Chapitre 2 : Une histoire à l'eau de rose qui vire au noir.

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Paris,

Vendredi 7 décembre 2018, 7h30 du matin.

Lisa est une jeune femme charmante, à la silhouette svelte et élancée, qu’elle doit à la pratique assidue de la danse classique depuis sa plus tendre enfance. Elle trotte allègrement sur le bitume encore humide de l’averse matinale qui vient de s’achever. Il fait encore sombre, mais les décorations de Noël, se reflétant sur le trottoir, lui offrent suffisamment de lumière pour éviter flaques d’eau et autres obstacles canins, typiquement parisiens, susceptibles de souiller ses bottines toutes neuves.

La jeune femme se sent légère et heureuse. Pour une fois, elle se réjouit de se rendre à l’étude d’architecte où elle officie comme secrétaire depuis presque trois ans. Certes, son patron, Monsieur Gérard Lemaitre — il porte bien son nom, celui-là — est un vieil homme aigri, blasé par sa prétendue longue et très plate existence, mais il a bon fond. Le travail au bureau n’a rien d’excitant et la routine qui en découle est usante.

Mais ce matin, l’enthousiasme de Lisa a quelque chose d’anormal. Ne serait-ce pas à cause du nouvel associé de son patron, un certain Monsieur Guidrish ? Un étranger arrivé à Paris quelques semaines plus tôt pour le nouveau projet de l’étude : un centre commercial, proche de la gare du Nord, censé rendre un peu de dignité à ce quartier à la réputation sulfureuse.

Station Châtelet, direction La Défense, arrêt aux Champs-Élysées. Privilège de bosser dans le huitième : en sortant du métro, vue directe sur l’un des monuments les plus connus de la capitale, l’Arc de Triomphe. Mais à force de le voir tous les jours, on oublie trop facilement la majesté de ce bâtiment.

Lisa tourne à droite, direction l’étude, avec une petite pause devant la vitrine de la boulangerie du coin pour admirer son reflet. Elle réajuste son petit béret rouge carmin sur ses boucles châtain, coiffées en chignon banane — ça fait tellement français… Elle s’assure que le maquillage du jour, un léger blush rose sur son teint porcelaine et un trait noir œil-de-chat soulignant ses yeux noisette, est toujours en place.

Elle ne peut s’empêcher de contempler ses jambes élancées sous sa petite jupe en tartan. Cela lui donne un faux air d’écolière qui a grandi trop vite. Les hommes adorent ça. Du moins, c’est le regard de ceux qui la reluquent dans le métro, des prédateurs lorgnant leur proie. Elle espère que cela aura le même effet sur Monsieur Guidrish.

Un Finlandais, ou un Russe… un Ukrainien peut-être. Enfin bref, l’un de ces pays froids, à la culture si rude qu’elle a envie de les encanailler un peu, histoire de réchauffer leurs âmes glaciales.

Elle est maintenant devant la porte de l’immeuble. Son cœur commence à battre la chamade.
Est-ce que le bel étranger sera là ? Remarquera-t-il son subtil décolleté lorsqu’elle retirera son manteau devant lui ?

Son imaginaire part en vrille alors qu’elle monte les escaliers jusqu’au troisième étage. Il pourrait lui enlever bien plus que son manteau, glisser sa main subrepticement sur sa peau si douce, agrémentée de dentelles de soie, et lui voler un baiser brûlant dans le coin de sa nuque, pendant qu’elle…

La plaque dorée annonçant le nom grandiloquent de l’étude de Monsieur Lemaitre la ramène brutalement dans le temps présent.

Elle ouvre la porte, espérant voir ses souhaits devenir réalité, et là, son cœur bondit plus que de raison, avec un goût d’amertume dans la gorge.

Il est là. Toujours aussi élégant, dans son costume anthracite trois pièces taillé sur mesure, parlant à la réceptionniste, une vieille bique quinquagénaire, persuadée qu’user un peu trop de poudre libre fera disparaître ses rides déjà bien prononcées.
Et il lui sourit, en plus.

Mademoiselle Brunois le dévisage avec ses yeux de merlan frit, surmontés d’une paire de lunettes trop grandes pour son visage, et un sourire béat.

Bon. Au moins, Lisa est sûre d’une chose : ce mec plaît aux femmes. À toutes les femmes. Même les plus improbables, comme Mademoiselle Brunois. Quelle idée, d’ailleurs, de se faire appeler « Mademoiselle » passé un certain âge ? Elle croit quoi, celle-là ? Que c’est une étiquette indiquant qu’elle est toujours sur le marché ? À son âge, ça fait plutôt yaourt avarié, oublié au fond du frigo depuis des mois.

Lui, il n’a jamais souri à Lisa. Il ne fait que la fixer du regard, sans aucune émotion, quand il lui parle. Comme s’il cherchait à l’hypnotiser.
C’est d’ailleurs ça qui l’a retournée comme une crêpe : sa voix profonde et suave, son léger accent étranger, son port de tête noble, son élégance et ses yeux…

Elle n’a jamais réussi à définir la couleur exacte de ses yeux, d’ailleurs. Verts aux reflets dorés ? Jaunes ?

Certes, il est plus proche en âge de Mademoiselle Brunois qu’elle, qui est au début de la trentaine, mais les hommes plus mûrs et bien conservés, comme Monsieur Guidrish, avec plus d’expérience, promettent de nouveaux horizons.

Et merde.
Peut-être qu’il la prend pour une gamine. Et, du coup, c’est la vieille Brunois qui va décrocher le pompon.

La bonne humeur de la jeune femme s’évanouit comme la rosée du matin, après une averse bien glaciale. Elle se rend à son bureau, effectuant ses tâches habituelles avec plus de lassitude que d’ordinaire, la tête avachie et l’air morose.

- Mademoiselle Mauragnier ? Le dossier de la rue Lecoq, s’il-vous-plait. Il est dans les archives. Et avec un café, ce serait parfait.

- Oui Monsieur Lemaitre !

Le dossier de la rue Lecoq.
Un vieux projet pour une œuvre prétendument caritative, destinée à venir en aide aux enfants à problèmes, atteints d’hyperactivité. Le client était le docteur Hasser, ou quelque chose comme ça, un psychiatre.

Très gentil, au premier abord. Mais avec un air complètement déjanté, et cette pointe de perversité dans le regard qui mettait mal à l’aise. Lisa n’a jamais vraiment aimé ce client. Chaque fois qu’elle avait eu affaire à lui, il lui posait des questions débiles, d’un ton faussement détaché, sur sa relation avec son père ou son petit ami de l’époque. Et bizarrement, il ne la regardait jamais dans les yeux. Son regard déviait toujours plus bas.

En revanche, Lemaitre ne jurait que par lui et ses antidépresseurs. Visiblement, ces deux hommes se connaissaient bien. Et si son patron se faisait « suivre », le docteur Hasser aurait très bien pu être son psy. Ou son dealer, selon le point de vue.

Avant de monter aux archives, Lisa décide de faire un crochet par la cuisine. Il est huit heures passées. Un café pour elle d’abord. Le breuvage chaud lui fait du bien, lui remet un peu les idées en place.

Sur la gauche, l’escalier en colimaçon mène à l’étage, vers la porte des archives. En les montant machinalement, Lisa pose la main sur son trousseau de clés, en sort celle correspondant à la salle des anciens dossiers.

Arrivée devant la porte, elle glisse la clé dans la serrure et tourne.
Tiens. Elle est ouverte.

Ce doit être la mère Brunois qui a encore oublié de fermer derrière elle. Décidément, pour certaines, Alzheimer pointe doucement le bout de son nez.

Les archives sont une petite salle remplie d’étagères placées parallèlement les unes aux autres, rendant la pièce difficilement accessible, mais parfaite pour se camoufler. Elle en avait fait l’expérience avec son ex-petit ami, Benjamin, venu la voir un après-midi au bureau. C’était au début de leur relation. Elle était dingue de lui, à l’époque, prête à tenter n’importe quoi pour pimenter leur liaison naissante.

Alors qu’elle parcourt les cartons classés chronologiquement, de vieux souvenirs remontent à la surface, mêlés aux scénarios qu’elle échafaude malgré elle.
Si seulement Monsieur Guidrish n’était pas aussi bien élevé…
Ah, ces hommes de l’Est. Épuisants, avec leurs principes.

Finalement, après moult divagations qui lui font perdre en efficacité, Lisa trouve le carton censé contenir le dossier rue Lecoq.

Il n’est pas là.

Elle reprend ses recherches plus méthodiquement, chemise après chemise. Rien. L’air perplexe, elle vérifie les caisses adjacentes : 2014, 2016… Non. C’est bien la bonne boîte. 2015.

Elle la descend de l’étagère et la pose au sol pour fouiller plus en profondeur quand, soudain, une poigne ferme et puissante la relève brutalement. Des mains serrent ses épaules. Une autre se plaque sur sa bouche, l’empêchant d’émettre le moindre son.

L’intrus la maintient contre lui. Vu la force, c’est un homme.

La terreur la prend de court. Elle veut se débattre, crier, quand elle sent le souffle chaud de son agresseur glisser à son oreille :

Calmez-vous, Lisa. Ne faites pas un bruit…

Son cœur explose la chamade.
La terreur tombe d’un coup, remplacée par une excitation brutale, incontrôlable.

Ses désirs les plus secrets semblent soudain à portée de main, et d’une manière totalement inattendue. Il la tient là, tout contre lui, son bras serré sous sa poitrine qui se soulève à toute vitesse. Son décolleté va exploser.

Et contre ses fesses, elle sent quelque chose de long et dur.

Oh mon Dieu.

Son corps réagit avant sa raison. La peur se brouille. La chaleur monte. Elle bouillonne d’un plaisir qu’elle n’ose pas nommer, et le petit cri qu’elle pousse par inadvertance n’a rien d’un appel à l’aide. Ce n’est pas un cri d’alarme. C’est… autre chose.

Elle bouge légèrement, presque malgré elle. Un frisson la traverse.

Mais quelque chose cloche.

La forme est trop anguleuse. Trop rigide. Trop froide.
Et surtout… ça ne brûle pas sa peau comme ça le devrait.

L’étreinte se relâche un peu, peut-être sous l’effet de sa réaction inattendue. Lisa se fige. Puis se retourne brusquement.

C’est lui.

Monsieur Guidrish.

La terreur revient d’un coup, plus violente encore. Mais elle est aussitôt balayée par une autre sensation, bien pire : l’humiliation. Brûlante. Totale.

Elle comprend.

Ce n’était pas son corps qu’elle sentait contre elle.

C’était une arme.

Elle lui fait face, le regard noir, les joues en feu, le cœur battant encore trop vite. Il la regarde avec ce léger sourire en coin, indéchiffrable, presque doux. Elle ne sait pas s’il est touché, surpris… ou s’il se moque d’elle.

Toute l’excitation du moment retombe, d’un seul coup, comme un soufflé trop vite sorti du four.

Submergée par une solitude soudaine, brutale, elle n’a plus qu’une envie.

Le gifler.

« Putain… mais qu’est-ce qui ne va pas chez vous ? »

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