Chapitre 6 : Autopsie
Vendredi 7 décembre, en fin de matinée.
Garcia et Mandrin sont tous les deux dans la Peugeot de fonction, si gracieusement confiée par le ministère de l’Intérieur. Garcia est au volant, Mandrin à la place du mort, roulant sur le périphérique au milieu d’un trafic qui se fluidifie. Les heures d’arrivée au bureau sont passées pour la plupart des Parisiens.
Eux, en revanche, doivent justement s’y rendre : direction leur nouveau commissariat, récemment implanté dans le quartier des Batignolles, après le 36 quai des Orfèvres, afin de rédiger leur premier rapport.
— Bon, Mandrin. Que penses-tu de ce premier contact ?
— Ben… Je ne vois pas l’intérêt qu’auraient ces gens à éviscérer et carboniser deux femmes sur un lieu où ils ont des projets de construction… C’est idiot.
— Oui, tout à fait d’accord avec toi. C’est d’ailleurs un sacré contretemps pour un projet de plusieurs millions… ça peut même mettre toute l’affaire à l’eau. Tu t’imagines le montant de pognon qu’ils perdent…
— Euh… oui. Surtout ce Guilach, Guiliche… le principal investisseur, précise Mandrin.
— Si j’étais lui, j’aurais été au bord de l’infarctus !
— Oui, c’est vrai, chef… Il n’avait pas l’air très traumatisé, le bougre ! Mais bon, c’est un mec de l’Est. J’ai entendu dire qu’ils sont entraînés à cacher leurs émotions là-bas, surtout avec la guerre froide et tout ça !
— Eh ben mon vieux ! Il a eu un sacré entraînement, ce gaillard ! C’est quoi son nom exact déjà ?
Mandrin consulte les cartes de visite remises au bureau de Lemaitre.
— Euh… alors lui… il s’agit de… Monsieur ji…drice…
Garcia prend rapidement la carte des mains de Mandrin et, tout en scrutant la route du coin de l’œil, balaie la carte du regard.
— Non. Ça se prononce « Guidrish ». Pas « jidrice ».
Il la rend ensuite à son subalterne.
— Guidrish Egon, Farkace… C’est quoi comme origine, ça ? demande Mandrin.
— « Farkache ». Le « s » se prononce « ch ». C’est du hongrois. Ça veut dire « loup ». C’est l’équivalent de Wolfgang en allemand.
— Oh ! Mais comment vous savez tout ça, chef ? Vous avez des origines de là-bas ?
— Non. Ma première femme était d’origine hongroise. On s’est connus à la fac, à la Sorbonne. Ses grands-parents maternels avaient fui le pays après la révolution d’octobre 56 à Budapest et s’étaient réfugiés à Bruxelles. Elle y est née et a grandi à Bruges. Quand elle a été en âge de faire ses études, elle a voulu aller à Paris, à la Sorbonne. Elle était en histoire de l’art, moi en criminologie… Bref. On s’en fout.
Le capitaine resserre le volant pour entamer un virage un peu serré. Il reprend :
— C’est pour dire que ce type vient certainement de Hongrie et que je vais contacter la PJ de Budapest pour savoir s’ils ont plus d’informations sur lui. Je vais voir avec Interpol aussi, tiens. Juste au cas où. Ce gars… il était trop sûr de lui. Trop calme. Il n’a pas bronché quand on a parlé des meurtres. Je n’aime pas ça. Et tu as remarqué ses yeux ?
— Euh… non. Pourquoi ?
— Ils étaient jaune doré. Ce n’est pas commun comme couleur d’iris, ça !
— Vous êtes sûr qu’ils n’étaient pas verts ou noisette ? Parfois, la lumière change la couleur des yeux, vous savez, capitaine. Moi, c’est le vieux que je ne sens pas, remarque Mandrin. Il est devenu blanc quand on a parlé des corps…
— Ben tu m’étonnes ! Il a dû en investir, du fric ! Il a vu sa future fortune s’évaporer comme neige au soleil ! Non, non. C’est probablement un vieux pervers, vu la jolie petite secrétaire qu’il a embauchée, et certainement un vieux con, mais pas un meurtrier sataniste. Quoique… avec ce métier, plus rien ne m’étonne !
Sur ces belles paroles, Garcia se concentre sur la route, se dirigeant vers le commissariat, déjà à l’affût pour trouver une place de parc… improvisée. C’est la maison qui paye. Pas grave.
Mandrin et Garcia arrivent à leur bureau, s’y installent, prêts à taper sur leur clavier les premières conclusions de la maigre enquête qui ne fait que démarrer.
Fouchon arrive à toute bombe dans leur bureau.
— Hé les gars ! Le docteur Sven veut vous voir. Surtout toi, Garcia…
— Quoi ?! Déjà ? Mais… les rapports d’autopsie, ça prend plus d’une semaine normalement…
— Ouais, je sais ça. Mais elle veut te voir. Elle vient de recevoir les corps et il y a un truc qu’elle veut te montrer. Ça va te plaire, paraît-il.
Garcia, circonspect, se lève de son bureau après y avoir été assis à peine trente secondes et se dirige vers la salle mortuaire, au sous-sol.
Arrivé là-bas, dans ce grand espace blanc et aseptisé, il regarde autour de lui, voit les deux corps carbonisés sur les tables d’autopsie.
Le docteur Sven est équipée de sa blouse blanche et d’une large protection transparente lui couvrant tout le visage. Elle est concentrée sur la dissection du torse d’un des cadavres. Continuant son opération sans quitter des yeux son patient, elle dit d’une voix claire mais concentrée :
— Ah ! Capitaine Garcia. Venez près de moi, j’ai quelque chose à vous montrer.
Garcia s’avance, intrigué. C’est bien la première fois qu’elle l’invite à son « bureau » avant même d’avoir eu tous les résultats de l’examen des victimes.
— Que se passe-t-il, docteur Sven ? Que voulez-vous me montrer de si palpitant ?
— Là !
Elle montre du doigt le haut de la cuisse droite du corps.
— Et qu’est-ce que je suis censé voir ? Un code en morse ? Le visage de la Vierge ou du Père Noël ? C’est tout cramé, on n’y voit rien.
Le docteur Sven lève la tête, exaspérée. Son regard bleu perçant fixe alternativement la cuisse et Garcia.
— Là, inspecteur ! Sur la hanche… regardez bien. On voit encore la marque. Le feu n’a pas tout détruit.
Garcia se rapproche. L’odeur de chair brûlée et de mort lui monte à la gorge. Les tissus ne sont plus qu’un amas noir et collant, du charbon prêt à tomber en poussière. Mais à travers la noirceur des chairs, on peut entrevoir une forme blanche, une spirale aux veloutés délicats et parfaits… Un tatouage raffiné et rare : une spirale nacrée aux symboles celtiques. Le symbole d’un autre temps, gravé sur une gamine brûlée et mutilée à mort.
Garcia se redresse brusquement et fixe le docteur.
— Ce n’est pas possible…
dit-il dans un souffle, le regard perdu dans des souvenirs douloureux qui refont soudainement surface.
— Certes, mais c’est sous nos yeux. Il semblerait qu’il soit monté d’un cran. Il n’y avait que les seins qui étaient amputés avant. Et les viscères. Et il ne brûlait pas les corps.
— Cause de la mort ? dit Garcia d’un ton abrupt.
— Oh ! Doucement, papillon ! Je viens à peine de commencer. Mais à première vue, pas de marque d’objet contondant, pas de trace de balle ou d’objet perforant. Aucun signe d’asphyxie ou d’étranglement. Les poumons sont nickels. Ce qui veut dire que les corps ont été brûlés post-mortem. Et puis, vu qu’il n’y a pas eu d’hémorragie externe, ils ont été mutilés après le décès. Je vais devoir faire analyser les fluides au département toxicologique pour voir s’il n’y a pas de traces de drogues ou de poisons, mais je mettrais ma main à couper que…
Elle se tait brusquement et se dirige vers la tête, le scalpel posé sur le front de la jeune morte. Elle trace une ligne parallèle, relève la peau pour dégager directement le crâne. Puis elle prend une scie ronde électrique et entreprend l’ouverture de la boîte crânienne.
Garcia est au bord de l’évanouissement. Mais il veut voir. Il veut en avoir le cœur net.
Le docteur Sven soulève la moitié de la boîte crânienne ainsi découpée, sans l’enlever complètement.
— Oui… C’est bien ce que je craignais…
Chuchote-t-elle, la voix tremblotante.
– La cause de la mort : un anévrisme généralisé sur tout le cerveau. Il a littéralement fondu. Comme les autres…
Garcia ne bouge pas. Ne dit plus rien. Il digère l’information. Il ne sait pas s’il doit crier, fracasser le premier objet qui lui passe sous la main ou fondre en larmes.
Et tout remonte à la surface.
Cette vieille affaire d’il y a trois ans. Une série de meurtres ignobles sur plus d’une dizaine de femmes et de filles, entre onze et cinquante-trois ans. Toutes mutilées, éviscérées, le cerveau à moitié fondu. Et toutes avec cette maudite spirale blanc nacré sur la cuisse droite.
Les morts se succédaient presque chaque mois. C’était en 2015. Puis, après Noël, après avoir retrouvé une femme de vingt-trois ans à un arrêt de bus, en face de chez elle, le corps dans un état indescriptible, digne des pires films gore des années 70…
Puis, plus rien.
Disparu.
Son premier tueur en série.
Jamais attrapé. Jamais identifié.
Aucune trace.
Cette affaire l’avait rendu malade et dépressif.
En parallèle, il avait pourtant réussi à démanteler un réseau pédophile et de prostitution vers les pays de l’Est, sauvant plusieurs dizaines d’enfants des griffes d’un pervers sadique. Ce dernier faisait son beurre dans la pédopornographie mais, malheureusement pour lui, s’était retrouvé avec un mort sur les bras : l’enfant était allergique aux barbituriques. Le cœur avait lâché.
Le trafiquant n’avait pas su faire disparaître les preuves… Dommage. Mais la mort de l’enfant n’aura pas été vaine : elle aura permis le sauvetage de tous les autres.
Garcia repasse chaque bribe d’information dans sa tête : les corps, les tatouages, les anévrismes, les mutilations… et en parallèle ce crétin de pédophile. Intéressant que ces histoires se soient déroulées en même temps.
Les souvenirs reviennent doucement, puis de plus en plus vite.
Oui, ce type était fou. Il était suivi par un psychiatre, d’ailleurs. C’était quoi son nom déjà ? Un truc du Maghreb… Hasser… docteur Hasser.
Puis le souvenir de l’arrestation.
Une image de démon.
Pourquoi ?
Qu’est-ce que les démons viennent foutre là-dedans ?
Ah oui. Le type se disait manipulé par le Diable et les démons…
Les démons…
Garcia revient subitement à lui, comme sorti d’une transe violente. Son regard est vif, presque halluciné. Un enthousiasme brutal le traverse, comme s’il venait de gagner à la loterie.
Sven le regarde, perplexe.
— Garcia ? Ça va ? C’est lui, n’est-ce pas ?
— Oh oui ! Ça va très bien !
Garcia est extatique. Il va peut-être enfin pouvoir mettre un terme à cette histoire. Il quitte la salle en trombe, manquant de s’assommer contre la porte battante menant au couloir.
Le docteur Sven s’inquiète.
— Garcia ? Il se passe quoi ?
Puis, comme un écho venant du fond du couloir :
— Oui, il est de retour ! Mais il a merdé, et on va le chopper !

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