chapitre 2-3 l'epreuve du feu

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Après la mort d’En-Šaku, l’ambiance avait changé : tout d’abord méfiants et intrigués, les autres élèves n’observant pas de réaction de sa part commencèrent à s’enhardir davantage pour finalement devenir méchants et agressifs. Pamba n’y prêtait pour autant qu’une attention secondaire, bien trop occupé à étudier et passant le reste du temps en compagnie de Sennam. Néanmoins, les choses changèrent quand il commença à avoir affaire à Ewar-Kali.

Fils d’une des familles les plus importantes du peuple de la Nef, Ewar-Kali descendait d’une très ancienne lignée de guerriers très puissants. On racontait que lors de l’arrivée des premiers hommes de la tribu, ses ancêtres avaient terrassé les dragons, fils du mont Tendürek, qui défendaient les terres brulées des pentes du volcan. À l’endroit où la bataille entre les dragons fils de Tendürek et les ancêtres d’Ewar-Kali avait eu lieu, s’était formée la seconde bouche du volcan tant la violence du combat fut grande. La famille d’Ewar-Kali avait fait construire un temple où chaque année, lorsque la lune, le soleil et les deux bouches de Tendürek s’alignaient dans le ciel et sur la terre, les membres du clan et leurs alliés venaient y chanter le pardon pour avoir tué les dragons fils de la montagne. Une puissante tribu du nord des terres fertiles était soumise à cette famille et déposait chaque année de somptueuses offrandes dans ce temple. Ainsi, la famille d’Ewar-Kali possédait richesses, pouvoir ancestral au sein de la tribu de la Nef et comme alliée extérieure la puissante armée issue de la tribu du nord prête à tout pour leur obéir.

Malgré sa position sociale, Ewar-Kali ne se faisait pas remarquer, et le respect naturel qu’on lui devait de par son appartenance à cet illustre clan lui évitait tout conflit avec les autres élèves, les maitres ou les prêtres de l’école. Cependant, c’était un ami d’En-Šaku et, s’il avait pu affirmer un temps que ce dernier avait mérité le châtiment du sort jeté par Pamba, sa mort l’affecta ensuite durablement. Durant sa scolarité, Ewar-Kali n’avait jamais provoqué de bagarre, même s’il appartenait comme plusieurs membres de sa famille à la classe des élèves lutteurs. Il ne se sentait pas le droit de défier d’autres élèves, car il savait que de par son extraction personne n’aurait osé lever la main sur lui, même pour se défendre, et encore moins pour gagner un combat contre lui. Il estimait donc qu’il aurait été lâche de sa part d’en profiter d’une quelconque façon.

Alors que l’ambiance générale dans sa classe changeait peu à peu et devenait de plus en plus hostile à Pamba, Ewar-Kali se laissa aller à suivre l’attitude de ses proches, ce qui le poussa à cultiver la haine qui aurait dû faire partie du deuil de son ami et qu’il avait contrariée jusque-là. La haine se perçoit souvent comme bien plus naturelle et légitime que l’amour, on croit la devoir à d’autres alors qu’on pense que l’amour se mérite. On se laisse entrainer sans effort par ce sentiment profond qui parait naturel et on en devient laxiste vis-à-vis des règles morales. Ewar-Kali n’avait que dix-sept ans, il lui était donc d’autant plus difficile de prendre du recul sur ses propres pulsions, de celles qu’il n’avait jamais encore éprouvées jusque-là.

Il existait des cours d’arts martiaux communs à tous les élèves. Même si en général les élèves lutteurs s’entrainaient entre eux à cause de leur niveau plus avancé dans toutes les formes de combats, les maitres organisaient aussi des mélanges pour que les élèves des autres classes se mesurent et bénéficient du combat avec cette élite guerrière. Techniquement parlant, Ewar-Kali n’était pas le meilleur de sa classe, mais il appartenait au groupe des cinq élèves de tête. Évidemment, ces cinq-là ne pouvait être vaincu par aucun élève d’autres classes d’enseignement des scribes ou des Éligibles.

Tout commença lors d’un de ces exercices pour lesquels on mélangeait les élèves. Une broutille devint l’étincelle qui déclencherait un feu violent par la suite. Cette fois-là, Ewar-Kali fut désigné comme partenaire de Pamba. Dès le départ, il s’y prêta de mauvais gré. L’ambiance avait déjà commencé à virer à la haine autour de Pamba dans la classe des lutteurs et, comme pour l’attiser davantage, l’un d’entre eux glissa à l’oreille d’Ewar-Kali « à ton tour d’être partenaire de l’assassin d’En-Šaku ». Le sang commença alors à bouillir dans la tête d’Ewar-Kali et il débuta l’exercice d’une humeur massacrante, plein de rancœur envers son partenaire.

Il s’agissait de s’entrainer en utilisant uniquement les techniques de jambe. Nul ne pourrait dire ni pourquoi ni comment, mais chacun commença à donner à l’autre des coups de pied de plus en plus violents. Comme une compétition qui gonflait coup après coup, dont chaque frappe voulait dire « Ah ! Tu me donnes un coup puissant, je vais te montrer que je peux t’en donner un encore plus fort ». Pamba encaissait les coups de son bras replié fermement sur le côté de son torse avec de plus en plus de difficulté et de souffrance. Il répondait aussi durement qu’il le pouvait, mais il se rendait bien compte que l’exercice se transformait peu à peu en une violente punition, il était bien trop dominé par la force d’Ewar-Kali. Les coups sonnèrent si fort que les autres élèves s’en aperçurent et s’arrêtèrent pour voir ce qu’il allait advenir. L’un après l’autre, le regard rempli de violence, donnait un coup de pied latéral au niveau du bras qui protégeait le torse de l’adversaire. Au plus fort de cette sorte de compétition, les coups portés par Ewar-Kali projetaient Pamba de deux pas en arrière ou sur le côté. Les coups de Pamba ébranlaient à peine la masse musculeuse de son adversaire. Pamba commençait à paniquer, ne sachant pas comment se sortir de cette situation. Son bras se colorait d'une grosse marque rouge, déjà violette en son centre. La douleur redoublait et des pensées malsaines commencèrent à envahir son esprit. À partir d’un certain seuil, la douleur devient plus forte que la raison. Les autres élèves commencèrent à encourager les deux adversaires, mais surtout Ewar-Kali contre Pamba. Le sentiment d’injustice augmenta chez ce dernier. Ewar-Kali le maltraitait parce qu’il était le plus fort, et on l’incitait à poursuivre. Tout cela devint insupportable, la douleur morale s’ajoutait à la douleur physique. Aussi Pamba mit un terme à cette situation par un mauvais coup. Au lieu de parer de son bras meurtri le coup de pied suivant, Pamba l’esquiva en se baissant. Les échanges étant à ce stade devenus monotones, Ewar-Kali ne s’y attendit pas et, se laissant entrainer par la force de son mouvement, il fut déséquilibré et prolongea le coup bien au-delà de sa cible. Le maitre, qui venait de s’apercevoir de l’attroupement et avait poussé les élèves pour se retrouver sur les lieux du problème, arrivait alors au niveau des deux combattants. Le coup de pied d’Ewar-Kali le frappa en pleine poitrine, en plein élan et sans aucune retenue. Le maitre de combat n’eut le temps de rien. Il fut projeté en arrière et tomba, assommé par le coup et la chute à la fois. Il mit quelques minutes à retrouver ses esprits. Ewar-Kali se précipita pour tenter de l’aider à se récupérer, tout en s’excusant.

Nous ne saurons jamais si c’est la douleur du coup reçu, la honte de n’avoir pas su le parer pour le maitre ou les excuses involontairement humiliantes de la part de l’élève Ewar-Kali qui mirent le maitre dans une telle colère.

Il se releva, toujours courbé par la douleur au torse et commença son sermon. Il reprocha d’abord aux deux combattants leur manque de discipline durant l’exercice. Mais surtout au plus fort des deux qui se devait d’être garant, par sa maitrise et son sang-froid, de l’attitude du plus faible. Il reprocha ensuite l’usage de la force contre un plus faible que soi. Il finit par culpabiliser Ewar-Kali de l’accident qui aurait pu être un coup mortel s’il avait frappé une autre partie de son corps ou bien un élève plus jeune et mal préparé à encaisser. Il reprocha enfin à Ewar-Kali son attitude lâche envers Pamba et condescendante envers un maitre, expliquant l’origine de cette condescendance par l’appartenance à une famille riche et puissante qui le faisait se croire tout permis et au-dessus des autres.

Après ce long sermon, il laissa passer un temps de réflexion. L’ensemble des élèves restait muet et sidéré, ils n’avaient jamais vu leur maitre dans une telle colère et redoutaient la sentence et le châtiment. Après son silence, regardant les élèves, il sembla lui venir une nouvelle idée. Plus perverse et plus réfléchie celle-là, la colère ayant fait place à la raison.

— Vous, les autres élèves, vous êtes tous autant responsables qu’Ewar-Kali. Vous auriez dû tenter de les empêcher de poursuivre. Au lieu de cela vous les avez encouragés. La règle du peuple de la Nef est que tout complice se verra infliger un châtiment plus grand que le coupable lui-même. Cette règle est l’un des symboles de notre cohésion sociale, c’est pour cela qu’elle existe et c’est pour cela qu’elle doit être appliquée sans faille. Grâce à elle, aucun peuple n’est plus uni que le nôtre, car tous sont rendus responsables des erreurs de chacun. Vous recevrez tous quatre coups de fouet court. Toi, Ewar-Kali, tu seras celui qui exécutera la peine et tu devras frapper sans faillir ou il t’en cuira en retour. Toi Pamba, ne te crois pas simple victime, tu as participé aussi. Mais de par la règle précédemment énoncée, tu ne recevras que deux coups de fouet.

Ainsi, le maitre réservait la plus grande punition pour Ewar-Kali. Il devrait frapper ses camarades alors qu’il était, lui-même, la cause du châtiment. Il vivrait ainsi la torture de faire le plus de mal à ceux qu’il considérait comme les moins coupables, alors que lui, le coupable véritable, n’affronterait pas la souffrance du fouet. Un châtiment pervers puisque le maitre savait qu’il allait ainsi retourner les élèves contre Ewar-Kali et que ceux-ci feraient surement subir une punition plus grande encore, en le rejetant et lui vouant toute leur rancœur. Quant à Pamba sa demi-punition suffirait à le faire oublier après cette histoire, il ne serait ni vu coupable ni vu innocent.

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