Chapitre 5 : Le maître et ses sbires.
Vendredi 7 décembre, vers 9 h du matin
Au moment où Monsieur Gérard Lemaitre invite les messieurs de la police à entrer, il s’installe derrière son bureau avec son air docte et suffisant, qui a le mérite d’agacer plus que d’impressionner.
Deux hommes pénètrent dans son office :
le premier, un homme d’une quarantaine d’années, type méditerranéen, le flic typique avec son imperméable élimé et sa barbe de trois jours.
Le second, un jeune homme un peu bouffi, à l’air maladroit. Un bleu sorti tout droit de l’école de police, très certainement.
Lemaitre, qui a commencé à sentir la panique monter en lui dès qu’il a entendu Gisèle lui annoncer ses invités surprises, se sent néanmoins rassuré.
De simples poulets.
Faciles à mener en bateau.
Et puis, après tout, il ne s’est jamais rendu rue Demarquay.
Guidrish, en revanche…
Les deux policiers se présentent, lui montrent leurs cartes, puis entament l’interrogatoire.
— Monsieur Lemaitre, vous êtes bien le directeur de cette étude ?
Lemaitre acquiesce.
— Nous venons en visite de routine, afin d’éliminer quelques pistes. Nous savons que la mairie vous a confié le dossier de la rue Demarquay.
— En fait, non, intervient Lemaitre. C’est mon nouvel associé, Monsieur Guidrish, qui nous a amené cette affaire. Je ne savais pas qu’il avait négocié cela directement avec la mairie.
— Ah ? Vraiment ? Et qui est ce monsieur ? Demande Garcia, intéressé.
— C’est un homme d’affaires albanais ou slovaque… enfin, d’un de ces anciens pays communistes. Il fait du business avec certaines entreprises de construction. C’est un promoteur immobilier. Vous savez, nous travaillons beaucoup avec ce corps de métier. Ils sont notre fonds de commerce.
— J’entends bien, monsieur. J’imagine donc que Monsieur Guidrish a dû vous amener sur les lieux ?
— Eh bien… pas encore, pour être franc.
À ce moment-là, la porte s’ouvre.
Justement, quand on parle du loup…
Toujours aussi fringant et affable, Guidrish se présente aux policiers, puis referme la porte derrière lui.
Lemaitre le regarde, et une idée brillante lui traverse l’esprit : intéressant qu’un ruskof lui propose un dossier qui s’avère être le lieu d’un crime.
Si jamais quelque chose tournait au vinaigre, il ferait un bouc émissaire idéal.
On n’aurait qu’à mettre le forfait sur le compte de la mafia russe.
Ou albanaise.
Enfin, par là-bas, quoi.
Lemaitre se détend aussitôt. Il peut s’installer plus confortablement dans son siège en cuir.
— Monsieur Guidrish, demande le plus ancien des policiers, c’est bien vous qui avez proposé le projet de la rue Demarquay à l’étude de Monsieur Lemaitre ?
— Oui, capitaine…, répond Guidrish en jetant un regard furtif à la carte qu’on vient de lui remettre. Garcia. C’est bien cela, n’est-ce pas ?
— Exactement. Nous avons quelques questions à vous poser. Rien d’inquiétant, de simples questions de routine. J’imagine qu’en tant que promoteur, vous connaissez bien les lieux de la rue Demarquay ?
— Oui, capitaine. J’ai dû effectuer un repérage afin de vérifier les plans confiés par la mairie et évaluer les travaux possibles. Je connais donc bien les lieux.
— Quand y étiez-vous pour la dernière fois ?
— Il y a quatre ou cinq jours. Pour faire le point, comme je vous le disais. Pourriez-vous m’expliquer la raison de votre intérêt soudain pour cette adresse ?
Le capitaine Garcia échange un regard entendu avec son jeune acolyte.
— Deux corps calcinés ont été découverts dans la cave du bâtiment. Il s’agit, selon toute vraisemblance, d’un assassinat. Je ne peux malheureusement pas vous en dire davantage.
— Comment ? s’exclame Lemaitre, dont le visage blêmit soudain, prenant un air faussement offusqué.
Mais… comment allons-nous faire ? Nous avons déjà les permis accordés ! Cela va être extrêmement fâcheux pour l’avancée de nos projets ! Nous devions invest—
— Monsieur Lemaitre, l’interrompt Guidrish.
Deux personnes ont été tuées. Nous devons apporter toute notre collaboration à ces messieurs, qui ne font que leur travail. Quant aux investissements, c’est mon problème. Ne vous en faites pas.
— Ah… mon cher Guidrish. Vous avez raison. Veuillez m’excuser, messieurs.
À cet instant précis, la porte s’ouvre de nouveau.
Lisa entre, une tasse de café et un dossier sous le bras. Elle avance tout sourire, dépose le café près du sous-main, puis pose bien en évidence, au centre du bureau, le dossier de la rue Lecoq.
Le sang de Lemaitre ne fait qu’un tour.
Ah ! La petite conne !
Les policiers, dont les yeux traînent partout, ne manquent pas de relever le nom du dossier. L’air le plus détendu possible, Lemaitre s’en empare et le range dans un tiroir.
En relevant les yeux, il aurait juré que Guidrish le fusillait du regard.
Le stress, sans doute.
Les policiers rendraient n’importe qui paranoïaque.
Heureusement, le capitaine Garcia et son collègue semblent plus intéressés par Lisa. Ils relèvent son identité, prennent ses coordonnées, puis la jeune femme s’éclipse, l’air de rien.
Garcia se tourne alors vers Lemaitre et Guidrish.
— Messieurs, je vous demanderai la même chose.
Les deux hommes sortent chacun une carte de visite et les lui tendent. Garcia les glisse dans la poche intérieure de son manteau.
— Merci. Ce sera tout pour le moment. Je vous demanderai toutefois de rester sur Paris. L’enquête ne fait que commencer, et nous pourrions avoir besoin de vos lumières.
Il leur adresse un signe de tête, puis quitte le bureau, suivi de Mandrin.
Guidrish se détache nonchalamment du mur contre lequel il était appuyé et se dirige vers la porte, lorsque Lemaitre l’interrompt d’une voix chevrotante, trahissant sa nervosité grandissante :
— Monsieur Guidrish… tout cela est bien fâcheux, n’est-ce pas ? Dois-je m’inquiéter pour la suite des opérations ? Notre projet parait bien compromis et...
— Ne vous inquiétez pas, Monsieur Lemaitre. Ce n’est qu’un contretemps. Aidons la police, afin que nous puissions reprendre nos affaires dans les meilleurs délais.
En attendant, je dois prévenir les autres investisseurs. Et surtout… les rassurer.
D’un simple signe de tête, Guidrish prend congé de son associé et se rend calmement à son bureau, les mains dans les poches.
Dès que la porte se referme, Lemaitre s’assure que personne ne se trouve à proximité. Il s’éponge le front ruisselant de sueur avec un vieux mouchoir à carreaux, qu’il glisse nerveusement dans la poche de son veston, puis se jette sur son téléphone.
— Allô ? Docteur ? Ici Lemaitre… Nous avons un problème…

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