Chapitre 2-L'affectation
« Je crois que le froid m’a toujours comprise mieux que les gens.
Il te teste, il te mord, il te garde honnête.
Il ne ment pas.
Le froid, c’est la vérité nue du monde : si tu tiens, tu vis. Si tu faiblis, tu tombes.
Et moi, je n’ai pas l’intention de tomber. »
Le vent hurlait entre les murs de pierre, mordant sa peau. Dréa courait, ses pas étouffés par la poussière gelée du terrain d’entraînement ; un terrain improvisé, creusé dans la cour intérieure d’un vieux manoir abandonné loin de la ville. Devant elle, Kenya maintenait le rythme, implacable, comme si ses jambes pouvaient défier la mort elle-même. Ce n’était pas une simple course. C’était une épreuve. Une lutte viscérale pour prouver qu’elle méritait de survivre, qu’aucune douleur, aucune faiblesse ne pourrait jamais l’arrêter.
Dréa brûlait de l’intérieur, d’un feu que ni la discipline ni le froid ne pouvaient éteindre.
Une lueur persistait, fragile, tenace, comme si elle refusait de s’éteindre en elle. Elle voulait mériter son nom, trouver un sens dans ce qui restait encore vivant en elle. La fidélité pesait plus lourd que l’acier. Sous le vent, une seule pensée revint, nette, implacable : obéir. Toujours obéir.
Le souffle court, elle ralentit, le corps encore vibrant de l’effort.
— Tu cours encore comme si ta vie en dépendait, lança Kenya, haletante, les mains sur les genoux.
Dréa s’arrêta et s’essuya le front du revers de sa manche.
— Peut-être qu’elle en dépend.
Kenya ricana, un son grave, rauque.
— Toujours dramatique, Dréa. Tu crois vraiment qu’ils vont te remarquer si tu t’effondres?
— S’ils ne me remarquent pas vivante, ils me remarqueront morte.
Kenya leva les yeux au ciel, puis lui donna un léger coup d’épaule.
— T’es complètement cinglée.
Dréa esquissa un sourire à peine perceptible.
— C’est pour ça qu’ils me garderont. Les Cent aiment les cinglées.
— J’arrête là. Je pue assez pour faire fuir n’importe quel homme… et toi aussi, d’ailleurs.
Elle essuya la sueur sur sa nuque, un rictus au coin des lèvres.
— Je vais boire. Boire jusqu’à vomir, puis reboire encore, juste pour sentir la douleur du lendemain. J’ai un nouvel ordre de formation demain, alors…
Elle haussa les épaules, les yeux brillants d’un éclat de défi.
— Tu viens boire aussi, ou tu vas encore faire semblant d’être sage ?
— Pourvu qu’il y ait du vin, répondit Dréa.
***
La chaleur du bar les enveloppa comme une marée d’épices et de vin. L’air lourd de la taverne la frappa comme une vague; la fumée, la graisse, la sueur, tout s’y mêlait. Les tables collaient, les rires cognaient contre les murs. Rien de noble ici ; pourtant, tout le monde semblait y trouver refuge.
Kenya haussa les épaules et se fraya un chemin jusqu’au comptoir. Dréa la suivit, les bottes glissant sur le sol poisseux. Le tavernier leur tendit deux gobelets de fer : un vin trouble, acide, sans parfum. Dréa le porta à ses lèvres ; l’amertume la frappa, mais derrière, elle sentit, fugace, presque effacée, la trace du vrai vin. La terre chaude. La patience des vignes. Le poids des mains qui les avaient taillées, récoltées, pressées. Le vin était sacré à Nagar.
— On dirait que tu goûtes la sève du Néant, grogna Kenya en s’affalant sur le banc.
— Je goûte le travail, répondit Dréa. Et la douleur qu’il faut pour créer quelque chose de vivant.
Kenya ricana.
— Eh bien, bois vite, avant que ta philosophie ne tourne au vinaigre.
Dréa sourit. Et but encore. Parce qu’au fond, elle savait que même le vin le plus médiocre valait mieux que l’oubli.
— Je ne comprends pas comment les autres arrivent à absorber ça. Une gorgée et j’ai déjà la tête qui tourne.
— C’est chimique, répondit Dréa en souriant. J’ai travaillé sur une enzyme pour aider à neutraliser l’alcool.
— Et ?
— Disons… que les effets secondaires ne sont pas très glamour.
— Genre ?
Dréa ne répondit pas. Elle sourit et but d’un trait son verre. Leurs regards se croisèrent, un défi silencieux. Les deux filles éclatèrent d’un rire qu’elles étouffèrent aussitôt.
Elles se ressemblaient. Trop. Même regard décidé. Même façon de s’attacher les cheveux, comme pour dissimuler les cicatrices d’un passé qu’on ne leur avait jamais laissé choisir.
Parfois, Dréa se demandait si Kenya n’était pas la moitié qu’on lui avait arrachée. Puis, parfois, en la regardant, elle n’était plus sûre que ce soit Kenya qu’elle voyait. Les mêmes gestes, les mêmes réflexes, la même façon de respirer entre deux ordres… Ce n’était pas une ressemblance. C’était une empreinte. Et elle se rendait compte qu’au fond, elles se ressemblaient toutes. Elles avaient été sept. Elles n’étaient plus que cinq. Ce n’était pas un hasard : pour devenir une Cent, il fallait apprendre à ne plus être quelqu’un.
La nuit s’était épaissie, avalant peu à peu les chansons et les rires. Les ombres s’étiraient sur le sol, lourdes de vin et de fatigue. Kenya, elle, n’avait pas respecté la règle. Elle n’en fixait jamais, d’ailleurs. Pas avec les hommes. Ses convictions vivaient dans ses mots, rarement dans ses gestes. Mais comme toutes les Cent, elle vivait quand elle le pouvait… avant que le devoir ne vienne tout lui reprendre. Dréa le vit avant qu’il ne bouge. Le regard du soldat glissa vers Kenya comme tous les autres avant lui. Il ne savait pas qu’elle choisissait toujours le moment, jamais l’homme. Un simple regard, et il céda.
Dréa ne voulait pas regarder. C’était précisément pour ça qu’elle regardait. Ils étaient coincés dans un angle mort de la taverne. Un coin sombre, avalé par le brouhaha, par les rires trop forts et les verres qui s’entrechoquaient. À cet endroit, tout semblait permis, ou du moins… ignoré. Le soldat avait ce sourire de certitude, cette arrogance de garçon trop sûr d’être désiré. Il croyait être au-dessus. Il croyait mener. Kenya, elle, était assise sur lui comme on s’assoit sur un trône volé. Les cuisses ouvertes, le bassin stable, le dos droit. Aucun flottement. Aucun doute. Elle n’avait pas l’air d’une femme qui s’abandonne : elle avait l’air d’une femme qui décide. Dréa vit d’abord la main de Kenya, sûre, rapide. Le tissu qui cédait juste assez. La façon dont le soldat se figea une seconde, comme si l’air lui manquait. Elle vit surtout les yeux de Kenya, ce regard fixe, trop lucide, planté dans le sien à lui. Kenya l’obligeait à la regarder. Elle le gardait là, captif, même quand son corps voulait fuir ailleurs. Puis Kenya commença à bouger. Ce ne fut pas tendre. Ce ne fut pas lent. Chaque mouvement avait la netteté d’un ordre. Elle ne cherchait pas à plaire; elle prenait. Elle gardait la cadence comme on garde une arme en main : sans trembler, sans s’excuser. Le soldat, lui, perdit très vite son assurance. Ses doigts agrippèrent ce qu’ils trouvèrent, sa tunique, sa propre ceinture, le vide comme s’il fallait qu’il s’accroche à quelque chose pour ne pas se dissoudre. Dréa sentit une chaleur lui remonter au bas du ventre, brutale et indécente, comme une trahison. Son verre était là. Elle le porta à sa bouche, avala trop vite. Le vin n’eut même pas le temps d’avoir un goût. Elle en eut presque honte, pas du geste, du gâchis. Comme si même le vin méritait mieux que sa hâte. Elle ne pouvait pas s’empêcher de suivre les détails : l’ombre qui coupait le visage de Kenya, la sueur qui attrapait la lumière sur sa tempe, la tension dans sa mâchoire. Cette manière qu’elle avait d’étouffer tout ce qui aurait pu ressembler à du plaisir. Comme si elle refusait de donner au monde le moindre aveu. Le soldat laissa échapper un son. Pas un beau son. Quelque chose de trop humain, de trop faible, qui fit grimacer Dréa. Ça lui évoqua un souffle brisé, un animal qu’on surprend à l’instant où il se rend compte qu’il ne contrôle plus rien. Dréa détourna les yeux une fraction de seconde. Juste une fraction. Assez pour respirer. Pas assez pour se libérer.
Elle demanda un autre verre.
Quand elle reporta son regard, Kenya n’avait pas bougé d’un millimètre dans son autorité. Elle recommença. Encore. Comme si le temps n’avait aucune importance. Comme si lui n’en avait pas davantage. Le soldat tenta de se redresser, de reprendre quelque chose, une posture, une fierté mais Kenya le ramena à sa place d’un simple mouvement, précis, sans colère. Sans pitié. Et puis ce fut fini. D’un coup.
Kenya se releva sans un mot. Elle lissa sa tunique, ajusta ses cheveux, effaça tout signe d’orage. Elle quitta le coin sombre comme si rien ne s’était passé, comme si la taverne n’avait pas été le théâtre d’une minute de domination pure. Elle passa près de Dréa sans la regarder.
Dréa resta avec le vin, avec la chaleur au bas du ventre, avec cette sensation amère d’avoir vu quelque chose qu’elle n’aurait pas dû vouloir voir.
Demain, Kenya aurait quitté l’appartement sans un mot.
***
Dehors, le vent du Nord giflait les joues de Dréa, ramenant avec lui le goût âpre de la loyauté. Elle avançait d’un pas incertain, le vin encore lourd dans sa tête. Le monde tanguait légèrement, comme un navire au milieu d’une mer grise. Les rues du Dixième Royaume étaient presque désertes, mais le silence, lui, ne l’était jamais.
Au détour d’une ruelle, un cri étouffé fendit l’air. Dréa s’arrêta.
Trois silhouettes encerclaient un homme. L’un tenait le bras, l’autre cherchait un angle, le troisième frappait trop haut, trop vite. Des gestes mous, hésitants, le genre qu’on apprend en regardant les autres, pas en survivant. Dréa n’avança pas. Elle observa. La prise sur le coude était mauvaise. Le poids mal placé. Trop de bruit, pas assez d’efficacité. L’un d’eux leva la tête. Leurs regards se heurtèrent. Dréa cligna une fois. Rien de plus. Elle pivota, se fondit dans l’ombre du mur, et quand ils regardèrent de nouveau, il ne resta que le vent.
***
Dréa rejoignit l’appartement en silence. Les murs transpirants, l’odeur de cire et de fer chaud, tout lui semblait plus étroit que jamais.
Owen était là, appuyée contre la table, une chandelle presque consumée à la main. Ses yeux cernés luisaient dans la pénombre. Sans un mot, elle lui tendit un feuillet scellé.
— Nouvelle affectation de formation. Tu ne rentres pas. Tu pars.
Owen se redressa et s’approcha, lui barrant le passage.
— Tu pues, dit-elle. Dans cet état, bonne chance. Jamais tu ne franchiras les portes du palais.
Dréa se figea. Le mot palais roula dans sa tête comme une pierre lancée. Le palais. Rodmaël. Les Cent. Pourquoi l’envoyer si près du roi ? Pourquoi elle ? Elle prit le papier. Ses doigts tremblaient à peine.
— Et les autres ? demanda-t-elle.
— Déjà au repos, répondit Owen sans lever la voix. Ils ont mieux à faire que de s’encombrer de toi.
Le silence tomba, lourd comme de la pierre froide. Le regard d’Owen s’accrocha au sien, sans colère, sans défi seulement cette présence immobile qu’elle ne fuyait jamais. Dréa soutint une seconde de trop, puis détourna les yeux. Pas par soumission. Par lucidité.
— C’est difficile ? murmura-t-elle.
Owen eut un rictus.
— Si ça l’était, on enverrait quelqu’un de mieux formé. C’est de la formation. Rien de plus.
Owen avait les yeux bruns et les cheveux foncés, comme chaque Sangdus. Mais elle ne se confondait avec personne. Plus petite que la plupart des Cent, moins faite pour l’impact, elle excellait ailleurs : dans les détails. Elle observait, déduisait, retournait les gens avec des mots. Rapide —pas la plus rapide, mais la plus précise.
Dréa la détestait pour une seule raison : Owen lui rappelait quelqu’un qu’elle s’était jurée de ne plus nommer. Et Owen le savait.
Elle cherchait chaque occasion de la faire tomber, avec une patience qui ne ressemblait pas à de la colère, mais à quelque chose de plus ancien. Plus personnel. La cicatrice à son cou en était la preuve. Fine. Visible juste assez. Un avertissement. Entre elles, la cruauté était devenue un langage naturel. Avec Owen, chaque phrase pendait comme un couteau.
Dréa ne réagit pas lorsqu’Owen la poussa du bout de l’épaule. Elle resta immobile, droite, comme une statue que rien ne pouvait atteindre. Owen sembla plus agacée par cette absence d’émotion que par l’ordre lui-même.
Elle s’éloigna, cherchant la flamme tremblante d’une chandelle. La lumière faible éclaira le sceau ; elle déplia le papier. Les lignes l’avalèrent d’un seul coup :
« Affectation de formation – Recrue D-237. Objet d’entraînement : occupation discrète. Sept rôles au palais. Entrer sans être remarquée. Tenir, observer, changer d’identité si nécessaire. Début : demain. Aucune assistance externe. Durée : 7 mois. Objectif : collecte et contrôle interne. Tout échec ou toute fuite entraînera l’exclusion définitive des Cent. »
Dréa relut. Sa gorge se serra. Après tout ce qu’elle avait subi : entraînements de survie, vols, missions de repérage, mercenaires affrontés, on lui demandait de disparaître dans le palais comme si c’était un jeu d’enfants. Occuper sept rôles. Se fondre, se défaire, se refaire. S’épuiser.
Elle pensa aux mains malhabiles des voyous dans la ruelle, à la précision nette de ses propres gestes. Là où eux frappaient, elle coupait net. Là où ils tâtonnaient, elle tranchait. Ce qui leur paraissait brutal et brouillon, pour elle, était ordre, méthode, métier. Vingt et un ans. Quinze ans d’entraînement. Et pourtant, une pensée froide la traversa : était-ce vraiment une formation digne du Consul ? Mais derrière l’ordre, elle en distinguait la main. Le Consul aimait les chiffres rituels. Le sept revenait comme une lame : sept rôles, sept mois, sept épreuves annuelles, sept par relève…
Dréa brûla le papier.
***
Au-dessus d’elle, le palais restait immobile, à la fois lointain et trop proche, un cœur de pierre qu’on lui ordonnait d’approcher sans boussole. Elle passerait par les égouts. Elle le savait. Elle avait retranscrit les cartes de la ville trois ans plus tôt.
Quel palais mal protégé, pensa-t-elle, et la pensée lui traversa l’esprit comme une pierre lancée. Aussitôt, elle se réprimanda : il ne convenait pas de médire des Cent.
Ou peut-être était-ce simplement que, plus on s’en approchait, plus on en voyait les failles.

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