Chapitre 1-Le Consul
La demande était parvenue au Consul par les chemins qu’on n’évoquait jamais à voix haute. Un message glissé à un intermédiaire, une signature tremblante, et l’affaire était scellée. Quand on faisait appel au Consul, on ne savait jamais quand, ni qui, viendrait. Mais on savait qu’elles viendraient toujours.
Elle frappa une seule fois. Par politesse, plus que par nécessité. Le vieux couple ouvrit juste avant qu’elle ne décide d’entrer de force. Aucun mot ne fut échangé. L’homme s’inclina, geste maladroit, aussitôt imité par sa femme. La déléguée du Consul les dépassa sans un regard et entra dans la maisonnette, une pièce pauvre, sans âme, où la fumée stagnait près du plafond. La route jusqu’à Nagar avait été longue. Elle voulait en finir.
Une jeune fille se tenait à l’arrière, serrant un nourrisson contre elle. Trop jeune pour être mère et pourtant, elle l’était.
— C’est vous qui avez envoyé la demande ? demanda la déléguée, la voix neutre.
La jeune fille hocha la tête, intimidée par cette femme trop droite, trop propre, trop disciplinée. Les cheveux tirés en arrière mettaient à nu un visage fermé, sans trace d’émotion.
— Oui, répondit-elle dans un petit souffle.
Elle baissa les yeux vers l’enfant, ses doigts se crispèrent sur la couverture.
— Je ne peux pas offrir une vie à cet enfant, ajouta-t-elle plus bas. Il n’était même pas… prévu.
La déléguée nota les fines cicatrices qui striaient ses avant-bras, comme des lignes d’épines. Ce n’était pas la plainte d’une mère indigne, mais la constatation lasse de quelqu’un qui parlait d’un accident, pas d’un miracle.
Elle tendit les bras, demanda qu’on lui confie le bébé, et l’obtint sans résistance. Un instant, son visage sembla s’adoucir. Cela ne dura qu’une seconde. D’un geste précis, elle sortit une lame argentée et traça une entaille minuscule sur la plante du pied. L’enfant cria. Une goutte de sang perla. La déléguée la recueillit, l’observa sous la flamme tremblante, puis la porta à ses lèvres. Elle vérifia le sexe du nouveau-né. Une fille.
Silence. Le Consul savait déjà qu’elle servirait.
— C’est bien ce que vous désirez, que l’enfant rejoigne les Cent ? demanda-t-elle.
— Oui, répondit la jeune mère. Si elle doit rester en vie… autant qu’elle serve pour les Cent. C’est un honneur, non ?
Dans les Royaumes, offrir un enfant aux Cent était à la fois un sacrifice et une élévation : on perdait une fille, on gagnait une soldate au service du roi.
— Nous prenons les enfants lorsqu’ils atteignent six ans, reprit la déléguée. Il vous faudra l’élever jusqu’à ce moment. Nous reviendrons la chercher. Son nom devra commencer par la lettre D.
La jeune fille acquiesça, soutenue par le regard inquiet de ses parents.
La déléguée lui rendit l’enfant, sans douceur, puis tira une petite bourse de sa poche et la posa sur la table, dans un tintement sec. Son regard parcourut la pièce, les murs nus, les meubles trop vieux. Un éclat de dégoût traversa ses traits. Elle sortit une seconde bourse, plus lourde, qu’elle plaça dans la main de la mère de la jeune fille. Les doigts de celle-ci se refermèrent sur les siens, trop fort.
— Veillez sur cette enfant plus que sur vous-même, dit la déléguée lentement. Nous reviendrons. Et si, par malheur, il devait lui arriver quoi que ce soit…
Elle marqua une pause.
— Le Consul détruirait tout ce qui porte votre nom.
La menace ne criait pas. Elle respirait simplement, calme et absolue.
Le vieil homme hocha la tête, murmurant une promesse. La déléguée quitta la maison sans attendre d’autre réponse. La porte se referma sur son passage, et l’air sembla s’alléger.
Dehors, six silhouettes l’attendaient au bord du chemin, leurs chevaux dissimulés dans la nuit.
— Alors ? demanda l’une, la voix étouffée par le vent.
— Une recrue, répondit la déléguée. Née Sangdus pure. Une rareté, pour Nagar. Le genre d’enfant qu’on ne laisse pas filer.
Elles repartirent sans un mot, englouties par la nuit. Les chemins du Consul ne laissaient jamais de trace.
***
Il était rare que les membres du Consul se rencontrent en personne. Les rapports suffisaient. Les missives cryptées faisaient le reste. Mieux valait éviter les visages, les voix, les soupçons.
Mais il existait des lieux désignés, des points de convergence que seuls certains connaissaient. Là, les déléguées du Consul se retrouvaient, un instant, pour ajuster les fils du grand tissage administratif des Royaumes. Tout y était organisé, précis, silencieux. Et pourtant, d’une complexité qu’aucun esprit extérieur n’aurait pu saisir.
Ce jour-là, Martine présidait le suivi entre les Dix Royaumes. Chaque royaume avait envoyé sept représentantes — sept esprits choisis pour leur exactitude, leur discrétion, leur absence d’ambition. De ces sept, une seule serait retenue. Avec elle, elles seraient quatorze.
La force du Consul tenait justement à cette apparente incohérence : un système si fragmenté qu’aucune ne pouvait jamais en saisir l’ensemble. C’était là tout son génie : se diviser pour demeurer inattaquable. Dans l’ombre, il régnait sur tous.
Officiellement, il n’existait que les Cent du Dixième royaume : la façade. Elles servaient un roi, impeccables, loyales, immortelles dans leur fonction. Le Premier Accord. Leur discipline tenait lieu de foi, leur obéissance. Certains murmuraient qu’il existait un écho derrière elles. Un second cercle qu’aucun décret n’avait jamais nommé. On l’appelait le Consul. Pas une armée. Pas un ordre. Une résonance. Une main qui ne bougeait jamais, mais qui semblait tout maintenir en équilibre.
Son rôle était simple : maintenir les Royaumes dans une harmonie fragile, réguler les erreurs du monde, contenir ce que les Sans-Fin avaient laissé derrière eux.
***
La salle ne portait aucun nom. On ne la désignait jamais, pas même dans les rapports. Celle-ci n’ avait ni fenêtre ni ornement, seulement une table de pierre, longue et nue, et quatorze chaises identiques. Au centre, un cercle gravé dans la pierre. Pas un symbole. Une empreinte. Le sceau du Consul.
Martine entra la première. Ses pas résonnèrent, nets, ordonnés. Les autres suivirent peu après, glissant sans un mot jusqu’à leur place. Certaines portaient la richesse de leur royaume sur leurs épaules ; d’autres, la sobriété des fonctions invisibles. Ici, tout cela s’effaçait. Ici, il n’y avait ni rang, ni titre. Seulement le Consul.
Les représentantes prirent place selon leur ordre d’arrivée. Celles qui savaient, savaient. Celles qui doutaient gardaient le silence. Et le silence valait serment.
Martine déroula un parchemin scellé du cachet du Consul. Le bruit sec fit vibrer la table.
— Nous avons reçu une demande du roi de Nagar, dit-elle. Sa Majesté Rodmaël invoque le Premier Accord. Il réclame une rencontre directe avec le Consul.
Un souffle parcourut la salle, bref, étouffé.
— Nous n’allons pas prétendre que cela nous concerne vraiment, reprit-elle. Mais il faudra, au moins, faire semblant de le prendre au sérieux.
— Ce même Consul qui, officiellement, n’existe pas, souffla une voix.
Martine hocha lentement la tête.
— Rodmaël cherche à voir ce qui se cache derrière les Cent. Il a envoyé des intermédiaires. Certains de nos agents ont été approchés, d’autres suivis.
Elle marqua une pause.
— Une Cent a été exécutée. Pour observer comment elle serait remplacée.
Le mot pesa lourd dans la salle. Personne ne bougea.
— Heureusement, ajouta-t-elle, nous avions déjà une recrue prête. L’intégration a été parfaite.
Une autre voix, plus grave, s’éleva :
— L’armée du CLIM reste stable. Des Sangdus, presque tous. Obéissants. Contrôlables. Les rapports de nos recrues parlent d’entraînements durs, de discipline serrée… mais nous n’entrons pas dans leurs campements. Pour l’instant, rien qui menace directement la structure. Le roi mène ses petites expériences de mégalomanie avec une autre armée, disons… discutable.
Martine croisa les mains devant elle.
— Ce n’est pas à nous de juger ses obsessions. Mais il n’est pas question de révéler quoi que ce soit. Le Consul n’existe pas, et n’existera jamais. Il respectera l’Accord, qu’il le veuille ou non.
Un murmure d’assentiment s’étendit dans la pièce. Leur ligne restait inchangée. Le roi pouvait fouiller, questionner, fabriquer des monstres, le Consul finirait toujours par le rattraper.
Martine posa ses mains à plat sur la table.
— Maintenant, parlons chiffres.
Les rapports s’empilèrent.Les chiffres s’alignèrent, froids et précis : cinq mille recrues en intégration. Deux Cent tombées lors des épreuves. Quarante-huit naissances confirmées.
Des nombres qui, ici, remplaçaient les prières. Aucune émotion ne traversa la salle. On parlait de vies comme on compterait des pierres. Les Cent n’étaient pas des filles, mais des unités. Et le Consul, une machine qui ne connaissait ni l’échec, ni le deuil.
Martine prit note, son écriture nette et mesurée.
— Continuez, dit-elle simplement.
Les ordres furent donnés, les missions réparties, les noms notés. Tout se consignait, tout s’absorbait dans le silence.
Puis Martine releva la tête.
— Parfait. Prenez vos ordres.
Les déléguées se levèrent, chacune saisissant un parchemin. Leur départ fut aussi ordonné que leur venue. Elles quittaient le sous-sol, gravissant les escaliers étroits qui menaient aux étages supérieurs. Elles émergèrent dans une demeure somptueuse, noyée de dorures et de parfums, le genre d’endroit où personne n’aurait soupçonné l’existence d’un tel conseil sous ses fondations. Chacune reprit alors son rôle, ajustant son sourire, redevenant épouse, intendante, gouvernante ou musicienne, selon le masque qu’exigeait sa couverture.
Martine monta à son étage. Dans ses appartements, elle retira ses gants, défit ses cheveux et enfila un pyjama de soie couleur d’ivoire. Rien, dans ses gestes, ne trahissait la réunion qui venait de se tenir. Sous ses pieds, la salle du Consul retrouvait déjà son silence. Par la fenêtre, elle aperçut les lanternes des calèches qui s’éloignaient dans la nuit.
Dans l’aile Est, un bal battait son plein ; la musique filtrait jusqu’à sa chambre, étouffée mais joyeuse. Son époux entra alors. Un homme bien plus âgé qu’elle, le regard brillant d’alcool et de suffisance. Il l’embrassa à la hâte.
— Je te rejoindrai ce soir, promit-il en titubant légèrement. Tu sais que j’ai horreur de te laisser seule. Mais je trouverai bien un moyen de m’amuser avant de rentrer.
Martine eut un sourire doux, presque sincère.
— Amuse-toi, murmura-t-elle.
Quand il quitta la pièce, elle resta immobile un long moment. Puis elle s’assit à son bureau. Sortit un papier à en-tête discret, prit sa plume et commença à écrire.
Affectation de formation – Recrue D-237.
Elle hésita un instant, le regard arrêté sur l’encre fraîche, puis scella la lettre et souffla la lampe. Dans l’obscurité, son reflet l’attendait dans la vitre : ni peur, ni certitude.
Seulement cette question tenace : jusqu’où irait D-237, si on la laissait exister ?

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