Chapitre 4: Celles qui croyaient savoir
Vendredi 7 décembre, 8h30 du matin
Mademoiselle Brunois est sous le choc.
La police.
Un double meurtre.
Et dans ce même bâtiment sur lequel elle aidait messieurs Lemaitre et Guidrish depuis des semaines.
Son cœur s’emballe aussitôt. Une oppression familière lui serre la poitrine, sa gorge se noue et une sueur froide commence à perler sur son front. Elle connaît trop bien les signes. La crise n’est pas loin.
Vite.
Son sac.
Elle s’y précipite presque en courant, fouille fébrilement à l’intérieur jusqu’à trouver la petite boîte salvatrice. Le Lanax. Elle en avale deux d’un coup, sans même prendre la peine de boire. Normalement, elle ne devrait pas dépasser quatre comprimés par jour. Mais aujourd’hui, c’est une situation exceptionnelle.
Quand elle avait commencé son traitement contre la bipolarité, l’anxiété chronique et la dépression nerveuse, le docteur Hasser lui avait pourtant bien recommandé la modération. Deux par jour. Pas plus. Le Brozac faisait déjà bien son effet, disait-il.
Elle avait dû arrêter ce dernier assez vite, d’ailleurs. Un mois à peine. Après que sa voisine, Madame Dubreuc, l’avait retrouvée à moitié nue dans sa cuisine, accroupie devant sa cuisinière à gaz, la tête dans le four.
Heureusement que Madame Dubreuc avait du nez. Littéralement.
Selon les secours, elle aurait pu faire exploser tout l’immeuble.
Gisèle n’en garde qu’un souvenir flou. Une sensation morbide. Et une odeur étrange, persistante.
Le gaz, sans doute.
Les battements de son cœur ralentissent enfin un peu.
Mais aujourd’hui, ce n’est pas seulement la police qui l’inquiète. C’est Monsieur Lemaitre. Et s’ils découvraient quelque chose ? Non… impossible. Pas lui. Il est si gentil. Et puis, c’est grâce à lui qu’elle a rencontré le docteur Hasser. Un homme si cultivé, si attentif… Ses consultations étaient toujours passionnantes, même si certaines se terminaient bien plus tard que prévu.
Elle n’en gardait souvent qu’un vague souvenir. Un goût de lessive, parfois de javel, au fond de la bouche. Une fois, elle avait même trouvé un petit fil noir recourbé coincé entre ses dents. Elle n’avait jamais compris d’où ça venait.
Le thé, sans doute.
Le docteur lui en offrait souvent.
Elle se redresse derrière son comptoir, remet un peu de poudre sur son nez, réajuste son chignon bien serré. Tout va bien. Tout va aller.
Et puis elle se souvient.
Les clés des archives.
Elle les a prêtées à Monsieur Guidrish.
Il doit encore y être, d’ailleurs. Tant mieux. Les policiers ne viendront pas l’embêter. Il est tellement charmant… Et si galant ! Ce matin encore, il lui a souri. Elle en a rougi comme une gamine.
Des pas dans l’escalier.
Gisèle se redresse aussitôt, persuadée que c’est lui.
Mais non.
C’est Lisa.
La jeune secrétaire descend, les cheveux en bataille, le chemisier mal remis dans sa petite jupe écossaise, l’air furieux. Gisèle sent son cœur se serrer. Voilà donc ce qui s’est passé. Évidemment.
Les hommes sont tous les mêmes. Une petite jeunette, et ils perdent tout sens commun.
Lisa lui lance un regard étrange, presque amusé, avant de filer vers son bureau et d’en claquer la porte.
Gisèle la fusille mentalement.
Petite garce.
Quelques minutes plus tard, Monsieur Guidrish descend à son tour.
Parfaitement coiffé. Costume impeccable. Comme si rien ne s’était passé.
Il lui rend les clés avec un sourire désarmant.
— Merci, Gisèle. C’était très gentil à vous de m’avoir prêté vos clés.
Ses joues s’échauffent malgré elle.
Quand elle lui parle de la police et du double meurtre, il reste silencieux quelques secondes, pensif. Puis, il la remercie d’une voix douce et se dirige vers le bureau de Monsieur Lemaitre.
Elle fait un pas pour l’arrêter. Une inquiétude vague. Une intuition.
Mais il se retourne vers elle, lui adresse un regard rassurant…
Et elle retourne s’asseoir derrière son comptoir, docile, comme si rien ne s’était passé.
Quand Lisa claque la porte de son bureau, Gisèle sursaute derrière son comptoir.
Elle lève à peine les yeux, déjà occupée à remettre de l’ordre dans ses pensées, persuadée d’avoir, une fois de plus, compris quelque chose qui lui échappe encore.
Le dos plaqué contre le bois, comme si cela pouvait empêcher le monde de continuer à lui tomber dessus, Lisa prend une grande inspiration. Puis une seconde.
Bon.
Réfléchissons.
Ce matin encore, elle avait l’associé de Lemaitre en tête. Elle en avait même un peu honte, d’ailleurs. Cela faisait un an qu’elle était seule. Un an sans aventure, sans relation stable, sans même l’ombre d’un début d’histoire depuis Benjamin. Benjamin, alias Ben, son ancien meilleur ami qui, lors d’une nuit d’égarement, est devenu son prince charmant temporaire. Elle en était amoureuse, depuis le début. Lui, apparement pas. Elle était son amie. Pas plus. Et il s’est évaporé dans la nature. Une année à se remettre de cette pitoyable histoire.
Et voilà que, depuis une dizaine de jours, débarquait cet étranger. Affable, élégant, charismatique à en être presque indécent. Un homme qui lui avait fait sentir, pour la première fois depuis longtemps, que son cœur pouvait encore battre pour autre chose que la prudence et la méfiance.
La veille au soir, elle avait même pris une décision.
Le séduire.
Quitte à le mettre dans son lit dès la première nuit.
Quelle brillante idée.
Parce qu’à présent, la police est là. Deux meurtres. Et lui… lui n’a pas bronché. Pas un cil. Pas une micro-réaction. Rien. Comme s’il savait déjà.
Trop calme.
Beaucoup trop calme.
Et puis il y a les archives. Pourquoi était-il là ? Pourquoi l’a-t-il faite taire aussi brutalement ? Qu’est-ce qu’il cherchait exactement ?
Lisa sent un frisson lui parcourir l’échine. Elle commence à avoir des sueurs froides. Elle donnerait cher pour une cigarette. Quatre semaines d’arrêt, et voilà qu’elle regrette chaque clope fumée dans sa vie. Évidemment, elle n’en a pas. Autant agir efficacement.
Elle reprend une grande inspiration.
Plan d’action.
D’abord : avoir l’air normale.
Elle sort son petit miroir de poche, tente de remettre un peu d’ordre dans ses cheveux, rajoute une touche de rouge à lèvres. Ce n’est pas parfait, mais ça ira. Lemaitre voulait son café. Et le dossier de la rue Lecoq. Et justement, la police est avec lui. Une aubaine. Une excuse parfaite pour s’approcher.
Elle ramasse les feuilles du dossier Lecoq, les range proprement, puis sort de son bureau d’un pas qu’elle veut assuré.
En passant devant la réception, Mademoiselle Brunois la fusille du regard. Lisa manque de sourire. La vieille bique se fait encore des films. Vu son état lorsqu’elle est descendue des archives, Brunois a dû imaginer tout un scénario sordide. Tant mieux. Si elle est persuadée qu’il se passe quelque chose entre Guidrish et elle, elle ne trouvera rien d’anormal à ce qu’elle s’éclipse parfois près de son bureau.
Et paf. Dans les dents.
Dans la cuisine, Lisa s’assure d’être seule. Dans le placard, derrière la vaisselle, elle attrape la petite flasque de gin et en avale une bonne gorgée. Ce n’est pas la sienne, mais franchement… à ce stade, elle s’en fiche. Elle repose la flasque exactement à sa place, comme si cela pouvait effacer le geste.
Le café coule. Elle prend la tasse, cale le dossier sous son bras et se dirige vers le bureau de Lemaitre.
Elle frappe. Trois petits coups.
Quand elle entre, son cœur manque un battement.
Les deux policiers sont là. Et lui aussi.
Adossé au mur, bras croisés, Guidrish la regarde. Son visage est fermé. Ses yeux, en revanche, sont très clairs. Elle y lit un avertissement sans ambiguïté : elle n’a pas intérêt à faire une connerie.
Elle donne son nom.
Son adresse.
Son numéro de téléphone.
Chaque mot lui donne l’impression de s’enfoncer un peu plus.
Quand elle ressort enfin, elle referme la porte derrière elle avec un soin exagéré et file droit vers la cuisine. Elle n’a même pas un regard pour la réception. Elle se sert une nouvelle gorgée de gin.
C’est la poisse.
Elle n’a pas pu parler aux policiers comme elle l’aurait voulu. Pire : Guidrish connaît maintenant son adresse et son numéro. Certes, il aurait pu les trouver dans le registre des employés, mais jusque-là, il n’en avait sans doute rien à faire. Maintenant, c’est différent.
Il sait qu’elle sait.
Ou du moins qu’elle soupçonne.
Et aujourd’hui même, il a toutes les informations nécessaires pour l’éliminer s’il en a envie.
Que faire ?
Justement… puisqu’il a des informations sur elle, elle peut en avoir sur lui.
Il est occupé avec la police. Autant en profiter.
Le bureau de Guidrish se trouve juste à côté de la cuisine, sous l’escalier. Hors de vue de la réception et du bureau de Lemaitre. Lisa se faufile jusqu’à la porte, vérifie qu’elle n’est pas verrouillée. Elle ne l’est pas.
Elle entre et referme silencieusement derrière elle.
La pièce est impeccablement rangée. Presque trop. Les plans sont étalés méthodiquement sur le bureau. Elle reconnaît immédiatement le bâtiment de la rue Demarquay. Des croix à certains endroits. Un cercle tracé au sous-sol. Et des annotations.
Ce n’est pas du français.
Ce n’est pas du russe non plus.
Les tiroirs sont fermés à clé. L’armoire aussi. Elle hésite, puis se retourne et aperçoit le trench noir accroché au porte-manteau. Elle fouille une poche intérieure.
Bingo.
Un passeport.
De couleur bordeaux. Elle déchiffre tant bien que mal : Útlevél. Plus haut, Európai Unió Magyar Köztársaság. Union européenne. Europe de l’Est, c’est sûr. Mais quel pays ?
En l’ouvrant, elle voit sa photo. C’est bien lui. Une date : 14 décembre 1965. Cinquante-trois ans. Ou presque.
Une pensée la traverse — qu’est-ce qu’il est bien conservé — qu’elle chasse aussitôt. Non. Mauvaise idée.
Un nom : Egon Farkas.
Un lieu de naissance : Budapest.
La Hongrie.
Lisa referme le passeport, le cœur battant, mais avec une satisfaction qu’elle ne s’attendait pas à ressentir.
Ce type n’est plus un mystère absolu. Il a un nom et une origine.
Et, pour la première fois depuis ce matin, elle sourit intérieurement.
Je vous tiens, Monsieur Egon Farkas, de Budapest.
Pourtant, à aucun moment il ne lui vient à l’esprit pourquoi ce passeport était si facile à trouver.

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