. Chaque mouvement préparait le suivant ; chaque respiration chassait la peur. Elle enfila sa tunique sombre, remit ses bottes, puis prit la direction de l’entrepôt du vieux quartier. Un lieu oublié, à moitié enseveli sous la poussière et les toiles d’araignée. Elle y avait entreposé, depuis longtemps, un peu de tout : du matériel, quelques outils, de l’or. Ce qui restait quand tout le reste disparaissait.

Chaque Cent apprenait à disparaître. À survivre seule. Le vol faisait partie de leur enseignement, un droit tacite, jamais nommé. Rien ne leur appartenait vraiment, mais tout pouvait être repris.

Dréa savait que derrière la façade loyale de l’Ordre, les choses circulaient autrement. L’or changeait de mains sans trace, les décisions sans signature. Nagar ne faisait pas exception. Elle l’avait compris avec le temps : en regardant, en écoutant, sans poser de questions.

Le roi régnait. Le reste se murmurait.

Elle rassembla ses effets, choisissant le strict nécessaire : un simple sac, pas d’arme. Si elle devait être prise, elle plaiderait l’ignorance. Pourtant, elle passa autour de son cou une chaîne d’acier sombre, au bout de laquelle pendait un long pendentif ouvragé : une grue, emblème d’une famille noble qu’elle avait dépouillée lors d’une formation d’infiltration. La grue. Symbole d’équilibre et de patience.

Son objectif était simple : entrer sans être vue, et rester invisible. Mais elle savait déjà que rien, dans un lieu comme le palais, ne restait invisible longtemps.

Elle noua ses cheveux bruns avec soin, imitant la coiffure simple des employées du palais, puis enfila le bonnet blanc des femmes de cuisine.

Une ombre parmi d’autres. Une Cent déguisée en servante.

***

Ce ne pouvait pas être simple d’entrer dans un palais — pas ce palais. L’accès aux égouts baignait dans les douves : une eau grise, stagnante, lourde de moisissures et de crasse. Dréa s’en voulut aussitôt d’avoir perdu du temps à se laver. À quoi bon ? Dans quelques instants, elle devrait se couvrir de la même saleté qu’elle avait tenté d’effacer.

Le froid lui brûlait les poumons. Accroupie derrière un muret, elle observa la surface de l’eau. Les reflets tremblaient, paresseux, entre deux rondins du pont-levis. Impossible de passer. Pas seule. Pas à temps.

Les premières lueurs léchaient déjà les remparts. Les gardes se relayaient, engourdis par la nuit. Aucune Cent en vue — ce n’était pas leur tâche. Elles ne montaient pas la garde. Elles obéissaient.

Dréa jura entre ses dents. Elle n’entrerait pas par là. Le plan qu’elle avait préparé s’effondrait : mal pensé, mal exécuté. Une erreur de jugement.

La ville s’éveillait. Un marchand criait. Une charrette grinçait. Une porte claquait. Chaque minute rapprochait le jour, et chaque rayon menaçait de la trahir. Quand le soleil accrocha l’armure des gardes sur le pont, elle comprit. Il ne lui restait qu’une option.

Elle laissa tomber son sac. Avec si peu d’effets, elle n’éprouva aucun regret : tout ce qui comptait, elle le portait déjà sur elle. Elle longea le mur d’enceinte, à l’abri des herbes hautes, jusqu’à la partie sud du jardin. Là, la pierre semblait plus lisse, plus haute, trois fois sa taille, peut-être davantage. Mais elle n’hésita pas. Un souffle. Une course. Et elle sauta. Ses doigts trouvèrent une prise, ses ongles râpèrent la mousse. Ses bras tirèrent. Encore. Encore. La pierre lui mordait les paumes ; son cœur cognait trop fort. Quand elle bascula de l’autre côté, ce fut sans bruit, comme une ombre qui se détache du mur. Elle retomba dans l’herbe givrée, genoux pliés, prête à fuir. Rien. Pas un cri. Pas un pas. Seulement le vent dans les feuilles, et le battement de son propre sang.

Devant elle, une porte de service et une veille serrure facile à brisé. Celle des jardiniers, sans doute. Dréa s’en approcha, le souffle court, puis glissa à l’intérieur.

Pour la première fois, elle sentit la pierre du palais sous ses doigts. Un frisson remonta le long de sa nuque. Par miracle… ou par malchance, elle était entrée. Soulagée, oui. Mais étrangement déçue. Car désormais, elle le savait : si elle avait pu entrer, quelqu’un d’autre le pourrait aussi. Son roi, Rodmaël, n’était pas intouchable.

Elle inspira, releva la tête, balaya les ombres du regard. Où était-elle ? Quelle aile, quelle fonction, quelle couverture ? Il lui fallait un rôle. Et vite.

Trop tard. Un bruit. Des pas. Quelqu’un approchait. Un jardinier, peut-être. Ou pire. Pas d’issue. Attaquer ? Trop de variables. Trop de risques. Les pas se multiplièrent. Ils étaient plusieurs.

Une seule option. Une seule chance.

Dréa défit son bonnet, relâcha ses cheveux. Elle modifia le pli de sa robe, abaissa légèrement le corsage et, d’un geste rapide, desserra les bandages de sa poitrine. Pas pour se montrer. Pour suggérer. Pour détourner. Elle inspira, redressa à peine les épaules et s’avança, le visage baissé, le pas hésitant — une servante délurée.

Le bruit se précisa : des bottes. Elle croisa un vieil homme, le jardinier en chef, suivi de plusieurs travailleurs. Huit en tout. L’un d’eux leva les yeux vers elle, puis les baissa aussitôt. Le vieillard, d’un geste sec, fit signe à ses hommes de s’écarter. Aucun mot. Mais les autres regards, eux, restèrent. Lourds. Insistants. Des sourires effacés naquirent sur leurs visages — ce rictus qu’ont les hommes convaincus d’avoir compris la valeur d’une femme d’un seul coup d’œil. Dréa passa entre eux sans ralentir. Elle sentit les regards glisser, s’accrocher… puis se détourner, comme si elle n’avait jamais existé.

Dès qu’elle eut tourné le coin, elle remit sa tenue en place, refit son nœud de son corsage, remit le bonnet. Son cœur battait trop fort.

Par le Néant… une odeur de pain chaud lui vint aux narines. Elle se figea. Le souffle du levain, la chaleur des fours : la cuisine. Elle savait désormais où aller.

***

La cuisine la frappa d’abord par sa chaleur. Une muraille de vapeur et de fumée qui avalait les silhouettes. Autour des fours, des femmes et des hommes couraient sans fin, chargés de pains, de marmites, d’ustensiles noircis par la suie. Puis vinrent les odeurs : graisse chaude, herbes brûlées… et, dessous tout cela, une note plus fine, presque fragile.

Dréa passa la main sur un plan de travail mal lavé. Ses doigts rencontrèrent un petit écrin de bois, dissimulé derrière un sac de farine. Elle l’ouvrit du bout des ongles. Une chaleur douce s’en échappa, de fins filaments rouge orangé, si légers qu’ils semblaient tissés de lumière. Du safran. Assez précieux pour valoir plus qu’un bijou.

Elle en prit deux fils, sans bruit, les roula entre ses doigts, puis les glissa dans la poche intérieure de sa robe. Ce n’était pas un vol. Plutôt une réserve. Quelque chose de minuscule, presque inutile et pourtant essentiel.

L’odeur, pourtant, la trahit : un souvenir trop ancien, trop simple. Une cuisine plus petite. Des mains sûres. Sa mère, quelque part, avant l’Ordre. Dréa referma l’écrin. La faiblesse ne dura qu’une seconde. Mais quand elle inspira de nouveau, elle avait un peu plus de courage.

La cuisine royale tournait comme une machine. Vapeur au plafond, suie sur les mains, ordres jetés à la volée. Dréa n’y sentit pas des épices : elle y sentit des itinéraires. Des trajectoires. Des priorités. Qui passait avant qui. Qui pouvait s’arrêter. Qui n’avait pas le droit de respirer. Elle prit un plateau déjà plein, salua d’un signe de tête la femme près du four et baissa les yeux quand la maîtresse de salle passa, drapée d’un vêtement riche. Les suivantes défilaient, les dames qui veillaient sur les nobles, ajustant des coiffes, échangeant des mots feutrés, arrachant un plat au passage comme on arrache une faveur. Tout était bruyant, ici. Parfait.

Aussitôt, Dréa releva le pan de sa jupe et, en un geste furtif, échangea le tablier qu’elle portait contre celui, presque identique, qu’elle avait préparé en dessous. La nuance était la même, la coupe assez semblable. Elle n’avait pas l’air d’une servante, ni d’une noble ; elle était l’espace invisible entre les deux. Plateau en main, elle quitta la ligne des fours et glissa dans la fumée. Dans ce palais, la meilleure cachette n’était pas l’ombre : c’était la banalité.

Elle croisa une dame de compagnie, ou peut-être portait-elle un autre titre ; ici, les noms changeaient selon le rang et l’humeur du roi. La femme, les mains vides, semblait chercher quelque chose. Dréa la fixa un instant, puis, sans réfléchir, lui tendit le plateau.

— C’est pour l’invité spécial du roi, dit-elle d’un ton assuré.

La dame haussa un sourcil, hésita à questionner, puis reprit avec contenance :

— Les rois ont toujours un invité spécial, n’est-ce pas ?

Elle prit le plateau sans insister et s’éclipsa dans un froissement de jupe. Dréa la suivit du regard, puis s’effaça.

Peu après, deux autres femmes passèrent, suivies d’un garde distrait. Pas des nobles : robes sobres, fatigue au visage. Dréa reconnut leurs voix. Plus tôt, quelqu’un les avait appelées, assez fort pour traverser le vacarme, Élia. Tahie. Elle se glissa dans leur sillage, profitant du tumulte du matin pour mêler ses pas aux leurs.

— Dame Élia, appela-t-elle doucement, tête baissée.

Les deux femmes se retournèrent. Dréa s’inclina légèrement.

— On m’envoie vous rejoindre. Aux cuisines, ils… ne veulent plus de moi.

Élia la toisa, méfiante, bras croisés.

— Et moi, je devrais vouloir de toi ?

Dréa baissa les yeux, cherchant ses mots juste assez longtemps pour avoir l’air vraie.

— Je crois que c’est sur ordre de la gouvernante. Ma tante, enfin… la gouvernante, précisa-t-elle, après une hésitation calculée.

Élia échangea un regard avec Tahie. Tahie haussa les épaules.

— Eh bien, viens. On ne refuse pas les ordres de la gouvernante.

Elles reprirent leur marche, Dréa dans leur ombre. Le garde ne les suivit pas plus loin ; il s’arrêta au détour d’un couloir, jetant un dernier regard vers Élia avant de tourner les talons. Dréa sentit l’insistance sans la regarder. Élia feignait de ne rien voir.

Élia s’arrêta devant une arche basse, son pas mesuré résonnant sur la pierre. Elle se tourna vers Dréa, pratique, sans chaleur.

— Tu changeras les draps des chambres de l’aile Est. Jorran viendra te rejoindre pour t’aider. Il faut préparer les pièces avant l’arrivée des conseillers pour la fête de ce soir.

— Bien, dame Élia, répondit Dréa d’un ton docile.

Un signe de tête, puis Élia repartit, suivie de Tahie. Leurs silhouettes s’éloignèrent dans un couloir baigné de lumière pâle, leurs pas résonnant sur la pierre comme un secret qu’il ne fallait pas prononcer.

Quelques secondes plus tard, Dréa se retrouva seule dans l’immense couloir. Dix portes, peut-être plus. Toutes identiques. Elle posa la main sur la première poignée et entra. Un homme était là, penché sur un lit défait, manches roulées. Le parfum du savon et du linge tiède emplissait la pièce. Dréa s’avança pour l’aider à tendre le drap. Quand ses doigts frôlèrent le tissu encore chaud, un frisson la traversa, pas de désir, pas de tendresse. Juste la mémoire brutale d’une douceur qu’elle n’avait pas méritée depuis longtemps.

— Le privilège des nobles, soupira-t-il.

— Le privilège de rêver, répondit Dréa, un sourire au coin des lèvres.

Il eut un petit rire.

— Jorran. Et je suppose que Tahie a encore trouvé un moyen de se faire remplacer pour suivre Élia.

Jorran n’avait rien de la rudesse des soldats ou des hommes de cour. Délicat au premier regard, oui, mais pas fragile. Posé. Une force tranquille de ceux qui savent ce qu’ils valent sans l’annoncer. La chaleur des cuisines semblait encore sur sa peau et, malgré la fatigue, son teint restait clair, vivant. Il travaillait vite, avec une précision maniaque qui rendait la pièce presque irréprochable. Un éclat discret, simple, honnête et apaisant.

— Je ne me souviens pas t’avoir vue ici.

— Et pourtant, moi, je vous ai déjà aperçu, dit-elle doucement.

Elle laissa un silence s’installer. Un silence calculé.

— Ils disent que vous pliez mieux que quiconque. Et que vous râlez si on touche aux oreillers avant vous.

Jorran releva la tête, surpris.

— Ah oui ? Et qui t’a dit ça ?

Dréa désigna son poignet d’un mouvement du menton.

— Vous repliez la manche avant de tirer le drap, pas après. Les autres n’ont pas cette manie. Et… le coin gauche est toujours refait deux fois. Ça se voit à la marque du tissu.

Un silence. Puis un ricanement bref.

— Par le Néant… t’as l’œil, toi.

Dréa haussa une épaule.

— C’est un don… ou un défaut. Je n’ai pas encore décidé.

La conversation s’engagea facilement. Elle se présenta sous le nom d’Anne, un nom trop doux pour éveiller le moindre soupçon. Jorran parlait beaucoup, mais jamais pour ne rien dire : une anecdote sur un conseiller difficile, une remarque sur les cuisines, une plainte légère sur les changements de planning. Et Dréa récoltait. Les routines, les passages, les moments où les gardes regardaient ailleurs, le ballet silencieux des domestiques. Le palais n’avait pas de secrets : seulement des habitudes.

Quand les chambres furent prêtes, impeccables, Dréa s’éclipsa à son tour, légère, attentive, son regard happant chaque recoin, chaque porte laissée entrouverte. Elle prit la direction de la laverie. Pas par hasard : par stratégie. Là-bas, elle trouverait des tissus, des uniformes, une autre peau si nécessaire.

***

La chaleur y était étouffante. De grandes cuves de cuivre noircies par la vapeur chauffaient sans relâche, alimentées par un brasier souterrain. Le sol luisait de condensation, et chaque respiration goûtait la suie. Toute la “pureté” du palais naissait ici, dans cette moiteur suffocante. Camouflage idéal.

Elle prit un seau, remonta ses manches, et se fondit dans le rythme. Personne ne la questionna. Dans ce genre d’endroit, on ne levait les yeux que pour compter les tâches.

Les heures s’étirèrent. La nuit retomba sur le palais. La salle se vida.

Épuisée, Dréa s’assit un instant entre deux cuves tièdes, le dos contre la pierre. La vapeur lui collait aux cils. Ses paupières voulurent céder. Non. Pas ici. Elle se leva, marcha à pas feutrés jusqu’à l’entreposage, et trouva une robe oubliée : fine, démodée, d’un tissu trop noble pour le service. Elle l’enfila. Le frais contre sa peau lui rappela l’essentiel : elle n’était pas une servante. Elle jouait la servante. Ce soir, il y avait un bal. Elle irait. Pas pour le plaisir. Pour observer. Pour respirer un autre air, ne serait-ce qu’une heure.

Devant un miroir ébréché, elle défit ses tresses. La moiteur rendait ses mèches rebelles. Elle attacha ses cheveux à demi, juste assez pour briser sa raideur habituelle, puis rinça sa peau dans un bassin d’eau propre. Le savon suffirait. Elle lissa la robe empruntée, comme on lisse un mensonge avant de le porter.

Dréa se contempla.

Rien, dans ce visage, ne criait “soldate” et c’était précisément ce qui la rendait dangereuse. Ses yeux vert-brun changeaient avec la lumière. Ses cheveux châtains n’étaient ni clairs ni sombres : une teinte faite pour se perdre. Sa peau, brunie par le froid et le soleil, portait la trace d’heures passées dehors, pas des trophées, des preuves d’endurance. Grande. Le corps fait pour tenir, pas pour plaire. La poitrine d’ordinaire camouflée comme on range une arme. Ce soir, elle la laissait exister — non comme une faiblesse, comme un outil. Sa mâchoire, taillée net, gardait une dureté qu’aucune robe n’effaçait. Un visage qu’on reconnaîtrait… si quelqu’un prenait la peine de regarder. Mais on ne regarde pas une Cent. C’est leur art, leur malédiction : détourner une tête au bon moment, devenir le décor.

La fatigue tirait déjà, comme une main qui se referme. Le bal serait l’occasion parfaite : visages distraits, coupes pleines, langues déliées. Elle avança dans les couloirs polis où la lumière dansait sur la pierre. Puis le choc.

Sur une estrade : des Cent. Pas une. Une vingtaine. Peintes d’or. Nues, presque. Drapées juste assez pour qu’on ne comprenne qu’aucune d’elles n’avait choisi. Leurs corps brillaient sous les torches, figés dans des poses de victoire et d’obéissance. Des guerrières offertes. Des statues vivantes, rendues au rôle d’ornement. Même couvertes, une Cent restait reconnaissable : la posture, la tension, le regard placé trop loin pour survivre. Dréa sentit sa gorge se serrer. Parmi elles, l’une bougea à peine, un battement de cils, un souffle. Un regard croisé. Un éclair. Assez pour que la peur se lève. Dréa détourna les yeux, vite, avant que le soupçon ne prenne racine. Elle n’avait pas encore adopté tous les codes, pas encore cette froideur inhumaine qui les rendait identiques. Le doute, pour l’instant, serait son camouflage.

Elle glissa vers la zone de service. Jorran était là. Elle reconnut sa silhouette avant même qu’il ne tourne la tête et, lui, ne la vit pas. Ou ne la reconnut pas. Tant mieux.

Dréa saisit un verre sur un plateau d’argent et l’avala d’un trait. Le vin la brûla : lourd, puissant, saturé d’épices. Il lui rappela quelque chose de vaste, de vivant, comme si la terre elle-même avait des veines. Elle releva les yeux. Et croisa le regard du roi.

Rodmaël, assis sur son trône, discutait avec un homme aux cheveux sombres. Sa voix ne portait pas, mais sa présence emplissait la salle, comme un ordre silencieux. Dréa s’inclina. Lentement. Profondément. Une révérence si précise qu’elle en devenait presque une provocation. Quand elle releva la tête, un sourire effleura ses lèvres. Pas de soumission. Un sourire de pouvoir, celui d’une femme qui se courbe pour mieux se placer. Le roi leva une main. Un simple geste. Et l’homme qui se détacha de l’ombre ne ressemblait pas aux autres. Trop à l’aise pour un garde. Trop mesuré pour un simple noble ivre. Il s’approcha, s’inclina légèrement, et tendit la main. Il ne la prit pas. Il attendit. Comme si le refus faisait partie du jeu.

— Le roi m’a chargé d’une mission, murmura-t-il. Vous faire danser.

Dréa posa sa main dans la sienne. Sa paume était chaude, mais sa prise, contrôlée : ferme sans posséder. Le détail la surprit et la colère en elle détesta être surprise.

La musique s’éleva, veloutée. Son corps remercia en silence les longues heures de formation mondaine qu’elle n’avait jamais oubliées. Son pas trouva le sien ; il la guida avec aisance, presque avec respect.

— Une jolie fête, dit-il, comme s’ils parlaient de la météo. Vous semblez seule pourtant.

— Je le suis, répondit-elle doucement. J’avais besoin d’un peu de liberté ce soir… et je savais qu’ici, je la trouverais.

Son regard glissa vers l’estrade. Vers l’or sur la peau des Cent.

Lui suivit le mouvement, une fraction de seconde seulement, et quelque chose se crispa, minuscule, au coin de sa bouche. Puis il redevint lisse. Parfait. Dréa le nota. Comme elle notait tout.

— C’est une tradition ? Ou une punition qui ne dit pas son nom ? questionna Dréa.

Il ricana, doux, presque cruel.

— Des divertissements. N’est-ce pas ce qu’elles sont ? Des chefs-d’œuvre d’obéissance.

Dréa pivota lentement, la jupe effleurant le sol.

— Nous sommes tous le divertissement de quelqu’un, ne croyez-vous pas ?

Leurs regards se heurtèrent. Un bref éclat. Une étincelle dangereuse. Et, malgré elle, Dréa sentit quelque chose d’autre : pas une faiblesse. Pas encore. Plutôt une curiosité, celle qui précède les erreurs.

La danse se termina. Net. Il l’invita à s’asseoir sur un canapé doré, lui offrit un verre sombre, dense. Dréa le prit sans ciller, goûta.

— Vous ne m’avez pas dit votre nom, murmura-t-il.

— Et vous le vôtre, répondit-elle, la voix basse. Pourquoi ne pas rester des inconnus, ce soir ?

Il rit. Un rire vrai. Autour d’eux, la fête changeait de ton. Les rires s’alourdissaient, les voix se faisaient plus basses. Les portes se refermèrent dans un soupir de fer.

Sur l’estrade, les Cent ne bougeaient plus. Mais des mains, nobles, impatientes, commencèrent à frôler l’or sur leur peau, à tester la limite de ce qu’on pouvait posséder sans conséquence. Un parfum d’alcool et de chair flottait dans l’air. Dréa sentit la brûlure de la colère lui monter dans la gorge. Elle força un sourire.

— Dites-moi… pourquoi les exposer ainsi ?

— Pour se rappeler ce qu’elles sont, répondit-il simplement. Des armes. Et les armes, ici, appartiennent toujours à quelqu’un.

Sous la douceur des gestes, il y avait la guerre. Et Dréa, derrière son sourire docile, notait chaque mot, chaque micro-faille, chaque vérité. Parce qu’elle le sentait désormais, clairement : Ce palais n’était pas un sanctuaire. C’était une cage dorée. Et elle venait d’y entrer.

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