Chapitre 7 : Sur le chemin de la maison...
Vendredi 7 décembre, 20 h
Il est tard. Bientôt vingt heures. Presque tout le monde est parti. Seul Lemaitre est encore là, à siroter son dernier café, agrémenté d’un peu de gin.
Ce soir, Lisa ne prendra pas le métro. Elle a besoin de marcher pour se vider la tête.
Cependant, elle est inquiète. Elle a peur. Guidrish pourrait la suivre et lui faire du mal. Heureusement, il est parti en premier. C’est terrible d’avoir un potentiel tueur dans son entourage. Surtout qu’elle est sûre qu’il sait qu’elle le soupçonne. Au moins, elle a son identité. Ce soir, elle ira consulter Internet, la nouvelle source de connaissances universelle — mais aussi des plus absurdes théories et mensonges qui se mélangent à toute la sagesse du monde.
Elle prend son manteau, place son béret rouge sur la tête et, après avoir scandé un « Bonsoir, à demain ! » comme elle le fait à chaque fin de journée de travail, elle ouvre la porte de l’étude et se dirige vers l’escalier qui la mène dehors.
Arrivée au coin de la rue, elle s’arrête et inspire une grande bouffée d’air frais pour se calmer. Il fait nuit noire dans Paris. Seuls les réverbères et les premières décorations de Noël lui permettent d’y voir clair. Il y a un bar-tabac, justement, pas loin.
Une cigarette.
Il lui faut une cigarette.
Tant pis, elle arrêtera plus tard. Il paraît que les cigarettes électroniques font des miracles pour les accros à la nicotine qui veulent décrocher. Elle essaiera quand tout ce cirque sera loin. Là, il lui faut une clope.
Elle s’arrête au bar-tabac et achète un paquet et un briquet bleu, non sans ce petit sentiment de culpabilité qu’elle chasse immédiatement de ses pensées.
Une fois dehors, elle ouvre le paquet, prend une tueuse entre les lèvres et l’allume. La fumée coule le long de sa gorge et se fond dans chaque branche de ses poumons. Elle expire lentement, comme si elle expulsait tous les soucis de la journée dans l’air, les laissant disparaître dans une volute blanche.
Mon Dieu que c’est bon.
Elle inspire une nouvelle bouffée de nicotine à pleins poumons. Peu à peu, elle retrouve son calme lorsque, soudain, elle entrevoit du coin de l’œil, de l’autre côté de la rue, une forme grise. Une grosse fourrure sur quatre pattes, dont deux billes lumineuses se fixent sur elle.
L’adrénaline monte d’un coup.
Elle tourne la tête pour confronter ce qu’elle a cru percevoir comme une espèce de monstre prêt à la dévorer et voit, sur le trottoir d’en face, un superbe chien-loup au pelage gris-blanc, l’arrière-train posé sur le bitume, qui la scrute.
Il pourrait être une sorte de husky géant. Mais ses yeux clairs n’ont pas l’air bleus. La réverbération de la lumière urbaine dans ses pupilles lui donne un air presque surnaturel. Et il l’observe, immobile.
Elle commence alors à l’appeler avec ces petits bruits de bouche mignons et idiots que l’on fait pour amadouer n’importe quel animal. Mais il ne bronche pas. Il la regarde.
Elle s’approche doucement, jetant des coups d’œil rapides aux coins de rue pour s’assurer qu’aucune voiture n’arrive, et traverse sans quitter l’animal des yeux. Soudain, celui-ci se lève et s’enfuit dans une rue adjacente.
Elle a dû empiéter sur son espace vital et l’effrayer.
Tant pis. Elle voulait juste lui voler une caresse.
Elle reprend sa route vers son appartement, repassant en boucle les événements de la journée et tirant des conclusions plus ou moins cohérentes lorsque, instinctivement, elle s’arrête.
Elle est sûre d’être suivie.
Elle se retourne et voit, au loin, le grand chien, debout sur ses quatre pattes, qui la regarde.
Ce chien est en train de la suivre.
Elle tente de l’appeler, mais dès qu’elle émet un son, le canidé fait demi-tour et se réfugie dans une ruelle adjacente, hors de sa vue.
— Bon. Il m’agace, ce chien. S’il a faim, qu’il se débrouille…
Après cinq bonnes minutes de marche, Lisa arrive devant la porte de son immeuble. Un homme se tient sur le trottoir, fumant une cigarette tout en scrutant son smartphone.
Elle le surveille du coin de l’œil tout en pianotant sur le digicode de la lourde porte en bois.
Il doit attendre quelqu’un. Je deviens complètement parano avec toute cette histoire.
Le son sourd de la porte lui indique qu’elle est ouverte. Elle la pousse, se faufile à l’intérieur et se précipite vers les escaliers qu’elle gravit quatre à quatre. Elle veut être chez elle. S’enfermer.
Arrivée au deuxième étage, elle fouille dans son sac à la recherche de ses clés, qu’elle finit par trouver et introduit celle de son appartement dans la serrure.
À ce moment-là, elle entend la lourde porte de l’immeuble se refermer.
Tiens… c’est bizarre.
Normalement, elle se referme toute seule bien avant qu’elle n’arrive au premier étage. Ça veut dire que quelqu’un est entré derrière elle. Ou a tenu la porte.
Alors qu’elle ouvre la sienne et passe un pied à l’intérieur, sa tête est plaquée contre une surface moelleuse. Une poigne énorme se referme sur sa bouche et son nez, l’empêchant de respirer. Elle est projetée dans son salon avec une telle force qu’elle s’étale de tout son long sur le parquet, stoppée nette par le pied de son canapé.
À moitié groggy, elle tente de se relever lorsqu’une main lui arrache les cheveux et la projette violemment contre le mur. Son torse et son visage s’y fracassent, le souffle coupé. Des mains empoignent ses épaules, la retournent, frappant l’arrière de son crâne contre le mur. Elle perd conscience quelques secondes.
Sa tête est prise dans un étau chaud et rugueux.
Elle ouvre les yeux.
Un homme la fixe, tenant sa tête entre ses mains, la serrant de toutes ses forces. Ses yeux sont noirs, remplis de haine. Puis, lentement, ils se teintent d’un rouge sang surnaturel.
Il lui arrache la jupe. Elle se retrouve en petite culotte, coincée entre les mains de l’inconnu. Il murmure une litanie incompréhensible, gutturale, métallique. Sa voix semble venir d’ailleurs.
Il serre encore plus fort.
Lisa se dit qu’elle va mourir là, chez elle, bêtement.
Les yeux de l’homme projettent soudain des flammes à travers les siens. Elle hurle. Le faisceau brûlant traverse son regard, sa tête, son cerveau.
Mais… rien.
Aucune douleur.
Les flammes cessent. Il reprend son souffle. Recommence. Toujours rien. La scène devient presque irréelle, grotesque, tant l’horreur ne produit aucun effet.
Il lâche légèrement prise, les yeux redevenus noirs.
— Mais… qu’est-ce que tu es ?
Un grognement sourd retentit.
Une énorme masse de poils gris projette l’homme sur le côté. Le chien-loup l’immobilise au sol, ses crocs serrés autour de sa trachée jusqu’à ce que l’homme devienne livide, incapable de respirer.
Lisa reprend ses esprits. Elle glisse le long du mur, attrape sa jupe, rampe jusqu’à la porte restée ouverte, se relève et s’enfuit en petite culotte, jupe à la main, hurlant à l’aide dans la cage d’escalier.

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