Chapitre 3: Monsieur Guidrish

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Vendredi 7 décembre, 8h30 du matin.

Lisa est dépitée. L'homme, qui était l'objet de ses fantasmes les plus fous, il n'y a pas plus de cinq minutes, est devant elle qui la contemple calmement sans aucune émotion perceptible. Juste ses yeux mordorés et apaisants posés sur elle attendent la moindre de ses réactions. Là, elle n'a qu'une envie : le ruer de coups, le blesser, lui faire mal comme il vient de lui faire, en la laissant s'ouvrir à lui d'une façon si... indécente !

" Qui... qui êtes-vous ? Et, pourquoi vous avez une arme ? Vous êtes de la police ?"

Guidrish lève lentement ses mains, toujours très calme, sans quitter Lisa des yeux, pour la maintenir là, devant lui, et lui éviter de faire un geste stupide. Lisa est comme hypnotisée, ne bronche pas, ne pensant plus à rien. Elle se demande juste ce qu'il va faire.

" Lisa ? Restez calme, s'il vous plait. Je vais retirer la soi-disant arme de ma poche gauche et vous la montrer. D'accord ? Je ne vous ferai aucun mal. "

Il baisse alors doucement sa main vers le côté gauche de son pantalon. Il en sort un objet sombre et métallique et remonte la main délicatement en tenant « l’arme », suspendue entre son pouce et son index.

- C’est un téléphone portable. Ce n'est pas un revolver. Et non, je ne suis pas de la police. Je suis M...

- C’est faux ! Vous aviez une arme, j'en suis sure ! Je l'ai bien sentie ! C’était un objet métallique qui formait un angle droit !

- Mademoiselle Mauranier, je ne veux en aucun cas dévaloriser le sens du toucher de votre muscle fessier latéral gauche, mais je peux vous assurer que ce n'est que mon téléphone portable. Je ne suis pas armé. "

Là, c'est trop. Faire allusion ainsi à ses fesses, non! Surtout qu'elle mettrait sa main au feu qu'elle avait bien senti un pistolet, PAS un téléphone portable.

" Monsieur Guidrish, j'apprécierais si vous arrêtiez de me prendre pour une conne. Vo... "

Soudain, il se jette subrepticement sur elle, tel un félin sur sa proie, et lui pose sa main sur sa bouche. De l'autre, avec son index, il lui fait signe de se taire. Toute son attention est vers la porte. Effectivement, on peut entendre, depuis l'étage du dessous, des voix inconnues répondre à Mademoiselle Brunois :

- Bonjour Madame...

- Mademoiselle... Mademoiselle Brunois, s'il vous plait. " Répond cette dernière d'une voix nasillarde.

- Ah... Bonjour Mademoiselle Brunois. Capitaine Garcia Lopez, de la police nationale. Voici mon coéquipier, Lieutenant Gregory Mandrin. Nous souhaiterions parler au directeur de l'étude, M. Lemaitre. "

Le sang de Lisa ne fait qu'un tour : la police ? Ici ? Entre l'homme mystérieux qu'elle a manqué de violer et qui la maintient maintenant sous silence, et la police ! Elle qui s’ennuyait au boulot, là, elle est servie...

- Et c'est à quel sujet, messieurs de la police nationale ?

- Au sujet d'un de vos projets à l'étude. Un bâtiment prêt pour la démolition, sur la rue Demarquay, dans le dix-neuvième.

- Ah... Mais, je puis vous assurer, Messieurs de la Police, que tous nos papiers sont en règle et que nous avons obtenu toutes les autorisations requises pour...

- Euh, j'entends bien Madam... Pardon, Mademoiselle. Il ne s'agit pas de cela. Nous sommes de la criminelle. Il s'agit en fait d'un double homicide qui s'est déroulé sur ces lieux. C'est pour cela que nous aimerions voir votre patron. Nous avons quelques questions de routine à lui poser. "

Malgré le fait que M. Guidrish maintienne une de ses mains sur la bouche de Lisa et l'autre plaquant son dos contre lui pour éviter qu'elle ne s'échappe, elle réussit à tourner la tête, le transperçant d'un regard apeuré et interrogateur : c'est quoi ce bordel ?? Le cœur de Lisa recommence à faire des siennes, mais pas par désir. Ce dernier s'est évaporé depuis un petit moment déjà.

Lisa réfléchit : le projet proche de la gare du Nord, ce n'était pas justement le projet que M. Guidrish était venu présenter il y a une dizaine de jours à M. Lemaitre ? C'est intéressant de constater avec quel zèle et célérité, il a présenté toutes les autorisations de démolition sur un bâtiment qui s'avère être un lieu de crime !

Lisa est sûre : ce type, qui ne montre aucune émotion, est un dangereux psychopathe. C'est évident ! D'autant qu'elle est spécialisée pour s'attirer des mecs vraiment tordus. Ça y est, elle qui pensait prendre son pied avec le bel étranger, elle allait se faire torturer et exécuter de la façon la plus sordide qui soit. Quelle vie de merde !

Il y a du mouvement en bas. Mademoiselle Brunois toque à la porte de M. Lemaitre :

" Monsieur ? Ces messieurs de la police veulent vous parler. C'est... c'est très important et … grave. C'est concernant le projet dans le quartier de la Gare du Nord. J... "

La porte du directeur s'ouvre brutalement. La vieille Brunois a réussi à taper juste pour faire décoller les fesses de Lemaitre de son fauteuil Chesterfield. Il devait encore y faire une petite sieste.

" Bonjour Messieurs... Entrez, je vous en prie... "

La porte se referme. On entend plus que des bruits de voix indistincts. M. Guidrish relâche son étreinte sur Lisa sans la quitter des yeux, lui chuchotte, telle une invitation à ne pas faire plus de grabuge et lui dit :

- Maintenant, vous allez descendre, calmement. Reprenez vos tâches habituelles.

- Ben justement, répond-elle de sa voix la plus basse possible, avec une teinte d'énervement, vous allez peut-être pouvoir me dire où est le dossier de la rue Lecoq ? C'est bizarre, mais vous êtes là et il n'y est plus.

- Je suis navré Lisa. Je ne connais pas ce dossier. Regardez à nouveau dans le carton que vous aviez posé au sol. Je suis sûr qu'il est à sa place. "

Lisa retourne lentement à son carton, sans quitter du regard M. Guidrish, s'attendant à ce qu'il lui saute dessus à n'importe quel moment. Elle baisse les yeux vers le carton, qu'elle avait posé au sol quelques instants plus tôt, parcours à nouveau les différents dossiers et, comme par magie, le dossier disparu est bien à sa place, comme si rien ne s'était passé.

Elle sort le dossier et, l'air incrédule, toise l'homme qui se tient proche de la porte, toujours aussi calme et impassible. Elle avance vers la sortie, ne quittant pas Guidrish des yeux. Au lieu de chercher à se frotter contre lui, elle rase les murs, ou plutôt les étagères, jusqu'à poser le pied à l'encadrement de la porte. Lui non plus ne la quitte pas du regard. Il ressemble à un loup qui guette le moindre signe de faiblesse d'un futur succulent repas. Dès qu'elle avance dans le couloir, elle l'entend :

" N’oubliez pas le café de M. Lemaitre. Et, je vous suggère de vous recoiffer un peu avant de descendre... "

Lisa passe instinctivement sa main sur ses cheveux. Effectivement, son chignon-banane en a pris un coup. Elle tente nerveusement de replacer les épingles dans sa coiffure, qui avait été si adroitement élaborée dans la matinée, mais ne fait qu'aggraver le travail. De dépit, elle laisse ses cheveux en vrac, en jetant un regard plein de haine vers celui qui, quelques minutes auparavant, lui faisait encore tourner la tête, et avance dans le couloir avec un bruit de dédain. Avec un air amusé, en lui montrant du doigt ses cuisses, il lui rétorque alors :

" J’aime beaucoup vos bas en dentelle... "

Elle s'arrête, incrédule, baisse les yeux vers sa jupe et se rend compte avec horreur que cette dernière est toute remontée sur le côté arrière gauche. Lisa sent ses joues brûler. Elle doit être cramoisie à l'heure qui l'est. Elle replace sa jupe brutalement, quitte à faire exploser sa fermeture-éclair, puis reprend son chemin vers l'étage du dessous, avec l'air le plus digne qu'elle puisse avoir.

Guidrish la regarde descendre l'escalier en colimaçon d'un air légèrement absent, quelques secondes tout au plus, puis, son sourire s'éteint brutalement dès que la jeune femme a complètement disparu de son champ de vision.

Il retourne dans la salle des archives, chevauche le carton de dossier que Lisa a omis de remettre à sa place, passe derrière les étagères, au fond de la pièce. C'est un coin sombre, certes, mais un peu de lumière suffit à dévoiler le corps qui gît à cet endroit.

Une couverture grise y a été posée à la hâte, car on peut y voir dépasser une grande botte, type Ranger. Il finit par la recouvrir, s'assurant que tout est bien placé. Il sort alors de la poche gauche de son pantalon un crucifix, plaqué d'or et de nacre, le place sur la partie centrale de la couverture, s'écarte et, tout en fixant la croix de son regard mordoré, chuchote dans une langue oubliée, des espèces de psaumes étranges. Ses yeux se mettent à scintiller légèrement, alors que l'objet sacré brille d'un éclat presque aveuglant. Soudain, la couverture s'avachit au sol, comme si elle avait été laissée là, en plan. Le corps a disparu.

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