Chapitre 11 : Le saut de l'ange

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~Tom Ella~

Du bout des doigts, il me caresse délicatement le dos de la main, puis chacune de mes phalanges, avant de les entremêler aux miens. Son étreinte se resserre et une douce chaleur se répand le long de mon bras. Il me parle comme si de rien n’était, d’un air détaché, presque trop doucement, comme s’il avait peur de gêner les rares passagers du bus. Il ne peut s’empêcher de sourire à la fin de chaque phrase. Ou alors, peut-être que c’est moi. Je ne sais pas. Je l’écoute attentivement, fixe nos mains liées et réalise que ce contact ne me laisse pas indifférent. Il y a tant de chaleur que nos paumes pourraient s’enflammer. Soudain, le silence flotte autour de nous et j’ai l’impression que ses mots me manquent déjà. Il tourne la tête, plonge ses yeux un court instant dans les miens, juste le temps que je m’y perde. Puis, lentement, il dévie. Son souffle tiède s’échoue contre ma mâchoire, ma nuque. D’agréables picotements naissent sur ma peau, au creux de mon ventre. Aventureux, il dérive vers mon oreille, ouvre la bouche, et mille et un scénarios se déroulent dans mon esprit. Tout s’embrouille. « Je peux… ? » Sa voix est douce, limite suppliante, et son intonation semble totalement différente d’avant. Je pince les lèvres, acquiesce d’un geste lent, impatient et troublé à la fois. Je compte les secondes, prie pour qu’elles ne soient pas trop longues. Enfin, mon cœur rate un battement lorsqu’il chatouille mon lobe avec sa langue, avant de le mordiller. Ça me rappelle une saveur douce-amère. Ma peau brûle sous les baisers fragiles qu’il trace sur mon cou, à moins que ce soient ses lèvres qui soient brûlantes. Machinalement, je tends les muscles, lui offrant un meilleur accès, mais il ne continue pas. Je crois ressentir de la frustration, si bien que je manque de le lui faire remarquer. Il ricane face à mon air confus, ce qui a le don de me déstabiliser encore plus. Je ne sais plus comment réagir. Dans ma tête, tout est bloqué. J’ai chaud, mon visage est à la limite d’exploser et c’est la samba dans mon corps. Soudain, j’éclate de rire, moi aussi. Ça sonne moins bien que le sien, mais j’y peux rien, je suis pas trop doué pour ça, je crois... Vieux réflexe : je tire sur quelques mèches de mes cheveux, prêt à articuler n’importe quoi, espérant que ça ne soit pas du charabia. Sauf que… rien ne vient. Parce que… son visage, si proche du mien, me décontenance. C’est comme si je revivais la scène où son épaule a percuté la mienne. Alors, une question me traverse l’esprit, celle de savoir s’il l’a fait exprès. Je pourrais le lui demander, avec toute l’innocence dont je peux faire preuve, mais j’aurais peur de la réponse. Oh, et puis, c’est pas grave, non ? Il est là, je suis là. On est là, tous les deux. C’est l’essentiel. Je connais la suite, je ne suis pas aussi naïf pour ne pas m’en douter. J’ai hâte autant que j’appréhende, et ce n’est pas l’envie de me lancer qui me manque. Parce que ce soir, je ne veux plus laisser s’échapper d’autres occasions. Alors, d’un commun accord, sans plus attendre, nos bouches se collent l’une à l’autre. Comme ça. C’est puissant, possiblement la meilleure chose qui me soit arrivée depuis un bout de temps. Ses lèvres ont comme un goût de… magie. Je suis pris de vertiges, mais pas du même genre que ceux dus à l’alcool. Pourtant, je souris comme si j’étais ivre. Mais je souris pour de vrai. Ça fait bizarre, ça fait du bien. Nos langues se rejoignent, se découvrent et s’enroulent l’une à l’autre dans un torrent de sensualité. J’hésite quelques secondes, puis plaque ma main contre sa joue. Peut-être parce que j’ai peur qu’il s’en aille, ou que tout ça ne soit qu’un rêve.

J’aurais espéré que ce baiser dure plus longtemps que ça. Seulement, tout s’arrête brusquement, bien trop pour que ma raison suive les enchaînements. Ça ne me fait pas tant mal que ça, mais j’ai l’impression que la chaleur qu’il m’a transmise – sa chaleur – vient de s’envoler en même temps que mes espoirs.

Il prend de la distance, détourne le regard, toujours avec ce sourire désolé, sincère et ravageur. « Pardon… C’est pas du tout pour ça que je t’ai proposé de venir… »

Alors, dans un souffle rauque, je ne parviens qu’à prononcer un « Dommage... »

***

Ça n’avait rien d’un fantasme. Tout d’une évidence. Pourtant, l’image se brouilla, se coupa et tout devint noir…

— Tom, réveille-toi.

Quelque chose me secoua l’épaule et mon rêve éclata comme un ballon de baudruche. J’ouvris les yeux, les plissai, surpris par une luminosité inattendue, puis aperçus une main. Celle de Max.

Le temps d’un battement de cœur, j’avais espéré qu’elle appartienne à quelqu’un d’autre. J’étouffai un grognement sur le point de me trahir.

— On est arrivés.

Ses mots me parvinrent difficilement, cherchant le chemin dans mon cerveau, traversant mon esprit vaseux. Lentement, mes neurones se mirent en marche et les décortiquèrent un par un. Lentement, je fis le lien. « On est arrivés. »

Je passai en vitesse mes doigts sur ma nuque pour y essuyer quelques gouttes de sueur, et la fis craquer par la suite. Ma bouche était pâteuse, j’avais soif, j’avais chaud. J’avais surtout envie de replonger dans ces souvenirs brûlants – retrouver l’agitation dans mon ventre, les vertiges dans ma tête et les palpitations dans mes membres – pour éviter toute confrontation avec la réalité, mais cette perspective s’évanouit lorsque trois coups secs retentirent contre la vitre de la voiture.

Mon père.

Il me fit signe de le rejoindre, Max ayant déjà déserté l’habitacle. J’inspirai alors une goulée d’air et enroulai mes doigts autour de la poignée, comme si je me raccrochais à la vie.

« On est arrivés. » Ce supposé nouveau départ qui me tendait les bras, il était là. Devant moi. Il me suffisait juste d’ouvrir la portière, de poser un pied après l’autre et… d’avancer. Rien de plus. Trois étapes qui ne demandaient que quelques secondes, sans même devoir fournir trop d’efforts. Seulement, j’étais vidé. De mes forces, de ma volonté. Figé par un sentiment d’appréhension – de peur –, incapable de faire le moindre mouvement. Comme si je faisais face à un précipice, un pied déjà dans le vide, cherchant le courage de m’élancer.

Un…

Deux…

Trois…

Saute !

Je poussai un soupir. Ouvris la porte. Descendis de la voiture. Je m’adossai contre la carrosserie pour éviter de flancher, les mains tremblantes cachées dans les poches de mon jogging, les ongles profondément enfoncés dans mes paumes. Il ne fallut que quelques secondes pour que mon père termine de donner ses instructions aux déménageurs, avant de me sonder de ses yeux aussi bleus et profonds qu’un océan. Le dos droit, les épaules carrées et le menton relevé, il émanait de lui cette aura de prestance et d’intrépidité. Celle contre laquelle je ne pouvais lutter. Parfois, je me surprenais à vouloir l’absorber, la sentir recouvrir mon être tout entier, la moindre petite parcelle de ma peau, rien que pour avoir l’impression… d’exister. Pour de vrai. D’être bien, de me sentir bien. D’avoir la certitude que plus rien ne pourrait m’atteindre, protégé par cette force invisible…

Avec ses allures de roi, il se rapprocha et d’un claquement de doigt, ses ordres tonnèrent avec son autorité habituelle.

— Tom, va récupérer tes affaires dans le coffre. Je vous laisse vous arranger avec ton frère pour le choix des chambres et dès que ce sera fait, tu pourras indiquer aux déménageurs où poser tes meubles. Ensuite, vous vous occuperez des cartons qui restent. Compris ?

Si je n’étais pas aussi habitué à sa voix impérieuse, mon sang se serait sûrement glacé dans mes veines. J’avais l’impression de faire face à un lion à l’affût, prêt à bondir, griffes et crocs acérés, si j’avais le malheur de m’enfuir. Mais à la place, j’acquiesçai et obtempérai tel un bon petit soldat : je regagnai le coffre et saisis mon sac à dos, avec ce qui aurait dû me servir pour ma dernière nuit à l’appartement, mais sans aucune utilité, laissé dans ma chambre alors que j’avais découché. Puis, en désespoir de cause, je levai la tête au ciel, sans même remarquer l’éclat de sa couleur azur. Les paupières fermées, je visualisai à nouveau ce gouffre et tentai délibérément de contrôler ma respiration qui menaçait de se couper à tout moment.

Alors que tout allait partir en vrille, il y eut une petite voix, douce et inoffensive. Un frisson dévala aussitôt ma colonne vertébrale lorsqu’elle résonna dans mes pensées, m’assurant que tout irait bien, qu’il n’y avait pas de raisons d’avoir peur.

***

— Tu prends laquelle ? Celle de gauche ou celle de droite ?

Je restai planté là, devant deux portes identiques, ne sachant quoi répondre. Comme si l’une renfermait un monde magique, et l’autre, à l’inverse, un sombre univers. Max, quant à lui, n’avait daigné se défaire de son téléphone, trop absorbé par l’écran sur lequel il pianotait à vive allure. Ses sourcils se froncèrent, lui donnant le même air que lorsque notre père était furieux. L’atmosphère s’alourdit à mesure que mon mutisme se prolongeait. D’autant plus que, depuis mon retour tôt ce matin pour l’aider à nettoyer après la fête, aucun de nous n’avait pris la peine d’adresser la parole à l’autre. Je réalisai d’ailleurs que c’était surtout moi qui avais cherché à l’éviter, pour une raison évidente.

Il ajouta un « alors ? » avant de se positionner à ma hauteur, les bras croisés. Je l’observai du coin de l’œil et, les doigts dans les cheveux, lâchai sans trop réfléchir :

— Droite.

— OK, ça me va.

Il haussa les épaules, avant d’y faire passer une des sangles de son sac à dos, puis se dirigea à gauche d’un pas nonchalant.

— Attends !

— Quoi ?

— Gauche !

— Sérieux ? Décide-toi à la fin ! C’est pas comme si on avait toute la journée.

Blasé, il n’attendit même pas que je réplique, prit la porte de droite et se stoppa au niveau du seuil. Il laissa passer quelques secondes avant de trancher net :

— Ah, au fait, si ça t’intéresse : Abby a passé la nuit à s’inquiéter pour toi. Ça serait peut-être pas mal que tu penses à checker tes messages. Elle a pas arrêté de me demander de tes nouvelles toute la matinée, vu que t’as pas pris la peine de lui répondre. D’ailleurs, t’étais où ? Non pas que j’en aie quelque chose à foutre, mais sérieusement, quand tu laisses une pote – comme tu le dis si bien – dans un état aussi lamentable pour t’enfuir, ça mérite des explications, tu crois pas ?

Nous y voilà…

Max me faisait de nouveau face, les pupilles rétractées à cause de ce que j’imaginais être de la colère. Son téléphone vibra plusieurs fois dans sa poche, mais il n’y prêta pas attention.

Abby. Évidemment.

— Attends… C’est quoi le problème si tu t’en fous ? T’en as jamais rien à carrer de ce que je peux faire ou bien d’où je peux être.

L’expression de son visage se transforma, la commissure de ses lèvres s’étira. Il ricana et je sentis quelque chose naître au fond de moi.

— Tu peux pas t’en empêcher, hein ? Tu fuis dès qu’un problème se dresse devant toi ou quand ça commence à devenir trop sérieux. Là encore, t’as pas le cran de répondre à ma question. Je répète : t’étais où ?

La tension devint palpable, la pente glissante. Tout portait à croire qu’une guerre crue en vérité allait éclater.

— Ah ! J’y suis ! Ça aurait pas un rapport avec Abby, par hasard ? Ça t’a saoulé que, pour une fois, tu sois pas au premier plan ? Qu’elle ait pensé à quelqu’un d’autre qu’à ta petite personne ? C’est ton égo qui en a pris un coup, c’est ça ?

— Putain Tom, tu cherches vraiment la merde, là ?! Pense ce que tu veux, si ça te plait de croire que je suis quelqu’un de narcissique et que j’adore tout ramener à moi. Mais la prochaine fois que toi t’essayeras de te rendre intéressant, évites de foutre le bordel comme tu l’as fait ! J’en ai ma claque de tes caprices de sale gamin. Toujours à en faire trop !

Quoi ? Moi j’en fais trop ? C’est toi qui m’as à moitié agressé quand je suis sorti de la salle de bain, je te rappelle ! Tout ça parce que tu supportes pas qu-

— Tu l’as blessée, Tom ! Encore. T’es parti en lui faisant croire que t’allais revenir. Imagine, même après notre rupture elle a jamais été aussi mal. C’est…

Il jura. S’éloigna. Frappa la porte de son poing.

— Tu comprends pas, hein ? Finalement, c’est toi l’égoïste dans l’histoire. Tu fais souffrir les autres plutôt que toi, parce que t’as trop peur d’avoir mal. T’assumes que dalle et à force de rester focalisé sur toi-même, tu vois même pas ce que ceux autour de toi peuvent ressentir.

Ses dernières paroles se fracassèrent sur moi avec amertume. Même s’il m’avait poignardé en me regardant droit dans les yeux, un sourire narquois fiché sur sa mine réjouie, ça n’aurait pas été aussi douloureux. Mais il paraissait qu’il n’y avait que la vérité qui blessait, aussi cruelle était-elle. Max avait gagné, il avait touché là où ça faisait mal. J’aurais pu le haïr pour ça. Sauf que, pour une rare fois, il ne semblait en tirer aucune satisfaction.

Parce qu’au fond, il devait se sentir encore plus brisé que je ne l’étais. Après tout, je lui avais volé sa plus belle victoire.

Enfin… son premier amour.

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